PERKINS LIBRARY

UuKe Unîversity

Kare l5ooks

PHILOSOPHE

' A N G L G I S ,

o u

HISTOIRE

DE MONSIEUR

CLEVELAND,

FILS NATUREL

DE CROMWEL,

Ecrite par lui même , & traduite de

J'Anglois par l'Auteur des Mémoires

d'un Homme de Qualité.

TOME CINQ^UIE'ME.

A AMSTERDAM, Chez J. RYCKHOFF, i74+.

LE PHILOSOPHE

AN G L O I S,^'\^^ ^ ou ^m?

ou (y g

HISTOIRE

D E Ma

CLEVELAND

FILS NATUREL DE CROMWEL.

SUITE DU LITRE ^SEPTIEME,

E PENDANT, Madame Lallin & me Belle-fœur, âufquelles il n'é- .'hapoit point une feule de mes dé- narches, & qui avoient trop d'ef- pric pour fe payer d'aparences , ne s*en rapor- térent pas tout-à-fait à la contenance tran- quile que j'avois fçu prendre en leur prefen- ce. Sans pénétrer dans le fond du myftére , elles jugérenc avecraifon, qu'il s'étoitpafle Tome V, A quel-

z Histoire

quelque chofe d'extraordinaire ; & voulan* prévenir tout ce que leur amitié leur faifoic craindre , elles prirent cnfemble des mefures fort adroites pour me procurer malgré moi des divertilTemens qu'elles m'avoient propo- fez jufqu'alors inutilement. Saumur étoit rempli de perfonnes de mérite & de gens de Lettres. Elles s'adrelTérent aux plus cé- lèbres , (Si. leur ayant fait e.itendre le befoin que j'avois d'être confolé , elles les engagè- rent a m.e rendre de fréquentes vifîres. Mais comme elles craignoient queje ne fuile point dirpofc à recevoir ce remède , fi je venoisà fçavoir que c'étoit à leur follicitation qu'il m'étoit ofl'ert ; elles convinrent avec les per- fonnes qui dévoient me vifuer , de la maniè- re dont ils s'y prendroient pour me faire goûter le motif de leurs vifites.

Le premier qui me fit cet honneur , fut ua des principaux Miniftres des Eglifes Protef- tantes de France. Mon Valet, qui avoit re- çu les infl:ru6tions des deux Dames , vint ine l'annoncer comme une perfonne de la plus haute dillindion, qui demandoitavecemprel^ fement à me p-irler, pour des affaires de la der- Biére importance qu'il avoit à me communi- quer, je me plaignis d'abord de Ton impor- tunité. Cependant, je ne cru* pas pouvoir me dirpenfer de le recevoir. II fut introduit; fon air étoit grave : il m'expliqua le delîeia qui l'amenoit. Ayant apris, me dit-il, le fé- jour que je faifois depuis quelque-tems à Sau- mur , & la pt'rt que j'avois à la faveur du Roi d'Angleterre^ il avoic cru pouvoir s'a-

dreffer

DE M. Cleveland. 5

drelTerà moi avec confiance , pour m'inter- refler au foutien de la Religion réformée , qui avoic befoin plus que jamais de protec- tions puiflances. Elle erf menacée en France , continua-t-il , d'un coup fi terrible , qu'elle y eft à la veille de fa ruine. L'animofité du Cler- gé contre nous éclate en mille manières. Nous Ibmmes informez de bonne part, qu'on ne fe propofe rien moins que l'abolition de tous nos privilèges ; & connoiflans le zèle de nos ennemis , nous nous attendons tous les jours d'êtreréduics aux dernières extrémitez. Peut- être ferions nous mieux de prévenir l'orage par une fuite volontaire; mais il eft incertain même fi l'on nous laifl"eroit la liberté de fuir. Cependant , comme nous ferons forcez tôc ou tard de tenter ce parti , nous croyons devoir penfer de bonne heure à nous ména- ger un afyle II nous en faudroit un, fur- tout pour cette Académie, qui cft regardée parmi nous comme le centre des Sciences & le Sanduaire de la Religion.

Alors le Miniflre m'expliqua plus particu- lièrement quelles étoient fes vues du côté de l'Angleterre. II me fit un plan trop bien or- donné , pour être fur le champ,- Ôl n'ayant pu prévoir, vingt quatre heures auparavant, Toccafion-qu'il auroit de m'entretenir, il eft indubitable que fon projet avoit précédé la prière des deux Dames èc l'envie de mecon- foler. Son principal defir étoit d'obtenir du Roi d'Angleterre un lieu de retraite dans fes Etats pour l'Aca iémiedeSaumur. Winchef- ter ou Southamptoa eufient été les deux Vil-

A 2 les

Histoire *

iesqu*ileût choifies le plus volontiers. Nous y ferions fleurir , me dit-il 3 la Religion 6c Jes Sciences. Le paflage de tant de B rançois, qui ne manqueroient point iie quitter leur Patrie pour nous fuivre, feroit un accroifle- ment de force & de richefles pour l'Angle- terre , fans compter la bénédiftion du Ciel, qui fe répandroit fans doute fur un établiflTe- ment que le feul zèle de la piété ù. de la J^eligion auroit fait naître.

Après l'avoir écouté allez long-tems pour être inftruit de tout fon deffein , je lui ré- pondis avec fincérité, que quoique je n'euf- fe jamais fait profeffion d'être attaché parti- culièrement à la Religion ProteftantCjècque je me fufle borné jufqu'alors à celle de la Na- ture 5 qui cnfeigne à honorer Dieu comme le feul Maître^ & à aimer les Créatures, parce qu'elles font fon ouvrage,* ces deux princi- pes fuffifoient pour me porter à rendre fcrvi- ce de bon cœur à tout le monde : Que j'ea trouvois même un nouveau motif dans la violence de ceux qui perfécutoient fa Reli- gion , étant perfuadé que les hommes doi- vent être libres , du moins dans l'hommage die leur cœur , & qu'il y a de l'injuflice à con- traindre tyranniquement les confciences. J'a- joutai , i^ue c'étoit cette dernière raifon qui m'avoît fait choifir en France Saumur pour mon féjour, parce que, fans connoître parti- culièrement tous les principes de la Religion Procédante, j'avois apris que ç'enétoicun, de ne contraindre perfonne , â. de regarder çpmme le meilleur culte celui qui efl le plus

Cnçére,

BE M. Cleveland. jr

fincére. Mais le fervice que vous demandez de moi , ajoûtai-je , furpaire mes forces , & je ne vois point ce que je puis vous offrir au- delà de ma bonne volonté.

Ma réponfe donna deux avantages fur moi au Miniftre , pour le deflein qu'il ayoit de contribuer à ma confolation par fes viûces & par fes difcours. Il en profita fur le champ avec tant d'efprit & decivilité , que je n'en eus pas la moindre défiance. Pour ce qui regarde vos forces , reprit-il , je fçai , Monfieur , ce que nous en pouvons attendre. Ne croyez pas être ici tout-à-fait inconnu. Nousfçavons dans quel degré défaveur vous étiez auprès duRoiàRoîien&à BayOnne: lesfervices que vous avez tâché de lui rendre en Amérique ne la diminueront point. Si vous me permettiez de douter de quelque chofe , ce feroit plutôt de votre bonne volonté ; car après l'aveu que vous faites d'ignorer les principes de no- tre Religion, je ne vois point par quel inté- rêt ou par quel motif vous feriez porté à la favorifer. Il me pria làdeiïus de trouver bon qu'il me vît quelquefois , pour m'expliquer en quoi confiftoit la Religion Proteftante, & m'interrefler ainfià fa défenfe par d'autres motifs que les raifons générales d'équité na- turelle & d'averfion pour la violence. Cette propoficion m'embarraiTa.Onadéjavû dans cette Hiftoire, de quelle manière j'étois difpofé en matière de Religion. Ma Mère ayant pris à tâche de ne m'infpirer aucuns préjugez dans mon enfance , je m'étois trou- \éy commej'ai déjà dit , toute la liberté qu'il

A 3 falloic-

6 Histoire

falloît pour faire un choix definterrefTé lorf- que j'avois eu le parfait ufage de ma railbn. ivlais c'étoic cette liberté même de choifir, qui m'avoit alors empêché d'en embraller une. J'avois été frapé de cettediverfité de fen- timens qui forme les Sedes différentes ; à, les confidéranc avec le fang froid qu'on a lorf- qu'on eft exempt de préjugez, je n'avois rien découvert , à la première vûë , qui m'eût pa- ru airez déterminant pour m'en faire préférer une à toutes les autres. Voici comment j'a- vois raifonné. Supofons , avois-je dit , que le nombre de toutes les Seftes fe réduife à cin- quante. 11 n'y en a point une feule qui ne con- damne toutes les autres , & qui ne fe croye feule en pofleiïion du vrai culte. Mais les quarante neufautresquis'attribuent leméme avantage la condamnent auffi. Si je les inter- roge féparément ou toutes enfemble , je trou- ve toujours quarante neuf voix qui font con- traires à chncune , & une feule voix qui lui eft favorable; encore n'eft ce que fa propre voix. J'ai donc toujours quarante-neuf mo- tifs , contre un , pour les rejetter toutes , 6c Jes croire faudes fans exception. Je veux néanmoins fupofer encore , qu'il n'y ait que quarante-neuf Scélesdansl'erreur; ce qui eft abfolument néceffaire, s'il eft vrai qu'il y en ait une qui n'y foit point : vSuis je plus avancé après cette fupofition ? Oli trouverai-je af- fez de lumières pourdémêler celle qui pofTé- de le précieux trefor de la vérité ? Et fi. ie parviens par mes efforts à me figurer que j'a* perçois quelque jour dans ce labyrinthe ,

comment

DE M. CLEVELAND. t

comment ferai-je plus de fond fur mon pro- pre jugement , qui fera mon feul guide , que fur quarante-neuf témoignages qui s'accor- deront toujours à prétendre que je me fuis trompé ? Il ne fcrc à rien de répondre , que dans une matière aufîî importante que la Religion , tout ce que nous ne voyons point par nous-mêmes, doit nous être fufpedb; & par conféquent , qu'un degré de certitude propre & intérieure ell; équivalent à quaran- te-neuf témoignages extérieurs: cette répon- fe, dis-je , efh fans force ; car l'importance de la Religion eft la même à l'égard de tous les hommes , dans toutes les Seétes , & je ne fçaurois penfer raifonnablement que je fois le feul qui ait à cœur l'intérêt de fon ame & l'amour de la vérité.

Ce raifonnement m'avoit tenu en garde contre toutes les Seules particulières foit en p'rance, pendant le féjour quej'yavois faic en fortant d'Angleterre; foit en Amérique^ dans le raport que j'avois eu avec les Efpa- f^nols , & même avec mes Compatriotes. Je n'étois nullement difpofé à croire fur la foi d'autrui. Je n'avois jamais eu , non plus , le tems ni les commoditez nécelfaires pour m'in« flruire par ma propre étude ; de forte que j'avois toujours remis à prendre un parti là- de(Tus 5 lorfque j'en trouverois des occafions & des moyens qui ne s'étoient point encore prefentcz. Je dois ajouter, que j'avois tiré affez de lumières de la Philofophie , pour me compofer une Religion dont ma raifon étoic fatisfaite. C'eil ce que j'ai déjà faic remar-

A 4 quer

9 HlSTÔIR?

c]uer dans le récit de mon Gouvernement d*A- inérique, & dans le plan des cérémonies re- Jigieufes que j'y traçai à mes Sauvages. En* fin , un refpedî infini pour la Puiffance & la Majjfté du Souverain Etre ; un grand fond de reconnoilTance pour Tes faveurs & de fou- îTiifTion à fes volontez ,* beaucoup de droi- ture, de charité & de tempérance , avoient fait toute l'efTence de ma Religion jufqu'au tems de mon arrivée à Saumur.

^La proportion du Miniftre me caufadoryc d'abord quelque embarras. Je demeurai un moment en filence , avant que de lui répon- dre. Qu'ai je à faire , dis-je en moi-mêm.e, d'acquérir de nouvelles connoifTances , qui ne me rendront ni plus fage , ni plus tranqui- ie ? J'adore fincérement mon Créateur. Que manque t-il à l'amour & au refpeft que je lui porte , & pourquoi m'embarralîer dans des queflions qui ne me regardent point ? Cependant une courte réflexion que je fis fur l'impuifTance de la Philofophie , dont je m'étois plains avec tant d'amertume deux jours auparavant, me fit fouhaiter d'enten- dre raifonner le Miniftre fur fa Religion. Je le trouvois homme d'efprit. Je m'imaginai que je pourrois recevoir de lui quelque nou- velle idée , qui me ferviroit comme d'ouver- ture pour arriver au repos par quelque voye qui m'étoit inconnue. Je repris la parole , dans le tems qu'il commençoit à s'étonner de mon filence , & je lui fis connoitre honnête- ment , que je ferois toujours difpofé à l'écou- ter avec plaiûr»

Je

DE M. Cleveland. p

Je ne fçai fi ce fut zèle pour ma converCon , ou fimple compaflîon pour ma triftefle , qwi lui infpira toute l'ardeur avec laquelle il pa- rue fe porter à mon inftrudtion. Il revinc dès l'après-midi du même jour. Ses leçons furent méthodiques. Dans la première, il me fit un plan général de fa Religion , pour me faire apercevoir d'un coup d'œil, me dit-il , l'enchaînement de toutes les par- ties. Je n'ai pas defTein de répéter ici fes dif- eours , qui ne feroient pas far^s doute aufii- nouveaux pour mes Ledteurs, qu'ils le furent alors pour moi , mais je confeflTe que je trouvai de la fatisfadlion à l'entendre , & que (on fyftême me parue aflez raifonnable pouf me faire fouhaiter qu'il pût l'apuyer dans la fuite par des preuves folides. Jl eut beaucoup de joye de me laifler dans cette difpofition ,- & il m'alTura qu'elle augmenteroit à- chaque vifite.

Je ne cachai point le foir à ma Belle-fœur" & à Madame Lallin, que j'étois content dé- mon entretien avec le Miniftre, & que j'a- vois goûté fes idées de Religion. Ma Belle- fœur, qui ne pouvoic manquer d'dtre zélée Proteftante, ayant été élevée dans la Colo-' nie de Ste-Héléne , marqua une fatisfadlion' extrême de ce qu'elle aprenoit. Mme Lallin étoit attachée à la Religion Romaine : elle m'écouta avec plus de froideur. Mais fi elle eut afiezde pouvoir fur elle-même pour ne pas marquer autrement que par fon filence ce qui fe palToit dans fon efpric , elle s'occupoic pendant que j'entrctenois ma Sœur r, dos"

A p îîioyens^^

lo Histoire

moyens d'arrêter l'effet du zèle du Minîflre, Elle avoit ignoré jufqu'a lors que je fuffe enco- re à prendre un parti fur la Religion ,* & lorf- qu'elle s'étoit accordée avec ma Belle-fœur pour m'attirer les vifites du Miniflre , elle n'avoic eu en vûë que de procurer un remè- de à ma triftefTe. Mais s'apercevant qu'elle avoit contribué à me faire naître l'occafion de prendre de reftirae pour la Religion Pro- teftante , & craignant qu'il ne me prît envie de rembrafler, elle s'en fit un reproche, & elle réfolut de réparer ce qu'elle regardoic comme une imprudence très-criminelle. A peine attendit elle jufqu'au lendemain ma« tin , pour me chercher des préfervatifs con- tre le poifon qu'elle s'imaginoit que j'avois avalé. Elle alla chez les PP. de l'Oratoire; elle demanda à parler au Supérieur, qui s'a- peloit le Père le Bane; & lui ayant expofé îbn embarras & Tes fcrupules , elle lui deman- da confeil fur fa conduite. Ce Père s'étanc fait expliquer tout ce qui me regardoit, fen- tit lui-même enflâmer fon zèle. Il ne crue point devoir encore defefpérerde m'amener à la Religion Romaine , lorfqu'il eut apris que jen'avois eu que deux entretiens avec le Ivliniflre. Il en fit concevoir aufli l'efpérance à Madame Lallin , & il lui promit de me rendre vifite incelTamment , fous quelque prétexte qu'il fçauroit faire naître.

En effet on me Tannonça , quelques heure» avant le tems du dîner. Je le reçus honnê- tement. 11 avoit l'air fin & poli, tous les de- hors agréables ^ & une manière de fe prefen-

DE M. CLEVELAND. IX

ter qui iTi*enchanta Le prétexte qu'il emploi'a pour juflifier fa vifite , fut afTez froid (Se allez éloigné ; mais n'ayant nul foupçon de Ton dedein , je crus Ton premier compliment fin- cére , (Se jelui témoignai que j'étois bien aife de devoir fa connoilTance aux raifons qu'il m'aportoit. Jamais on ne s'infinua avec plus d'adrcfTe ik de fubtilité, que le Père le Banc. Eh un moment il fit tourner notre en- tretien fur le fujet de la Religion; & fans marquer la moindre afFedtation , ni s'infor- mer à quel parti j'étois attaché , il me fit uq tableau racourci des principaux dogmes de la Religion Cathojioue , en fuivant à peu près la même méthode que le JVîiniftfe. Je fus (1 furpris de la reffemblance que je trouvai en- tre les deux Do(5i:rines , qu'étant encore mal inftruic du fond des chofes , je crus le Père de l'Oratoire Procédant. Je lui dis que j'avois entendu îa veille, de M. C. ,1a plupart des principes qu'il venoit d expofer, (Se qu'étant fort fatisfait de ces deux expofitions qui me fembloient s'accorder, je n'en attendois plus que les preuves. O Dieu ! s'écria le Père le Bane , vous me faites le tort ^ Monfieur , de croire que je puide jamais m'accorder avec M. C. ! J'abandonnerois donc la vérité , pour prendre le parti de l'erreur ? Que le jufleCicl m'en préferve I Jl m'a donné pour cela trop de lumières à, de droiture. Cette vive exclamation me frapa étrangement. Figurez vous , continua le Père le Bane fans- me lailTer le tems de répondre , qu'un Roi légitime y & juflemeat refpe(^é, porte de??

A <5 Loix-

12 Histoire

Lofx qui doivent faire le bonheur de Tes états; qu'elles foiencreij'ûes & pratiquées pen- dant long-tems par Tes ParlemenstSc par Tes Peuples 5 à l'avantage Ôc au bonheur réel de toute la Nation. Il s'élève néanmoins , après un certain tems , quelques perfonnes obfcu- res , de la foule du Peuple , qui , pouflees par des relTentimens particuliers , ou par l'amour de la nouveauté , entreprennent de ruiner la paix de l'état en renverfant ces Loix juftes ôc îalutaires. Mais voulans garder des mefures^ parce qu'ils ont befoin d'artifice pour fe faire des compagnons de fureur & de malignité ,. ils n'entreprennent point de les renverfer toutes à la fois ,• ils attaquent celles qui pa- ToifTent les. plus gênantes , dans lefpérancs de fe faire des parti fans de tous ceux qui font ennemis du joug & de la dépendance. ]ls réùflinrent effcdlivement à s'en faire utr ^ifez grand nombre. Enfin , pour colorer mieux leurinfolence & leur révolte, ils affec- tent d'être extrêmement attachés à quelques- unes de ces Loix , & de les refpefter autant^ que les fujets qui y demeurent les plus fidè- les. Croyez vous ,. reprit le Père , après m'a- voir regardé un moment , qu'on pût penfer. que tour ce Peuple s'accorde ? Non , lai dis- }^, niïurément. Lequel des deux partis divi- fez, reprit il encore , apelleriez-vous le bon parti ,, le parti des bons & des fidèles fujets?: Je ne crois pas qu'il y ait de difficulté ^ répondis je ; c'efl celui qui s'en tient à tou- tes ces Loix que vous fupofez juftes & utir k>s» Et comment croyez-vous , ajouta- t'il ,,

qu'on-

DE M. Clevelako. 13

qu'on en duc ufer à l'égard de l'autre ? Mais , repartisje , il me fenible que la juftice & l'incérêc public demanderoienc qu'ils fuOenc punis comme des rebelles ik. des perturba- teurs. Faites donc vous- même rapiicacion, me dit alors le Père le Bane. Le bon , l'an- eien parti , cil: l'Eglife Romaine. ToucesJea Sedtcs particulières font venues après elle: les Procéda ns font les derniers. Ce Ibnc au- tant de partis rebtlles, qui onc attaqué di* verfement nos Loix les plus laintes,. & qui n'en ont confervé quelques- ufics , que pour détruire plus fûrement les autres. Nous ns voulons point d'accord avec eux- , mêm« dans ce qu'ils onc encore de commun avec nous. Nous les retranchons de notre corps^ & nous les dévouons à la JuUice divine, qui les punira encore plus févérement au jour marqué pour la vengeance.

J'étoistrop mal inilruit de ces matières ^ pour faire au Père des objections bien embar- rair^ntes. je me contentai de lui dire , que (i fa comparaifon écoit jufte j les adverfaires da rKglife Romaine dévoient être aecufez de folie , autant que de malignité & de fureur, Aufîi ne trouve t'on , me répondit-il , ni fo- lidité , ni bon fens-dans leurs ouvrages.

Dans le fond , fon difcours , & l'air de con- fiance avec lequel il l'avoit prononcé, firent quelque impreiïion fur moi. GependantjCom- me je n'étois pas difpoféà croire fans preu- ves , je lui fis connoître qu'il falloic quelque chofe de moins général pour me perfuader. Il fe retira fort content de mesdirpofitioDs >

14 Histoire

en m'aiïurant qu'il nem'entretiendroit point deux fois fans me convaincre parfaicemenc.

Je demeurai quelquetems feul après Ton déparc, plus occupé que je ne puis Texpri- iner de tout ce que je venois d'entendre. Les conféquences que le P. le Bane m'avoit faic tirer de fa comparaifon , me paroifToient (ans réplique. Si Tes rupofitions font vraies, difois- je,ileft clair que 1 Eglife Romaine efl la feule qui enfeigne la vérité. Il m'aflTure que toutes les autres Sedes font forties de fon fein , (5c Dont rien de bon qu'elles n'aycnt tiré d'elle. C'eft l'amour de la nouveauté, ou quelque reffentimcnt particulier, qui les a porté à cet- te réparation. En la quittant, elles ont renon- cé à ce qu'il y avoic de trop févére & de trop onéreux dans fes dogmes , pour s'en former de moins génans , par le même efprit qui leur a fait haïr ceux qu'elles ont rejettez. Qui peut douter un moment que cette con- duite n'ait tous les caraftéres d'une révolte injufte&criminelle? Ces réfléxionsne me pré- vinrent point favorablement pour leMinif- tre,que je m'attendois de revoir l'après-midi.

Il vint en effet. Dès les premiers momens de notre entretien , il eut lieu de s'aperce- voir que je n'étois pas aulîî bien difpofé qu'il m'avoit cru la veille. Il en marqua de Téton- nement. je ne balançai point à lui raporter prefque mot pour mot la comparaifon du P. le B;me. Il m'écouta d'abord avec quelque em )3rras ; mais il ne tarda point à reprendre- un vifage riant ; ôl lorfque je lut demandai dans les mêmes termes que le P. le Bane^quel-

D E M. C L E V E L A K D. ^T5

le opinion il avoit de ces fujets rebelles donc jevenois de lui tracer l'image, il fit à cette queftion la même réponfe que j'y avois faic moi-même, j'avoue que je fus frapé à l'ex- ces , de cette conclufionjà laquelle je ne m'attendois pas. Mais , Monficur , lui dis-je avec beaucoup de vivacité , vous trahiiiez donc vos intérêts ; ou du moins , vous avez eu delTein d'abord de me tromper par des fa- bles dont vous connoifiiezla faulTetéV

Permettez, Monfieur, me répondit-iI;que je prenne à mon tour le droit de me fervir d'une comparaifon. je veux même employer une partie de la vôtre. Supofez donc un Roi tel que vous l'avez reprcfenté, & des Loix auOi fages & aulFi nécelTaires que vous convenez qu'il doit les avoir établies. Elles fubllftent quelque-tems après fa mort,& elles font le bonheur du Peuple qui les oblerve^ Un ufurpateur s'élève fur le trône, par des voyes injuftes. Il aperçoit que ù conduite eft condamnée par les Loix qu'il trouve en ufage; que fait-il V 11 prétend d'abord les ex- pliquer;mais c'eft pour en pervertir le fens 6c ]e tourner à fes intérêts. Peu-à-peu , il y en fubftituë d'autres. Comme fon unique vue ed defe foutenir dans fon ufurpation , il laifle à part le bien public , pour former tous les jours de nouveaux établifTemens qui flâtenc ifon orgueil & fon ambition. Avec quelque adrefle qu'il ait déguifé les anciennes Loix, il fent qu'elles le condamnent encore , & qu'elles jettent furtouce fa conduite un jour qui lui faic honte i il prend le parti d'en inter- dire

î(5 Histoire

dire la Îe6lure , pour en ôter tout-à-fait la connoiflance.

Cependantjla face de l'état fe trouvrchan- gée. L'jgnorance «5c la corruption des mœurs prennent ledefius. Le goût du bien , & celui du vrai bonheur , s'éteignent par degrez. Tout tombe à la fin dans le defordre (Si dans la confufion. En vain fe trouve t'il quel- qu'un qui s'aperçoit du malheur de la Patrie,- 6l qui ofe élever la voix pour fe plaindre ; 1 "u fur pateur employé le fer 6l le feu pour le forcer au filence.

Qui ne s'imagineroit que le mal eft fans re- mède ? 11 arrive néanmoins qu'un petit nom- bre de fujets, infiniment fenfibles aux miféres publiqueSjentreprennentdedeffillerlesyeux à leurs aveugles compatriotes. La voye qu'ils prennent eft courte 6c ai fée. Ils ne font que tirer les anciennes Loîx de Toubîi , & le^ cxpoler au public dans leur pureté primitive.^ Fn effet le fentiment du bonheur palTé fe ré- veille auflîtôt dans tous les coeurs. On voie d'où l'o'iî eft tombé , & l'on ne peut le voir fens foupireraprès l'heureuie condition qu'on a perdue. L'ufurpateur s'allarme. Il tonne y ri foudroyé. Mais s'il réuffit par la violence y autant que par l'artifice, à retenir une infini- té d'efclaves fous le joug , il ne fçauroit em- pêcher que ceux qui ont fenti fa tyrannie , ne rompent leurs chaînes, & ne recommencenc- à vivre heureux en fuivans ces Loixfagesdontf ils n'auroient jamais s'écarter. Quepen- fez vous à prefent , continue le Minidre , de ©ette p artie du Peuple qui a eu le courage da : le

î M. Cleveland. 17

fe fouflraire à la tyrannie ? Qu'ils ontfatrs- faic tout à la fois , lui dis-je , à leur devoir & à leurs intérêts. L/aplication , reprit-il , n'eft pas difficileàfaire ; & illa fit auflî- tôt dans le fens de rEglife Proteftante.

J'avouëque je me trouvai dans un extrême embarras. Cependant , après un moment de réflexion , je me déterminai à lui faire cette réponfe. 11 eft clair , lui dis-je , que dans les fupofitions que vous venez de faire, la jufljce& la vérité font du côté de votre fî^r- fe. Mais vous conviendrez que la conféquen- ce opofée ne fuit pas moins clairement des principes de votre advcrfaire. Si vous prou* vez l'ufurpation prétendue du Chef de l'Egi:- fe Romaine & les altérations dans la Dodtri- ne,je ne vois pas qu'on puifie balancer un mo- ment à prendre parti pour vous ; mais je cro- rai devoir la même jullice aux Chatholiques, s'ils me font voir que c'ell vous , qu'il faut accufer d'innovation. La difficulté ell donc de répandre affez de lumière dans vos preu- ves , pour me convaincre parfaitement de vos aflertions. Or je ne me fens ni la tranqui- lité, ni la liberté d'efprit dont j'auroisbefoin pour vous entendre. Ma réponfe ne le re- buta point. 11 m'aOura que rien n'étant plus clair & plus décifif que les preuves qu'il avoit à m'aporter, je ne pouvois, fans marquer une indifférence criminelle pour le falut , lui ré- fufer une attention fi aifée. 11 n'efl queftion , me dit-il , à proprement parler , que de vousfcrvirde vosyeux. J'ouvrirai l'Evangi- le , (Se vous lirez : je n'eraployerai point d'au- tres

18 Histoire

très armes. Vous y verrez clairement notre triomphe & la honte de nos ennemis. Je me rendis enfin à Tes initances , & nous ré- glâmes le tems que nous employerions en- lembie à cetce leélure.

Le P. le Bane ne manqua point de revenir le jour d*après. Je lui déclarai , que n*ayant encore ni préjugez ni motifs folides qui pûf- fentme faire pancher de Ton côté, plus que de celui de fon adverfaire , j'étois rélolu d'é- couter d abord le Miniftre^par cette feule rai- fon , qu'il étoit le premier qui m'eût parlé de Religion. Ainfi mon Père , ajoutai je Je vous prie de me laifler la liberté del'entendre, fans me troubler par vos objections : elles di- minuëroient l'atention dont j'ai befoin pour fentir la force de fes preuves. Mais aulîi-tôt qu'il m'aura communiqué toutes fes lumières, j'aurai volontiers recours à vous pour faire un nouvel examen.il nefut pointîatisfaitde cette rélblution. Prenez y garde , me dit-il; le poifon de l'erreur e(l fubtil : vous ferez féduit. Je lui témoignai que ce foupçon m'of- fenfoit, & qu'il me feroit plaifir de modérer fon zèle, donc il m'avoit déjà donné quelques marques importunes. Il fortit mécontent. Ce fut fans doute à cette occafion , qu'il trama le deffein qui fut exécuté quatre jours après , & qui me jetta dans des embarras capables d'interrompre mes douleurs ,fi<:|uelquecho- fe l'eût été de produire ce changement.

Je vis le Miniftre régulièrement pendant quelques jours. Le quatrième , à fix heures du foir, on m'avertit qu'un Officier de l'In.

tendanc

n E M. C L E V E L A N D. Ip

tendant de la Province demandoit avec em- prelTement à me parler. J'ordonne qu'on l'in^ troduife. 11 meprefente une Lettre de Cachet y qui contenoic une ordre du Roi de m'enlever avec ma famille pour me conduire à Angers. Moi ? lui dis je avec étonnement Eh! quel intérêt le Roi prend-il à ce qui me regarde ? Comment peut-il être informé feulement que je fuis dans fes Etats ? En France , Mon- fîeur , me répondit-il , le Roi n'ignore rien ; &je vous avertis qu'on ne doit point balan- cer à lui obéir. 11 me déclara enfuite qu'il falloit me difpofer à partir le foir même , (5c qu'il avoit amené deux CarofTes qui me fer- viroient de voitures & à ma famille. Ce ne fut point fans murmurer , que je me préparai au départ. Je demandai s'il y avoit aparence qu'on me laillât bien-tôt la liberté de revenir. On me répondit que cela étoit incertain , & que le mieux étoit de prendre mes m.efures comme fi je ne comptois nullement fur mon retour. J'entendis le fens de ces avis. Je mis ordre à mes affaires , autant qu'un fi coure efpace me le permettoit ; & laifiant Drink pour finir ce qui demandoit la prefence de quelqu'un de mes gens , je pris le chemin d'Angers avec les deux Dames, nos Enfans, & tous nos Domeftiques.

Ce myfiérieux voyage ne laiffsit pas de mecauferbeaucoupd inquiétude.Je me tour- mentai envain pour trouver une caufe raifon- nable à îaquelle je pufle l'attribuer. Je n'étois coupable de rien contre les intérêts du Roi , ou du Royaume. L'Angleterre étoit en paix

avec

26 Histoire

avec la France , & la manière dont j*avoî$ vécu à Saumurjn'avoic rien qui dût me rendre fufpedt. Cependant Madame Lallin , qui de- voit connoîcre mieux que moi le génie & les ufages de fa Patrie , s'imagina que c'étoit ma retraite même & mon humeur fombre qui in'avoient fait obferver. Soyez allure , me dit-elle, que ne vous voyant lié avec perfon- ne , on vous a pris pour un Efpion, On nous fît avancer fort vite , de forte qu'Angers n'é- tant qu'à huit: lieues de Sauraurjnous y fumes rendus avant la fin de la nuit. Je m'attendois que pourfinir cette fcène à peu près comme elle avoit commencé, nous ferions reiïerrez, en arrivant, dans quelque étroite prifon. Oq nous fit defcendre néanmoins à la porte d'une fort belle maifon. Quelques Laquais , qui fe prefentérenc avec des flambeaiix , nouscon- duifirent dans un apartement bien meublé. On nous y fervit quelques rafraichiiïemens , & comme notre trifi:e(re ne nous permit pas de demeurer long teins àtabîe,onnous aver- titen levant les couverts , que nous allions voir paroître Monfe'gneur.

Quoique je ne comprilTe point qui Ton dé- fignoit par ce nom , je n'eus pas la curiofité de le demander. Dans l'inltant nous vîmes une porte s'ouvrir. Des hommes vêtus de bianc,s'avancérent vers nous, une bougie à la main. Ilsfcrvoient à éclairer une troifiéme perfonncqu marchoic après eux d'unpas gra- ve. 11 étoit Je haute taille, vêtu d'une robe de drap violet, qui couvroic jufqu'à fes pieds, (5c dont la queue trainoit fort loin par derrière.

Une

D E M. C L E V E L A N D. 21

Une Croix d'or, longue comme le doigt,pen- doit de Ion col fur ia poitrine. Sa tête écoic couverte d'un bonnet noir , dont le bas étoic quarré , quoique le Commet fût triangulaire. Enfin , tout ion ajuflement fut fort nouveau &fort furprenant pour moi. Madame Lallia s'aprocha pour me dire à l'oreille , qu'elle fe figuroitque c'étoit un Evêque. Nous nous levâmes , à fon entrée. 11 nous fit une lalu- tation fort honnête , mais fans rompre le fi- lence : 6l fe mettant à genoux , il nous invira d'un figne de main à faire la même chofe. Il fit une courte prière en Latin, après laquelle il le leva pours'afleoir dans un fauteuil , en nous priant encore par unfigne honnête de reprendre les places oli nous avions été aflis. J'attendois avec impatience à quoi tout cela devoit aboutir. Il ouvrit enfin la bouche, & s'adrefTant à moi , il me dit qu'une entre- prife aufîi importante que la fienne , avoit du commencer avec raifon par la prière ; qu'é- tant chargé par le Roi de s'employer à moa infîruftion & à celle de ma famille , il fe por- toitdu fondducœurà feconderlesintentions de ce pieux [Monarque : qu'il me félicitoit du deflein que j'avois formé de m'apliquer fé- rieufement auxchofes de la Religion , & de penfer aux intérêts de mon ame ; mais que je dcvois me féliciter moi-même , de ce que . kzèle de Sa Majeflé mefauvoitdu péril oli je m'étois jette imprudemment à Saumur : qu'en me livrant au Miniflre C . . . , le plus dangereux Hérétique du Royaume, je m'é- tois expofé à une féduQioD prcfque iné- vitable 9

22 Histoire

vitable, qu'on n*épargneroic rien pour me faire connoître paifiblemenc la vérité à An- gers; qu'on y prendroit les mêmes foins pour ]*in(tru6tion de mes Enfans ; enfin , que je n'y recevrois que des marques d'attention CSc de charité qui me donneroienc lieu de me louer éternellement d'avoir choifi la France pour mon féjour.

Cette explication étoic trop claire, pour me laifler quelque obfcurité.j'avois d'ailleurs en- tendu parler de l'ardeur avec laquelle le Cler- gé de France foliicitoit la ruine des Frotef- tans 5 & des moyens qu'il employoit tous les jours pour faire des i^rofélytes. Du caraôlé- re dont j'étois , la violence étoic une mauvai- fe voye pour me conduire à la vérité, je ne tardai point un moment à le témoigner à i'Evêque. je juge, iMonfieur , luidis-je, que vous êtes I'Evêque de cette Vaille ,à, que j'ai l'honneur d'être dans votre maifon. Jle ne fçai û votre deflein ell de m'y retenir;mais je vous déclare que je n'y demeurerai point volon- tairement. Je fuis libre. Quoique j'aye choifl la France pour mon fejour pendant quelques années , je n'y ai point pris d'enga- gemens qui doivent me faire regarder comme un fujet du Roi. AinO , j'atens de fa juftice qu'il m'y laidera vivre en liberté , auflî long- tems du moins que je ne commettrai rien qui puiflTe l'offenfer. S'il me refufe cette faveur , je fuis prêt à quitter ce Royaume pour re- tourner dans ma Patrie. Je fis cette réponfe d'un ton civil , mais fi ferme, que le Pré- lat parut embarraiîe. il coaciûua néanmoins à

me

deM. Clevëland. 23

me reprcfenter honnêtement , qu'on n'avoic pas dellein d'ufer de contrainte ,• que je ne trouveroisque de la douceur & de la civilité dans fes manières , & que j'en devois juger par la réception qu'on me faifoit à mon arri- vée , & par la peine qu'il avoit prife lui même de palTer toute la nuit à m'attendre ; que le refte de fa conduite répondroit à ce prélude , qu'il fçavoit quej'étois d'un rang qui méritoic cette confidération ; qu'il alloit me faire con- duire dans un apartement je pouvois me regarder commue le maître abfolu ; que j'avois befoini'ans doute d'un peu de repos, après la fatigue de mon voyage ; qu'on prendroic d'un autre côté le foin de mes Enfans;& que je pouvois compter entièrement furfes bons offices , & fur le zèle de toute fa maifon à me refpe6lcr(Si à m'obéïr.

Je confentis à me retirer , pour prendre quelques heures de fommeil. 11 me quitca , en fe promettant le lendemain , me dit il , beaucoup de fatisfadion à me voir & à m'en- tretenir. J'eus la liberté de me faire fervir par mes propres domeftiques j'étoisfort ré- Iblu en me mettant au lit , de ne pas faire un long fejour dans cette maifon *, car j'avois lieu de croire du moins , qu'on ne m'y re- tiendroit point malgré moi. Mon Valet de- chambre étant venu m'éveiller à l'heure que je lui avois marqué , je lui donnai ordre auITi-tôt d'aIlcrs*informercommcnt les Da- mes (Se mes Enfans avoient paile la nuit. Il tarda peu à revenir , & fon raport fut pour moi une fource de trouble & d'em- barras.

\

54 Histoire

barras. Il me dit que s'étant fait montrer Ta* partemenc l'on avoit mis les Dames,)! n'a- voit oié interrompre leur fommeil , lorfqu'il s'étoit aperçu qu'elles étoient encore endor- mies ; qu'il avoit prié enfuite un Domefti- que de î'Evêque de le conduire auprès de mes Enfans,& qu'il avoit reçu pour toute réponfe , qu'ils n'écoient plus dans la maifon. Je l'ai prelTé de m'aprendre oii ils font , ajouta mon Valet ; il m'a alTuré qu'il l'igno- re; mais que quelque part qu'ils foient , ils ne fçauroientêcre mal.

J'avoue que je ne pus entendre ce récit fans émotion.Je me fis habillerpromptemenc, & je fis demander auflî-tôt un moment d'en- tretien à l'Evêquè. Il eut l'honnêteté de ve- nir lui-même dans mon apartement. Je lui expliquai mes craintes. Il ne me cacha point qu'elles étoient judes. Il eftvrai , me dit-il , que fuivant Tordre du Roi , on a tranfporté vos Enfans dans un lieu propre à leiir édu- cation. Vos deux Fils font dans un Collè- ge , & votre Nièce dans un Convent de Keligieufes. Mais vous êtes trop raifonna- ble , pouf vous plaindre ou pour vous allar- mer de ce qu'on a jugé à propos de faire pour leur bien. Quoi ! répondisje, on m'enlève mes Enfans fans ma participation & fans mon confentement , & c eft par ordre du Roi qu*on me traite avec cette violence.^il voulut entrer dans une longue juftification de la con» duice de la Cour, je l'interrompis aveccha- leuTjpourlui demander je devoisme regar- der auffi comme prifonnier dans fa maifon.

Non

D E M. C L E V E L A N D. ÎJ

Non , me dit-iî , on n'a nul droit fur votre liberté. Ce n'efl: que par l'honnêteté & la rai- Cbn que j'efpére vous y retenir. Vous avez marqué le defir d'être inflruit de la Religion , & nous croyons vous rendre un fervice pour lequel vous nous devez quelque reconnoif- fance. En vérité, Monfieur, repris-je, voi- là une conduite fi extraordi^naire , qu'elle confond toutes mes idées. J'admire votre zèle ; mais je n'admire pas moins la manière dont il s'exerce. Si vous m'aviez du moins confulté ! Mais , non , ajoutai je , il n'y a rien que je dételle tant que la violence. Ren- dczmoi , s'il vous plaît, mes Enfans ; après quoi je vous déclare que je quitte non-feule- ment votre maifon , mais même le Royaume, je n'ai nulle raifon qui me retienne. Le Prélat prie alors un ton beaucoup plus grave, pour me faire entendre qu'il ne dépendoic point de lui de me les rendre, & que la vo- lonté du Roi étoit qu'ils fulTent élevez dans la Re-ligion Catholique. Ce refus me piqua tellement , que je réfolus de fortir de la mai- fon Epifcopaleà l'heure même. Adieu, Mon- iteur, dis-je à l'Evéque ; je me retjre , puifque j'en ai la liberté. Il m'importe peu dans quel- ]e Religion mes Enfans foient élevez : leur

choix dépendra d'eux lorfqu'ilsaurontatteinc 1 âge d'ufer de leur raifon. Mais ce qui m'im- porte, c'eft qu'eux & moi ne foyons point traitez en Efclaves dans un Pais oii l'on n'a fur nous nulle autorité. Je le quittai malgré les efforts qu'il fit pour m'arrêter. Je me rendis dans uneHôtellerie^ & j'en- Tome V. B voyai

26 . Histoire

voyai avertir ma Belle fœur & Madame Laî- lin que j'écôis à les y attendre. Mr l'Evêque fît quelque difficulté de les laifler fortir , mais elles s'obftinérent à le vouloir. 11 me les fit amener par fon Gentilhomme , qui me preira de fa part de retourner du moins chez lui pour y dîner. J'étois trop occupé de la ré» folution que j'avois à prendre dans une con- joncture û importante , pour me rendre à Ton invitation. Je tins confeil avec les deux Da- mes. L'ignorance oii j'étois des ufages du Royaume, me fit écouter le fentiment de Ma- dame Lallin. Elle fut d'avis que je prilîé la porte pour Verfailles, & que je m'adreiïaire à la perfonne même du Roi pour lui demander Juftice. Ce parti me fembîaefFedlivement le plus fur. Comme le bruit de mon avanture s'étoit déjà répandu dans toute la Ville, il s'y trouva quelques Gentilshommes Anglois qui eurent la curiofité de me voir, j'allois monter è cheval lorfqu'ils fe prefentérent pour me faluer. Je les reçus civilement , & je m'en- tretins un moment avec eux du deffein qui m'alloit conduire à la Cour. Ils m'a prirent que je pouvois voir en chemin Mylord Cla- rendon , qui étoit depuis quelques femaines à Orléans. Ce Seigneur, dont je ne pronon- cerai jamais le nom qu'avec un fentiment de tendreffe & de refped , avoic eu le mal- heur detomber dans la difgrace du Roi Char- les , après l'avoir fervi fidèlement pendant plufieurs années dans le premier emploi de ]a Cour. 11 avoit quitté l'Angleterre pour fe retirer en France, & avant que de fixer fon

féjour

DE M. Cl EVE LA NU, IJ

féjour dans quelque partie de ce Royaume > il le donnoit le plaifir de le parcourir pour fatisfaire Ta curiolicé. L'éloge qu'on me fie de ion efprit & de Hi vertu ,n'ic fit naître l'envie de former quelque liaifon avec lui ; ^ fans compter que n étant connu de perfon- ne à la Cour de France , j'cCpérai qu'il au- roit la généroficé de m'y procurer quelque prote<y;ion. Je n'cjllongcois point ma route en prenant par Orléans. J'y arrivai fans pei- ne en deux jours. Quoique la triflefituation de moname ne me permit guéres de penfer au fafte & à l'éclat , j'en crus Madame Lal- lin , qui me confeilla de paroître à la Cour avec quelque diftindion. J'avois pris quatre Domeiliques pour courir avec moi. J'en fis partir un pour Paris , en mettant pied à ter- re à Orléans , avec ordre de me tenir un équipage prêt pour mon arrivée.

J étois defcendu à la même Hôtellerie oii le Comte de Clarendon étoit logé. Je lui fis demander aufli tôt la liberté de le falucr. 31 me reçut avec cet air noble & ouvert qui lui étoit naturel. Je n'eus pas de peine à me mettre affcz bien dans fon efprit , pour m'at- tirer d'abord de lui des ofiVes de fervice ik. d'amitié. Sa bonté lui fit faire la moitié du chemin. Il avoit connu Mylord Axininfier. Je lui racontai une partie de fon Hifloi- re & de la inieivne. Ce récit acheva de me le concilier tout-à fait. Il parut s'interreffer très-fenfiblement à mes infortunes , & je puis regarder cette première converfation comme le fondement de la tendre amirié

B 2 donc

£S Histoire

dont il n*a jamais ceîTé de m'honorer. Si nou-s ne parvînmes point dès le premier jour au dernier degré de la confiance, ce fut moins par un défaut d'eftime & de mutuelle incli- nation , que par un jufte effet de prudence, qui ne permet pas de fe livrer tout-d'uncoup fans réferve,

11 ne laiiïa point de me donner deux con- feils , qui marquoient déjà combien fa géné- xofité l'avoit prévenu en ma faveur. L'un touchant l'affaire qui me conduifoit à Ver- failles. Avant que de me prefenter au Roi , il me confeilla de m'adreflTer à Madame la Ducheffe d'Orléans , qui étoit la Sœur du Roi Charles. Cette PrinceflTe , me djc-il , eft la ■bonté même. Elle vous aidera de tout Ton pouvoir;^ vous n'avez pas befoin auprès d'el- îe d'une autre recommandation que le nom Anglois. Il ajouta qu'il avoit l'honneur d'être connu d'eHe aflez particulièrement , pourfe flâter qu'elle ne recevroit pas mal une Lettre qu'il lui écriroit en ma faveur ; mais qu'é- tant difgracié du Roi tout récemment , il ne croyoit point que la bienféance lui per- niit de prendre fi-tôt cette liberté. La mé- moire de votre Père , me dit-il , eft devenue l'exécration de tous les gens de bien. Il ne fçauroit être avantageux pour vous, en Fran- ce non plus qu'en Angleterre , de palier pour fon Fils. Prenez tout autre nom que celui qui pourroit faire connoître à qui vous de- vez la vie. L'honneur d'être le Gendre de Mylord Axminfter fuffit pour vous attirer par-tout unç jufte confidéracion. Il m'apric

pour

I> E M. C L E V E L A N D. 2^

pour confirmer Ton difcours , à quelles extrê- mitez on s'étoic porté en Anglecerrc contre les Régicides , & contre le cadavre mên^e de Cromwel. Je le remerciai de ces deux con- feils , & je lui promis de les fuivre. Ainîi dans vingt-quatre heures que je pafTai à Orléans , j'acquis utj bien qui mérite d'être cherché pendant des fiécles entiers , un ami vertueux & fidèle. Il me dit en nous quittant , qu'aprèîJ avoir voyagé quelques mois en France , fou deiïein étoK de fe retirer à Roiien pour y paOer le refte de fa vie , & que je pourrois toujours y avoir de Tes nouvelles.

Je repris la pofte ; & lorfque je me trou- vai feul , mon trifte cœur fe Ibulagea par un profond foupir. ODieu! ra'écriai*je, feroit- il podlble qu'il y eut encore pour moi quel- que retour de plaifir &c de tranquilité à ef- pérer.^ Après avoir tout perdu par l'infidélité & par la mort , votre bonté me réferveroic- elle une confolation aulîi douce que celle de l'amitié ? Je paiïai ainfi une partie du voyage à examiner (i mon cœur étoit encore capa- ble de quelque autre fentiment que celui de la douleur , & je trouvai qu'il m'étoit égale- ment impofîîble de cefTer d'être tendre, 6C d'être malheureux.

Je trouvai , en arrivant à Paris , un loge- ment & un équipage qui m'attendoient. Je ne perdis point un moment pour me rendre à vS. Cloud , oii j'apris que Madame la Du- cheffe d'Orléans faifoit fa réfidence ordinaire. Cette bonne Princefle étoit d'un accès fi fa- cile, que je n'eus point de peine à obtenir

B 3 i'hon-

30 Histoire

l'honfleur de paroître devant elle. Je lai ex- pofai le fujec de mon voyage , & le befoin que j'avois de fa prote6lior>. Elle me la pro- mit fans balancer. Le foirdu même jour, elle devoit aller à Verfailles. Je lui demandai la permiiîîon de la fuivre , & Tes ordres fur la conduite que je devois tenir. Vous me vien- drez voir demain, me dit-elle , dans l'apar- tement que j'ai à la Cour, & nous prendrons enfemble les mefures qui convieiïdrontaux circonftances. Je me mis en chemin pour Ver- failles , avec beaucoup d'efpérance.

La Cour de France étoit alors fi nombreufe & (i biiliante, quil n*étoit pas même facile de trouver un logement commode à Verfail- les. Le Roi venoic de faire avec les Efpagnols une Paix extrêmement glorieufe par leTraité d'Aix-la Chapelle -, & vivant en bonne in- telligence avec fes autres Voifins, une tran- quilité fi génénle avoit amené en France quancité d'î' trargers , qui venoient s'aflurer par leurs yeux de toutes les merveilles qu*on pubîioit ûc ce grand Monarque. La céré- monie du Baptême de M. le Dauphin , qui devoîtbien tôt fe célf'fbr'jr a S. Germain-en- Laye, à pour laquelle on faifoit déjà de ma- gnifiques préparatifs , attiroic aufll toute la Nobleiïe du Royaume , qui ne manque point dans ces occsfions de contribuer de tout fon pouvoiràrelever l'éclat de fa Couronne. On ne voyoit donc de toutes parts que magnifi- cence dans les hnhits , que de faftes dans les équipages,* & à juger par les aparences exté- rieures , le Roi de France étoic au plus hauc

degré

DE M. Cleveland. 31

degré de gloire ou l'ambition puifTe s'élever. J'eus peine le lendemain de mon arrivée k percer la foule des Counifans qui inondoienc tous les apartemens du Château. Cependantj, m'étant fait conduire à celui de Madame , je fus introduit par un de Tes Officiers , qui m'avoit vu la veille à S. Cloud.Elle fut aver* tie que j'attendois l'honneur de lui parler , & elle m'accorda prefque aufli-tôt la liberté d'entrer dans fon Cabinet. Les chofes, me dit-elle, tournent heureufement pour vous. Le Roi qui ne vient ordinairement chez moi que Taprès-midi , m'a fait dire que je rece- vrois ce matin fa vifîte. Recommencez à m'inftruire de votre affaire , afin que je l'aye prefentc lorfqu'il me fera l'honneur de venir. Je pris alors toute mon hiftoire de Saumur & d'Angers , telle que je la lui avois déjà ra- contée.Comme ilétoitimpofllblequejefifle ce récit fans lui laifler connoîtrequelqne cho» fe de mes trilles dépofitions , elle eut la cu- riofité d'aprendrelacaufe de mes peines. Je lui donnai cette fatisfadlion , en lui^racon- tant une partie des avancures de ma vie. Je ne lui cachai pas même la plus cruelle , qui étoit l'infidélité de mon lipoufe. Son atten- tion marquoit le plaifir qu'elle trouvoic à m'entendre. Mais lorfque j'eus celTé de par- ler 5 je fus étrangement furpris de fa réponfe. Je crois connoître votre Epoufe, me dit-elle. Oiii , ajouta t'elle après un moment de réfle- xion , je fuis fort trompée fi je ne la connois. Mon Enoufe ! Ah ! Madame , lui dis-je , il efl impolTible ; cette perfide créature n'aura

B 4 jamais

32 Histoire

jamais eu la hardiefle de feprefenter devant ^ vous. Elle n'eft pas effrontée. Plue au Ciel qu*elle ne fût pas plus lâche & plus inconftan. te î II faudroic qu'elle eût renoncé à couco pudeur,pour ofer paroître à vos yeux avec le fardeau de Tes crimes. Vous avez raifon de croire , interrompit la Princefle , qu'elle ne m'en a pas fait la confidence ; mais je me perfuade plus que jamais que c'eft elle-même que j'ai vue. il yafix femaines , continua- t'elle , qu'elle fe fit annoncer à moi fous le fimple titre d'une Dame Angloife qui avoic befoinde ma protection. Je lavis. Sa figure me plut infiniment. Je lui demandai qui elle étoit , & en quoi je pouvois lu-i être utile. Elle me pria de ne pas la prefler de m'apren- dre Ton nom. Mais après m'avoir dit avec beaucoup de larmes qu'elle venoit d'Amé- rique, & qu'elle avoit fouffert mille infortu- nes qui méritoient toute ma compa{rion,elle me conjura de lui procurer un afylé oh elle pût paffer le refte de Tes jours. Je me fentis tant d'inclination pour elle, que fi elle eût voulu s'expliquer davantagefur Tes affaires, je l'euflTe arrêtée infailliblement auprès de moi; mais elle s'obftina à me les cacher , & à con- tinuer feulement de me demander un afyle. Je lui confeillai de fe retirer au Convencde Chailiot,& je lui donnai un de mes gens pour l'y conduire & la recommander de ma part à rAbbcfle. En comparant ce que vous me ra- contez, avec le peu d'éclairciOemens qucj'ai tirés d'elle , je ne doute nullement que ce ne foit votre Epoufe. N'étes-vous pas curieux de la voir V La

D E M. C L E V E L A N D. 33

La voir ? répondis je avec un profond fou- pir. Hélas ! je dois la fuiïjau contraire , & m'cfrorcer écernellement de l'oublier. Je ne laifle pas , Madame , ajoutaije , de vous de- voirune reconnoidancc infinie. Elleell, par votre bonté , dans un lieu oîi je n'ai point à craindre du moins qu'elle continue de me deshonorer. L'infidèle! voilà donc le fruic de (on crime! Elle deftine le relie de Ta vie , Hms doute , à pleurer Ton Amant î Je vous plains , & elle auflî, reprit la Princcfîe: car dans le fond , je ne ft^aurois vous exhorter à fa revoir; &je fens néanmoins que la pitié m'interrcITe pour elle prefque autant que pour vous. Aumomenc qu'elle finilfoitces paroles, on vint l'avertir que le Roi entroit dans l'a-" partcmenc. Elle me dit de me retirer & d'at- tendre fes ordres. Je m^ promenai quelque temsdcîns une antichambre , occupé de mes tourmens ordinaires, que cette convcrfation venoit de renouveler, je ne pouvois douter ,■ non plus que iMadarne , que ce ne fut mon Epoufequi étoit à Chailloc. Quoique ce fuc une douleur de moins pour moi ^ que de la fçavoir dans un lieu qui me répon^o'tde fa conduite , je me trouvai prefque aufli ému que je l'avois été à la première nouvelle de fou infidélité. Ce qui me tourmentoic le plus étoic de ne pouvoir diftinguer comment j'étois" difpofé pour elle , & fi l'amour avoir encore quelque part à mes agitations. J'en faifois fîncérement l'examen ; car je ne cherchois point à me faire illufion ; & j'étois allez fore pour me rendre ce témoignage, que quels que

B $^ pufTens--

34 Histoire

pudent être iTies fencimens, il n'yenavoît poinc qui fuflent capables de me faire fQu- haicer de la voir. Moi ! difois-je, je verrois une infâme qui m*a couvert de honte, une perfide qui a trahi tousfes fermensjune cruel- le qui m*a percé le cœur ? je vefrois une lâ- che & une hypocrite, qui m'en a impofé pen- dant plufieurs années par les aparences de l'honneur & de la vertu, & qui rioit fans doute intérieurement de ma tendreflTe & de ma crédulité ? Ah ! je ne la verrai jamais. Mais pourquoi fon fouvenir me caufe t'il tanc ë'émotion? D'où viennent ces larmes que je fuis prêt à répandre , &ce defefpoir qui vit toujours & qui me ronge fans cefle le cœur *? N'aije pas voulu mourir, pour abréger des peines que je n'avois plus la force de fupor- ter ? A prefent même que je crois ma raifon tout-à-fait revenue, ne m'arracherois-je pas les cheveux , & ne pouflerois je pas les cris les plus douloureux , fi je fuivois le tranf- port qui pofTéde encore tous mes fens ?

Je ne voyois point clair dans ce cahos de mouvemens confus & involontaires , & j'en Tevenors à gémir & à m'affîiger , fans faire ée réflexion diftindle fur la caufe de mes pei- nes. Un Page de Madame me fit fortir de ^ cette rêverie , en m'aportant Tordre de ren-'*' t>rer dans le Cabinet. La triftefle étoit peinte il vifibleraent fur mon vifage, que Madame en prit occafion de le faire remarquer au Roi r Vous le voyez , Sire, lui dit-elle ; il me fait compaflîon : je ne crois pas qu'on aie iamais vûd'excmplad'une vie û raallieureufe.

Vf w

peM^Cleveland. 35

Ce grand Prince m'adreda quelques paroles , qui ne pouvoient partir que d'un grand fond d'humanité 6i de bon naturel ; & puis fe tour- nant vers Madame : Pour ce qui regarde Ton hidoire d'Angers, continua t'il , je vous ai rièjaditque je n'en ai nulle connoiflance. Je laifle toutes les affaires de Religion à mon Confeil de Confciencej&je fuis pcrfuadé qu'il abufe quelquefois de mon autorité. Mais je ne prétens point que les étrangers foient cha- grinez dans mes Etats , &je me ferai rendre compte de cette injuftice par ceux qui s'en trouveront coupables. Madame, qui n'igno- roit point que ces promefles générales s'ou- blient facilement , & qui vouloit en afiTurer l'exécution , répondit agréablement , que je difpenfois volontiers la juftice de S. M. de pu- nir ceux qui m'avoient oifenfé ; mais que je mourois d'envie de revoir mes EnfanSgôc que cette faveur ne pouvoit m'êtve accordée trcp^ promptement. Le Roi comprit lefens de ce badinage ; il fît apeler un Exempt de fes Gar- des , quil envoya fur le champ chez M. de LouvoiSjlui porter des ordres aufl] favorables que je pouvois les defirer. je fortis avec l'E- xempt: Nous nous reverrons, me dit Madame avecbeaucoupdebonté.-nevouséloignezpas. je demcurai.dans l'Antichambre , jufqu'au départ du Roi. J'y entendis raifonner diver- fement fur l'afTiduité avec laquelle il rendoic fes vifites à la PrinceiTe , foit qu'elle fut k Verfailles ou à S. Cloud. Sans me mêler par- mi les Courtifans , dont je n'étois point con- nu , je recueillis 5 en me promenant feuî au

B (5 milieu

3<î Histoire

milieu d'eux , le Cens d'une grande partie ds- leurs difcours. Les uns croyoient ce Prince amoureux de Madame. D'autres vouIojî^nL qu'il n'y eue que de la policique dans leurs entrevues , & prédifoient déjà fort jufte le: Traité qui fut conclu peu après entre la Fran- ce & l'Angleterre contre la Flollande. Mais je n'entendis perfonne qui parût avoir 1g iTiOindre foupçon de la véritable caufe des vifites du Roi , telle qu'on la vie bien-tôt écla^ ter. Je parle de fon inclination fecrette pour une des Filles d'honneur de Madame. 11 ne venoit pas néanmoins unefeule fois dans l'a^ partement ,.lans trouver le moyen d'entrete- nir un moment cette Demoifelle. Je la vis avec quelques unes de Tes compagnes ; & quoiqu'elle n'eut rien d'extraordinaire,^ que- i'ignorafle alors avec tout le monde le paflion; du Roi , je crus rem.arqueràquelquesregards que ce _grand Monarque jetta fur elle en foitant du cabinet de Madame , qu'il ne la- voyoit poini avec indiirérence. Il falloit que le langage de Tes yeux s'exprimât beaucoup, , pour me faire faire cette attention , à moi: qui ne l'avoit jamais \ lY que ce jour là.

Madame m'ayant fait apeler aufli tôt qu'el- Je fut libre , je retournai dans le cabinet. Vous devez être content,,medit-elle, de la- bonté du Roi. Après les ordres qu'il a donnés,, vos affaires ne tarderont point à fe terminer.. Mais je fuis curieufe de fçavoir comment' vous en uferez à l'égard de votre Epoufe. Je lui répondis , que je ne croyois point:.qu'il j. eut deuîc p^artis à. prendre pour moi , &:

que:

D E M. Cleveland. 2T

que mon deflein écoic de la lailTer dans la ïecraice qu'elle avoit choifie fous la protec- tion de S. A. R. Pourquoi, reprit cette Prin- cefle? Klie efl: aimable , vous êtes jeune ;oq ne fe palFe pas aifément d'une femme à vo- tre âge: je vous confeillerois de vous remet- tre bien avec elle. Ne pardonne t'on rien à une perfonne qu'on a aimée paflionnémenCj. fur- tout lorfqu'elle marque un repentir qui paroîtfincére: Je comprens d'ailleurs par le récit que vous m'avez fait, que fa mauvaife conduite n'a point éclaté en France. Vous ne devez point craindre que je manque au fecret. Ainfi, votre honneur ne court aucun rifque , & vous pouvez recommencer à vivre avec elle aufli tranquilement que jamais.

Ce difcours , dans lequel il entroit plus de bonté que de juftice & de raifon , ne laiOa pas de faire une forte impreiïion fur moi. Je demeurai quelque tems à réfléchir, incertain de la manière dont j'y devois répondre. La Princeiïe me preiïa de parler, je confefle p Madame , lui dis je enfin , que votre propofi- tion m'éclaircit un doute , dont je ne croyois pas qu'il me fût poflible de fortir aifément. Je ne pouvois démêler s'il me reftoit encore de la tendreOe pour mon Infidèlejà jenefens que trop à ce moment, par l'avidité avec laquelle mon cœur fe prête à votre confeil 5. q^Je je me fîàterois en vain d'être guéri de l'amour. Mais je n'en fuis pas plus difpofé à oublier le crime de mon Epoaft\, Quand je me fuis livré au penchant que j'avois pour" die ,.j^.ne.iiie fuis pas plus propofé de fatis-

faire:

38 Histoire

faire mon cœur que ma raifon ; je vouîois me rendre heureux des deux manières , donc je me croyois capable de l'être , par l'Amour & parlaSageffe. Je me fuis long tems aveu- glé jufqu'à me perfuader que j'y avois réiiflî , ou du moins qu'il ne manquoità mon bon- heur que quelques circonftances de fortune , que j'avois lieu d'efpérer qui n'y manque- roient pas toujours. Cependant, j'étois trahi par une perfide qui ne m'a fans doute jamais aimé (încéremenc , puifqu'elîea été capable de m'abandonner , & qui a détruit en un jour tout l'édifice de ma félicité parfes deux fon- démens. Mon difcours, continuai-je, vous paroît peut-être obfcur ; il faut , Madame , que j'aye l'honneur de vous expliquer le fond de mes fentimens pour me rendre di- gne de l'intérêt que votre bonté vous fait prendre à mon infortune.

Je lui fis alors une relation exadle de la ma- nière dont j'avois été élevé , & des principes par lefquels je m'ecois conduit pendant toute ma vie. je ne lui cachai même ni mon mon 5. ni manailTance; je me contentai de lui apren- dre en même-tems le confeil que m'avoic donné Mylord Clarendon , & la réfolution OLi j'étois de le fuivre à l'égard de tout autre qu'elle. Enfin, après m'étre montré à elle à découvert, tel que j'étois avant Tinfidélité de mon EpoufCy à, les malheurs qui l'avoient fui vie, je me reprefentai avec la même ouver- ture, tel quej'étois devenu à Sainte-Hélène , à la CoroRgne & à Saumur. Voilà , Madame ^ ajoutai je , l'abîme oii m'a jette mon Epoufe.

D E M, C L E V E L A N D. 39

Non feulement elle m'a ravi le bonheur que j'e tirois d'elle par l'amour ; mais elle m'a faic perdre encore celui que je croyois fi bien éca- bli du côté delà fagefle. Soit vérité, foit il- lufion, j'avois regardé jufqu'alors ma Philo* fophie comme une fource de lumière à. de force ; je l'ai trouvée impuiflante depuis le malheur dont vous me voyez accablé. Supo- fezqu'ellenefut qu'un fantôme, elle (ufiiroic du moins pour me rendre tranquile , 6i elle m'avoit confoîé de mille maux qui ne paf- foient point fon pouvoir. Mais elle eft trop foible pour me faire fuporter la perte de ce qui devoit me former un bonheur parfaic avec elle. Ainfi , mon cœur &i mon tTprit onc une part égale à mon infortune. L'un y perd toutesresjoyes& Tes pjaifirs,' l'autre toute force & tout fon apui. J'en ai rellenti le der- nier defefpoir , j'ai voulu mourir ; & vous me confeillez , Madame , de revoir celle qui m'a rendu fi malheureux , & de me réconcilier même avec elle ? La Princefle me regardoit avec étonnemenc pendant ce difcours. Je crus en pénétrer la caufe. Je fuis trompé , Madame , rcpris-je aufil toc, fi vous ne trouvez quelque choie de fingulier dans mes fentimens è. dans le tour de mes exprefilons, & ficen'e(tpas-là ce qui caufe la furprife que je crois remarquer dans vos yeux. Pour vous parler fincéremenc, me répondit-elle, vous me paroifiez un hom- me fort extraordinaire , & je vous avoue que ce queje viens d'entendre e(t tout à faicnoU' veau pour moi. Mais je a'en aurai que plus

d'ef.

40

Histoire

d'edime pour vous , de voir que vous vous conduirez par d'autres principes que tous les autres hommes. Plus j'avance en âge & en expérience du monde, plus je reconnois qu'il? ne font tous que des méchans & des trom- peurs. Je veux me familiarifer avec votre Morale , & je vous aflure que je ferai bien ai- fe de voir quelquefois auprès de moi uneef» pécede monftre comme vous. Au reftc, ajou- ta t'el le, il me fembleque vous ne raifonne^ pas jufte. De ce que votre Epoufe vous a fait perdre les douceurs de TAmour , (Si qu'elle vous a rendu la Philofophie inutile , vous en concluez que vous ne devez point la revoir. Et moi je trouve au contraire que votre in- térêt demande que vous vous remettiez bien avec elle, pour retrouver au plus vite les plai- firs de r Amour &; de la Philofophie. Ah [Ma- dame , repartis-je, que me dites-vous .^ Quels plaifirs ai je à attendre de l'Amour, après la manière cruelle dont il m'a traité ? Vous croyez donc' que ce que j'aimois dans mon Epoule , étoit ce que je puis ytrouver enco- lle , c'ert'à-dire , les grâces extérieures , de Beaux yeux , quelques agrémens dans la taiî le & le vifage. J'étois ravi fans doute d'y voir les charmes naturels que vous y avez bieci voulu reconnoitre ; mais comptez qu'ils ne m'eufTent point fait palier les bornes de l'ad- miration , (1 je n'eulTe cru remarquer avec euîC quelque chofe de bien plus propre à infpiret* l'amour, La droiture ol la bonté d'ame , la modeftie , la douceur , enfin cent qualité^ que je m'imaginois avoir aperçues dans fort

1? E M. Clevelan^d. 4t

amen'y font plus, ou n'y ont peut-être ]a. mais été. Mettons 1 honneur à part: que fe- rois-je à prefent auprès d'elle? J'y gémn'Ois de Ton inconftance & de fa lâcheté. 1 ous mes regards fcroient des plaintes ou des repro- ches. Mon (ilence même feroit pour elle une condamnation accablante. Et quand je me ferois violence jufqu'au ^xjinc de reprendre un vifage tranquile, en teroic-eJle moins cou- pable , & moi plus heureux ? Mais vous êtes convenu que vous l'aimez encore,interrom- pit la PrinceiTe. L'amour fern:ie toutes les playes , & fçait faire tout oublier. Il eft vrai, repris-je , je fens que je l'aime encore ; mais je ne fens pas moins que c'elt une folbleffe» Vous ne la furmonterez pas , me dic-elieen riant, puifqu'il elt prefque impoflible que vous n'y fuccombiez pas quelque jour, vous feriez beaucoup mieux de prendre aujour- d'hui mes inftances pour prétexte : vous fau- veriez par-là l'honneur & la Philofophie.

Cette converfation qui dura beaucoup plus long tems,eutdes fuites extrêmement avan- tageufes pour moi. Elle infpira à la Princclfe tant de bonté pour ma famille, ^ d'affcftion pour mes intérêts, qu'elle tint lieu de Mère à mes Enfans pendant le refte de fa vie , 6c à moi de Protedrice dans une Cour ou je n'é- tois connu de pei fonne.Ce fut elle-même qui m'ordonna de lotier une maifon dans le voifi- nage de S. Cloud , pour y être à portée de la vozr fouvent. J'en trouvai une fort riante & fort commode, avant que de retourner ea Anjou , & je laiiïaiune partie de mes gens pour prendre foin de la meubler pendant moa

42 Histoire

voyage. Ayant repris le chemin d*Angers , je paflai par Orléans ; mais je n'y trouvai plus Ivlylord Clarendon. Il étoit parti trois ou quatre jours auparavant pour Poitiers. Je ne tardai point à me rendre auprès de Madame Lallin & de ma Belie'fœur. Les ordres du Roi étoient non feulement arrivez, mais déjà mis en exécution. Je trouvai mes Enfans & la pe- tite Bridge avec les deux Demes,qui fe louè- rent beaucoup d'ailleurs des civilitez qu'elles avoient reçues de l'Evéque. J'en marquai ma reconnoifTance au Prélat, je ne fçai par quelle \oye il étoit déjà informé de la puiflante pro- tedion que j'avois trouvée à la Cour ; mais , avec quelque honnêteté qu'il m'eut traité d'a- bord dans fa raaifon Je remarquai dans fes manières & dans fes offres defervicesquelque chofe de plus civil encore que j'attribuai aux lumières qu'il avoit reçuësdeVerfaiiles.Je ne pus m'empêcher néanmoins de lui faire fentir agréablem.ent que le Roi n'aprouvoit pas tou- jours qu'on fit fervir fon nom à îa violence. 11 comprit ceque je vouloisdire ;&pourfe juf- tifier , il me raporta l'origine de mon avantu- re. Le P. le Bane , me dit il , Supérieur de l'Oratoire , écrivit à M. l'Intendant , qu'il connoiObit à Saumur un Etranger nouvel* lemement établi , qui paroiflbit difpofé à s'é- claircir fur les matières de Religion ; mais qui étoit tombé malheureufement entre les mains du Miniiire C. & qui , fuivant les apa- rences , avaleroit le poifon de l'héréfie avec toute fa famille. M. l'Intendant m'envoya aufli-tôt cette Lettre. Je vous avoue , conti- nua l'Evéque, que je lui confeillai par le feul

DE M. C L E V E L A N D. 43

zèle de votre Salue ,de vous faire amener dans cecte Ville ; & qu'ayant apris que vous étiez une perfonne de diflindtion , j'offris de vous recevoir dans ma propre maifon & de m'employermoi mêmeà vous inftruire.Peuc- être l'Intendant s'y eftil pris un peu trop brufquement ; mais c'eft 1 ufage de ces Mef- fieurs-là , de fe faire obéir avec une autorité prefqu'ablbluë dans les Provinces. Ils ont des i^ettres de Cachet de réferve , qu'ils remplif- fent à leur gré fuivant les occafions ; de forte que tout ce qu'ils entreprennent, paroît tou- jours fe faire fous le nom du Roi. Je reçus de bonne grâce cette juflification, qui faifoit re- tomber fur l'Intendant toute rinjultice delà conduite qu'on avoit tenue à mon égard.

Je ne fongeai qu'à me rendre promptemenc à S. Cloud avec ma famille & tout ce qui m'apartenoit. Dois je le dire? malgré le mé- pris dont je me croyois jugement animé pour mon Époufe , je fentois quelque douceur à penfer quej'allois me trouver près d elle, car Chaillot n'efl guéres qu'à une lieue de St. Cloud; (Se c'étoit en vain que pour rejetter cette idée , je tâchois de m'en faire honte à moi-même comme d'une fcibleflc : j'en fus occupé pendant toute la route. Mes agi- tations étoient fi vilibles , que mes deux Compagnes marquoient tous les jours leur étonnement , de voir que le tems eût peu de pouvoir fur ma tnltelîe. Nous arrivâ- mes à ma maifon , que nous trouvâmes entièrement préparée. Les Dames en fu- rent très-fatisfaites. Il y avoicun Jardin fpa-

cieux.

44 Histoire

cieux, un bois, & toutes les commoditez qui peuvent former une folitude agréable, j'allai dès le lendemain rendre mes devoirs à Mada- me , 6^ lui annoncer l'arrivée de ma famille. Elle n'attendit point que je lui demandaiTe la liberté de lui prefenter mesEnfans. Vous me les amènerez ce foir , me dit-elle ; je veux qu'ils rçachentpromptementlecherain de ma rnaifon. Après l'avoir remercié vivement de ces marques d'une bonté admirable , je lui parlai de ma Belle-fœur ^ qui pouvoit paiïer pour une AngIoire,puirque Ton Epoux Tétoit, & qu'elle fçavoit parfaitement la Langue du Pais. Cette excellente Princeire m'ordonna de la lui amener auflî. J'aurois apréhendé de caufer quelque peine à Madame Lallin , (i j'euiïe troublé la folitude oli elle m'avoit té- moigné plufieurs fois qu'elle vouloit pafTer toute favie.Sesavantures fembloientdeman- der effedtivemenr qu'elle vécut dans la retril- te;(5i j'avois loiié moi-même fa fagefle,qui lui faifoit prendre ce parti là. Ce fut l'unique rai- fon qui m'empêcha de parlerd'elle à Madame. En fortant du Château , j'aperçus un ca- rofTe qui entroit dans les Cours , avec les marques d'un équipage de diflindion. Je m'informai qui c'étoit. On me dit que c'écoic Nîylord Terwil. Quoique je ne connulTe pomt perfonncllement ceSeigneurJe ne pou- voir avoir oublié que c'étoit un ancien Ami de Nîylord Axminfler,& celui qu'il avoit fait le dépofitaire d'une partiedefes biens, Monpre- mier mouvement me portoit à le faluer; mais une réflexion amére que je fis fur mon fort, &

fur

D s M. C L E V E L A N D. 45

fur celui de la malheureufc Fille de Ton Ami, ni'obligeade me recirerfansme faire connoî- tre. 11 me vint même à refpric , qu'il n*étoic point à propos qu'il fût fitôt inftruic de mes affaires; & la cramLe qu'il n'en échapât quel- que chofe à Madame dans l'entretien qu'il alloit avoir avec elle , me fie rentrer aufli-tôt dans fon apartement , pour la fuplier de lui laitier ignorer qui j'étois. Cette rencontre augmenta tellement mon trouble, que j'étois tout- à fait hors de moi même en retournant à ma mailbn, Ciel ! quel oprobre difois-je , pour la mémoire du Vicomte d'Axminfler, comment me prefenter à fes Amis , fans leur parle de fa Fille , & fans leur révéler par conféquentfa honte , celle de fon Pere,& la mienne ? Quelleefpérancede leur cacher ce qu'ils liroient fur mon vifage & dans mes yeux , quand je pourrois réihTir à le déguifer par mes difcours?Hélas ! Mylord Terwil fut témoin autrefois du malheur de la îvîere ;il faut donc qu'il aprenne à prelént l'infamie de la Fille ! 11 l'aprendra, lui , tous fes Amis , 6l toute l'Angleterre ! ainfi le fort implacable perfécutera l'infortuné Vicomte jufqu'après le trépas. 11 n'eut point un moment de bon- heur 6: de repos pendant fa vie, & il fera des- honoré à prefent dans le tombeau. En effet je ne voyois point de quelle manière je pouvois éviter de découvrir l'avanture de monEpoufe à Mylord Terwil, fi je me faifoisconnoîtreà lui pour le Gendre du Vicomte d'Axminfler; & je ne pouvois me difpcnfer néanmoins de lui donner cette connoiOance pour l'inté-

réc

46 Histoire

rêt de mes Enfans , aufquels je ne pouvois faire perdre fans injuflice le bien qui dévoie leur revenir de leur Grand père. Pour confef- fer la vérité , le principal motif qui m'avoic déterminé à demeurer en France depuis que j'avoispris terre à Nantes, étoit l'efpérance que ma malheureufe affaire pourroit s'y enlé- velir tout-à fait avant que je prifle le chemin de l'Angleterre. C'étoitaufîllamême raifon qui m'avoit fait congédier mes Matelots ,& tous ceux d'entre mes gens dont la difcrétion ne m'étoit point afTurée ; ne voulant être fui- vi de perfonne qui pût découvrir , lorfque je retournerois à Londres , ce que j'avois def- fem d'y cacher éternellement. Mais je n'avois pas fait réflexion que MylordTerwil devant, être avancé en âge , j'expofois mes Enfans au rifque de perdre leur héritage jfije différois troplong-temsà les lui faire connoître. Je n'a- vois pas penfé non plus que j'aurois peut être quelque embarras à lui prouver le droit qu'ils y avoient par leur naifrance,& par la dernière , Uilporition du Vicomte II elt vrai que ce Sei- gneur étant au lit de la mort àPenfacola,m'a- voit reconnu par un billet de fa main pour fon Gendre & pour Ton Héritier: mais on "conçoit facilement qu'un témoignage qui n'étoit point revêtu des formes légales, pou- voit être éludé ;& quoique je neufle aucune raifon de me défier de !a bonne foi de Mylord Terwil , je ne doutois point qu'il nedefirût quelque autre preuve qu'un fimple Ecrit, <Sc la parole d'un inconnu. La prefence de mon Epoufe ruffifoic pour lever tout d'un coup les

djfficultez ;

B E M. C L E V E L A N D. 47

difficLiltez ; par quel prétexte pouvois je dé- guifer la véritable caute de (on abfence ?

Ces réflexions ne (ervans qu'à redoubler ma tridelTe & mon embarras je réfolus de les communiquer le foir à Madame , ù. d'inter- reirerainfi fa bonté à prendre quelque con- noillance de mes affaires domeltiques. je re- tournai chez elle à l'heure qu'elle m'avoic marquée. J'eus l'honneur de lui prefenter ma Belle-fcEur & nos Enfans. Elle les reçut avec cet air de douceur 6l cette affabilité qui la rendoient les délices de la Cour de France. Ma Nièce étoit extrêmement aimable. Elle n'avoic que douze ou treize ans. La Princeife lui fie mille carreffes, Se lui promit de la pren- dre auprès d'elle lorfqu'elle auroit atteint fa quinzième année. L'entretien ayantétégéné- ral pendant quelque tems, je le lis tomber fur la rencontre que j'avois faite de Mylord Terwil en fortant du Château avant midi. Enfuite je racontai naturellement àMadame, l'embarras que fa vue m'avoit caufé , 6c celui que j'apréhendois encore dans l'éclairciife- ment que je ferois obligé d'avoir avec lui pour l'intérêt de mes Enfans. Elle n'eut pas befoin de m'çntendre tout-à-fait . pour con- cevoir ce qui faifoit ma peine, j'ai bien jugé, me dic-elle , par l'erapreirenient avec lequel vous m'avez prié tantôt de lui laifTer ignorer qui vous êtes, que vous aviez quelque chofe à démêler avec lui. Mais je leconnois hon- ùétc homme , & vous ne devez pas crainlre qu'il réponde mal à la confiance que le Vi- comte d'Axminfter a eue dans fon amitié. H

4*8 Histoire

cil en France pour fort peu de tems. II y eft pour mesaiFaires Quoique je n'aye poinc d'autorité fur lui , je vous répons qu'il fe hâ- tera , à ma prière , de vous reftituer tout ce qui aparcient à vos Enfans. Il n'eft pas be- foin même que vous le voyiez pour cela. Je fuis (ûre qu'il le fera fur ma feule parole. N'eft-ce pas-là , ajouta-t'elle , ce que vous fouhaitez,& ce que vous n'ofez peut-être me demander? je répondis que c'étoit beaucoup plus que je ne defirois , & que je n'euffe efpérerde toute autre PrincelTe qui eût été aulfi grande qu'elle, fans être auiribonne;mais qu'il y auroit peut-être quelque chofed'étran- geàpreOer MylordTerv/il de rendre ce qu'il avoit entre les mains , fans fçavoir à qui : que ^e ne me ferois pas une peine de le voir;que je Ine croyoïs même obligé de lui marquer mon ellirae 6l ma reconnoiifance : que toutes mes difficultez confiftoient donc à lui cacher la mauvaife conduite de mon Epoure,ce qui me paroiflToit impomble,s'ilfaîloit qu'il la vit,ou s'il ne la voyoit point avec moi après avoir apris fon retour en Europe, J'entens, me dit-elle. La difficulté n'eft pas fi grande , qu'elle ne puiOe être furmontée. VotreEpou- fe a pris fngement le parti de la retraite , & il V a peu d'aparence qu'elle la quitte jamais. Qui vous empêche de dire à îvîylordTerwil que vous l'avez perdue par la mort ? Ne . craignez pas qu'elle fe croye jamais mterref- fée a démentir ce bruit quand il parvien- droic jufqu'à elle. Ce confeil me parut fage. le fuis perfuadé , répondis je que o'eft la •^ feule

DE M. Clevelano. 4SI^

feule voye que j'aye à prendre ; & je ne dou- te nullement , Madame , que le témoignage que vous voulez bien rendre en ma faveur à Mylord Terwil , ne fafle le même effet que celui de mon Epoufe. Mais fut-il jamais riea défi déplorable que mon fort ! Pardonnez, Madame , ajoûtai-je avec un profond fou- pir , pardonnez ce cri involontaire démon infortune & de ma douleur. Vous me voyez réduit à employer l'artifice pour cacher ce qui dévroit faire ma gloire, & qui ne fera plus déformais que mon infamie. O Dieu/ je n'ofe donc dire que j'aye encore une Epoufe i Elle eft morte pour moi , plus en- core que pour le refte du monde qui va la croire dans le tombeau !

Le fcntiment de cœur qui accompagna ces paroles, fut fi vif & fi amer , quejcfencis couler des plcursde mes yeux, j'en eus honte, & je lesefluyai prompcement.Madameen fuc touchée, car les exprefiions naturelles d'une violente douleur ne s'entendent guércs fans émotion;je vis même quelques larmes s'avan- -cerau bord de fes paupières. Cependant, elle prit un vifage riant, pour me reprocher ma foiblefle,& railler ma Philofophie. Je lui ré- pondis : Ah! Madame, votre bonté me man- que, OLi vous voyez bien qu'elle m'e/t ie plus néceflaire. je vous abandonne la Philofo- phie : c'eft une MaîtrefiTe ingrate , que j'ai fervie inutilement, & qui me trahit au befoin. Mais s'il y a quelque chofe qui ait plus de pouvoir qu'elle pour me confoler , je fens que c'eft votre compafilon j & je vous con- Tume F. C jure

Histoire

jure de ne pas m'en refufer les marque^.Laif- ïez-moi faire , reprit elle; je vous deflineua remède qui fervira plus que vous n'efpérez à votre guénfon. j'aurai foin de l'envoyer chez vous. Nous la quittâmes, après qu'elle eue xDrdonné à ma Belle-fœur de venir fouvent la voir avec fa Fille & mes Enfans.

En prenant une maifon proche de S. Cloud, j'avois eu foin , comme j'ai dit , de la choifir folitaire , & propre au deflein que j*avois tou- jours d'y entretenir peu de commerce avec les hommes. Mon bois étoit épais, & aflez grand pour porter le nom de Parc. Ilyavoit dans Tendroit le plus enfoncé un petit bâti- ment,compofé feulement de deux Chambres .& d'un Cabinet , qui ne fervoient que pour fe délaffer quand on étoit fatigué de la pro- menade. Je choifis ce lieu pour ma retraite ordinaire. Je le fis meubler proprement ,* & quoique je n'eufle plus de fond à faire fur le fecours que je pouvois tirer de l'Etude , j'y amaffai afrez deLivres pour me cofnpofer une petite Bibliothèque. Ce fut-là que je me pro- pofai de palTer la plus grande partie de mon tems,c'elt-à-dire tout celui que je n'emploi'e- rois pas auprès de Madame Je m'accoutumai à n'en fortir qu'aux heures du repas ; encore m'arrivoit-il fouvent de m'y faire aporter ma nourriture , & de la prendre feul. Mes occupations y étoient à peu près les mêmes c)u'àSaumur; réfléchir prefqueincenammenc fur les triftes avantures de ma vie ; demander au Ciel la paix du cœur , que je ne pouvois plus attendre du fecours des hommes , pren- dre

T) E M. Cleveland* jc

drc quelquefois unLivre & le feuilleter,maîs avec mille diftraélions cruelles , qui ne me permettoient pas de goûcer mes ledtures ; m'alFoupir , à force de trouble & d'agita- tions ,• & me jetter fur un lit , je trou vois moins de repos dans le ibmmcil, qu'une nou- velle fource d'inquiétude Ôc de douleur , par les fongcs funeltes & effrayans donc mon imagination étoit aufli tét alfiégée.

On vint un jour m'avertir qu'un homme d'Eglife dcmandoit à me parler de la part de Madame. J'étois dans un de ces momensde pefanteur , oii ma triftefle fembloic redou- bler. J'ordonnai néanmoins qu'on me rame- nât. C'étoit un I... j€ ne connoiiFois cet Ordre que de nom Prévenu, comme je l'étois déjà, contre lesEccIéliadiques de France, de- puis ce qui m'étoit arrivé à Saumur , je ne me déterminai à recevoir cette viîite que par le Tefpect que je crus devoir au nom de Mada- me. 11 me vint même à l'efprit que ce Père m'aportoit peut être ce que cette PrincelTe m'avoit promis fous le nom de remède , & je commençai à craindre que ce n'en fût un de la même nature que celui du Miniftre de Saumur& du Père le Bane , c'eft-à dire , propre à me caufer de nouveaux chagrins. Il fut introduit dans la chambre j'étois au milieu de mes Livres. Son compliment fuc civil. Je reconnus dans fts manières toute la politeffe du P. le Banc , avec quelque chofe de plus naturel & de moins affed:é. De plu- fieurs commiflions , me dit-il , dont il étoit chargé par Madame , il alloit commencer par

C 2 celle

5^ Histoire

celle qu'il jugeoic la moins importante , quoiqu'elle ne laiflTât point de l'être aufli infi- niment; mais il en parloit de cette manière, ajouta- 1 il, parce qu'il fçavoit bien que les avantages qu'elle devoit me procurer, n'é- toient pas ceux pour lelxjuels j'avois le plus d'eftime. Il me prefenta enfuite un Ecrit,qu'il îne pria de lire avant qu'il s'expliquât davan- tage. Le conteiiu étoit en Anglois : j'en fis la lefture. C'étoit un Aâ:e de Mylord Ter- will , par lequel il reconnoilToit que Mylord Axminfter avoit laifTé entre Tes mains, en quittant l'Angleterre, certains Biens dont il faifoit le dénombrement, & qu'il confelToic 4que lui & les Tiens étoient obligez deremet- cre aux Héritiers de ce Seigneur aulîj-tôc qu'ils reprefenteroient pour les recevoir. Il ajoûtoit , que ne connoiflant point les Héri- tiers du Vicomte , il s'étoit cru engagé par î'iionneur & la confcience à faire cette décla- ration, pour prévenir les inconvéniens qui pourroient naître après fa mort;& qu'il la re- mettoit à Madame Henriette d'Angleterre , DucheflTe d'Orléans , pour être employée comme il fembloit bon à cettePrinceire,donc il connoifloit également la bonté&lajuftice. J'admirai particulièrement dans cette gran- de PrincefTe , la première de ces deux ver- tus , qui lui avoit fait prendre , avec tant de foin & d'adrefle , la voye la plus conforme aux defirs que j'avois pris la liberté de lui marquer. Cet Aàe étoit tel, qu'il falloit,non« feulement pour aiTurer à mes Enfans leurHé- yjtage, mais pour m'épargnerles démarches

cha-

D E M. Cleveland. 53

chagrinantes que j'avois apréhendées. Il n*é-" toit plus même nécciTaire d'employer l'arti- fice , pour tromper Mylord Tervvill par la faufl'e lupofKion de la mort de mon Epoufe. Nous pouvions , elle & moi , nous difpenfer de paroître , lorfque Madame prenoit ain(i fur elle-même le témoignage de nosdroits,& en quelque forte toute la conduite de cette affaire. Pour la fatisfadion que j'avois fou- haité, de voir Mylord Terwill , rien ne m'o- bligeoit à me la procurer {i-tôt,& je me pro- mis que tôt ou tard j'en retrouverois aifémenE l'occafion. La faveur que je recevois de Ma- dame étoit donc accompagnée de tout ce qui peut relever un bienfait, foit que j'en codû- déraife les circon (tances , ou les fruits.

Je priai le Père s'il retournoità S. Cloudy -d'y témoigner d'avance unepartiedema vive & refpedueufc reconivoilTance. J'étois réfolu de ne pas perdre un moment pour aller moi- même m'acquiterde ce devoir. Mais lorfque je lui marquai ce deffein , il m'arrêta au mo- ment que je me difpofois à me lever; Ma plu5 importante commifTion n'efl pas remplie, me dit il : il faut , Monfieur , après avoir mis vos intérêts à couvert , nous rendre uti- les , fi nous le pouvons , à votre repos; & je fuis trompé par le récit de Madame, ajoûta- t-il , fi ce n'eft pas ce que vous ayez le plus â cœur. J'apréhendai beaucoup , en l'enten. dant parler de cette matiére,que Madame ne lui eût communiqué trop librement le fujec de mes peines Cette crainte fit même que je demeurai fans répondre. Mais la fuite de

C 3 fojSf

54 Histoire

fon difcours me fit comprendre qu'il n'étoîc informé qu'en général de l'accablement oU j'étois réduit par la fortune & par l'amour. Je fçai , reprit-il , que vous avez eflliyé des malheurs fans nombre & fans exemple; que vous y cherchez depuis long tems du remè- de; que vous n'en avez trouvé ni dans la Philofophie, ni dans la eonfolation du Mi- niftre de Saumur, du Père de l'Oratoire , & du Prélat d'Angers. Mais, mon cher Mon- fieur , à qui vous adrefîiez-vous ? A la Phi- lofophie ? Une vieille décrépite , qui dans fes jeunes ans même , n'eut jamais rien d'ai- mable que fon nom ; qui fut peut être capable de faire alors des Foux; mais qui ne le fut ja- mais de faire des Heureux : & qui n'eft bonne aujourd'hui qu'à amufer les Enfans dans la pouffiére des Ecoles. A qui vous adrelliez- vous? A un Froteftantj&àdeuxjanfénifles! Bon Dieu ! dans quelles mains vous étiez- vous livré; & comment pouviez- vous efpérer du remède , oîi vous deviez craindre les plus grands de tous vos maux ? Beniflez Dieu , ajouta t il d'un air de triomphe , benif- fez le de vous avoir fait éviter le poifoa de ces Chp.rlatans , & de vous avoir confer- pour recevoir les fecours qu'il va vous offrir par mes mains. Il fe leva en finiflant ces paroles; & jettant les yeux fur mes Li- vres , OLi il n'aperçut que des Philofophes , anciens & modernes : Que vois-je ? continua- t-il du même ton ; des Foux ? des Fréné- tiques ? des Furieux ? O ! Monfîeur , Mon- îieur , comment n'êtes -vous pas défabufé

des

D E M. C L E V E L A N D. 55

des rophifmes & des ilkifions de ces Im- pofteui-s ? Comment retournez vous à une fource , donc vous avez fenci la vanité & lar corruption ? Vous les mettrez au feu , li vous m'en croyez; & lorfque vous commencerez à vouloir écouter mes confeils , vous me JaifTerez le foin de vous compofcr une Biblio- thèque.

Je réiiflirois mal à reprefencer le feu , la facilité , l'air de politefle & d'enjouëmenc, avec lequel ce difcours fut prononc^J^^^' que je fufie d'abord un peu furpris dells ma* niéres , le lui confeflai que j'avois tiré peu d'utilitédelaPhilofophie, &peu de fruit de ce qu'on avoic entrepris à Saumur & à An'- gers pour ma confolation. J'ajoutai , que les faufTes démarches qu'on m'avoit fait faire, avoient produit un effet qui la rendoit encore plus difficile; c'étoit de me difpafer fore mal pour toutes les nouvelles voyes qu*oa pouvoit me propofer J'ai perdu refpérance ^ lui dis je , depuis que j'ai reconnu l'impuiflan^ ce de la Philofophie , & que je n'ai pas trou- vé plus de recours dans la Religion. 11 me répondit , que je l'avois perdu trop-tôt , & qu'il ne tarderoit guéres à la faire renaître; qu'il voyoit avec plailîr , que jen'étois pas difpofé à me laifler conduire en aveugle ; qu'il aimoit qu'on fît ufage de fa raifon , que n'ayant rien que de raifonnable (Se de folide à me propofer , il ne craignoit point de me fai- re entrevoir quelle forte de remède il avoic à m'oifrir ; & qu'il étoit aflTuré que je les goûterois à la première vûë. Permettez, me

C 4 dit-

$(f Histoire

dit-il , que je vous les explique en deux mots* Nous commencerons par rejetter entière- ment la Philofophie, à moins qu'il ne vous ' plaiTe encore de donner le même nom au nou- veau Syftême que je vais vous propofer. Pour îa Religion , elle nous fera d'un grand ufage j mais ce nefera point pour vous engager dans des queflions obfcures & épincufes , comme il vous eft peut-être arrivé à Angers & à Sau- ?nur : c'elî en prenant d'elle ce qu'elle a tout ^la fois de plus confolanc & de pl«s nécenaire.

H faut d'abord établir , continua- t-il , que dans la trifte fituation oli vous êtes , il y a deux chofes à exécuter pour votre guéri- fon : Tune eft de vous faire perdre le fenti- mcnt de vos peines : l'autre , de rendre à vo- tre cœur le goût du plaifir. Quoique ces deux objets paroilFent d'abord fe reffembler , vous les trouverez fort difFérens, fi vous y faites attention. Je n'entre point tout-d*un-coup dans le détail des moyens que j'ai delFein d'employer. 11 fuffit de vous dire aujour- d'hui , que la Religion nous fervira pour at- teindre au premier de ces deux buts. Hélas l ajoûta-t-il en levant les yeux vers le Ciel , il feroit bien à fouhaiter qu'elle pût auflî nous conduire feule au fécond ! Mais nous fommes compofezdechair&defangic'efl: à dire, que les plaifirs fpirituels ne font pas ceux qui nous flâtent le plus. Cependant , ce cœur trifte & abattu demande quelque chofe qui le flâte. Je Tentens qui foupire. Je fçai ce qu'il demande, & je vous garantis qu'il deviendra cranquile

lorfqu'il

ft E M. C L E V E L A N n. 57

ïorfqu*!! Taura obtenu. Ainfi je vais vous conduire par deux voyes , dont le terme fe- ra votre bonheur. Par Tune , vous ferez dé- livré de cette trifteHe importune qui vous dévore, & vous parviendrez au repos de l'efprit. Mais comme il faut quelque chofe de plus qu'une fimple exemption de peines pour être heureux , fur-tout après les lon- gues & douloureufes fouifrances que vous avez cfluyées ; je veux que votre cœur re- vienne à lentir les douces émotions du plai- lir, & je le mènerai à ce point fans qu'il s'en aperçoive. Encore une fois , je vous de- mande en grâce , m.on cher Monfieur , de prendre quelque confiance en moi , & de me îaifler faire.

Des promelTes fi vagues ne pouvoient m'infpirer aifément la confiance que le Père me demandoit. Cependant, mon refpeâ: pour ]a Princeflîe qui me procuroit ce nouveau- confolateur, m'obligea lui répondre avec- quelques marques d'eflime (Se d'aprobation. Il en devint plus preflant ; & prenant mê- me les civilitez que je continuai de lui faire" pour un confentement abfoTu 5 il me dit en me quittant , qu'il alloit s'erriployer d'abord^" à préparer ce qui devoit iervir à fon entre-- prife 5 & qu'il reviendroit le lendenùain' chez moi pour s'expliquer davantage.

J'eus l'honneur de voir Madame avant h nuit 5 & de la remercier des deux faveurs tjue j'avois reçues d'elle ce jour-là: Je lui racontai , dans toutes fes circonftances , l'en- uetien que j'avois eu avec le P. & malgré le-

58 Histoire

peu de difpofition que je me fentoîs à faire i'eflai de fa méthode , elle m'y engagea par fes indances. Que rifquez vous? me dit-elle. Quand vous ne prendriez la chofe que fur le pied d*un amufement , c'eft toujours une diverfion confidérable que vous ferez à vos chagrins. J'y confentis. Si ce ne fut poinc tout à-fait pour m'en faire un divertifTemenr, comme il fembloit que Madame voulut me leconfeiller , ce ne fut pas non plus avec l'efpérance d'en tirer un fruit férieux pour ma confolation. Mon attente eût été bien trompée , puifque je ne recueillis de ma complaifance que de la honte & du trouble , dans une avanture oii j*eus à rougir mille fois de ma folblelTe.

Le P. fut exadl à me tenir le lendemain fa promefle. Je reçus le matin une cailTe remplie de Livres , qu^il avoit ramailez avec foin pour mon ufage. J*attendis fon arrivée pour l'ouvrir. 11 vint vers Pheure du dîner. Comme je lui avois marqué qu'il me feroiÉ plaifirde venir à cette heure, j'avois donné ordre que ma table fut bien fervie. Il fi: honneur à la bonne chérc , en mangeant de tous les mets avec un extrême apétit. Ce- pendant , lorfque nous eûmes fini de dîner ^ ce fut par quelques réflexions fur les plaifir» de la table qu'il commença fon traité de jaoorale. Vous m'avez traité magnifiquemenr^, me die - il ; mais à quoi bon cette abon- dance >ou plûtôc cette profufion de mets? Je lui répondis naturellement, que ce n'é- |oit que par confkiératibn pour lui que j'a-

D E M. C LE V E L A' N D. J9

vois donnédes ordres extraordinaires, &que j'écois l'homme du monde le plus indifférent pour la bonne chère. Non , repric-il ; vous encrçz mal dans ma penfée. Je ne prétends point condamner un goût modéré pour les plaiiirs de la table , & je crois même que cette forte de plaifir doit entrer pour quelque chofe dans le plan d'une vie heurcufe ; mais je voudrois qu'un homme d'efprit le fit moins coniiflerdans la multitude des viandes, que dans la propreté & la délicaceire. Par exem- ple 5 vous ne fçauriez avoir un trop bon Cuifinier. Vous^ne fçauriez prendre non plus trop de foins pour le choix de votre vin or- dinaire. Mais pourquoi tant de variété dans ]es plats & les liqueurs ? Croyez- moi , le goût en fouffre tôt ou tard ; il ne fçait plus s'en tenir à l'excélent ; & vous ne fçauriez croire queile perte c'ell pour le bonheur. Hélas î lui répondisje, je ne m'occupe gué- res à faire la diftindlion des mets qui me font prefentezrla triftefle me rend tout amer, échange pour moi la meilleure nourriture en poifon. LailTez-moi faire, repliqua-t'i! j je fçai le moyen de vous rapeler le goût„ Commençons par l'efprit & le cœur , ôc vou^:^ verrez comment toutle refte fuivra ds mes principes.

Nous nous rendîmes à rapartemcnt du Jardin , oîi j'avois fait tranfporter la caific des Livres. Il l'ouvrit en ma prefence,(S: tirant lui-même les Livres , il me prefen- roit chaque volume à mefure qu'ils lui tom- boient entre les raains.

Cq H I s T o I R E

Il m'offrit d'abord un petit Catéchifme en François , compofé par un Jéfuite nommé CaniJi'M. Voilà , me die il , un petit Livre d'or. C'efl l'eflence & l'élixir de la Religion. Avec ce Livret qui n'efl pas fi gros que le pe- tit doigt 5 vous en fçaurez, en moins d'une heure , autant que tous les Dodleurs enfem- ble. Bornez-vous- , n'y changez rien , 6: vous pourrez vous vanter d'être aulîi ferme fur la Religion qu'un Concile. II me prefenta, enfuiteun Ouvrage dont le Titre étoit , La J^ratique aij'ée de la Dévotion^ Voici pour les mœurs jreprit-il ; l'autre étoit pour la Doc- trine. Le premier contient la Loi , & celui-ci }a manière de la pratiquer. Vous crouverez- ici tout ce qui eft néceifaire à un honnête- homme pour le Salut. C'eft un Livre , après lequel vous pouvez vous paiïer de tous lei autreSvNousle parcourrons enfembîe. C'eft- que je vous ferai trouver de quoi éteindre je fentinïenc de vos peines, ou comptez que- vous ne le trouvereznuUe part. Il tira encore quelques Livres de Dévotion du même goûr,, dont il me fit fucceflliyement l'éîoge. Mettez cela., me dit-il . à la place de votre Platon & de votre Senéque , & faites -en tous les- jours une heure ou deux de lefture.

Comme il reftoit dans la caille un bien plus grand nombre devolumes ,.j'attendois avec impatience qu'il me les fit connoître par leurs noms. l\ nlen vint- , qu'après avoir fait un petit prélude pour m'en annoncer Tufa- ge II me dit 5 que n'étant pas poflibleà Tef- jjriç de. s'entretenir ^toujours dans le même

goCït

D E M. C L E V E L A N D. 6-1

goût pour les chofesTérieufes, il falloit s'ac- commoder à cette foibleire de la Nature ; mais qu'il y.avoit des amufemens utiles, donc une ame bien difporéefçavoic tirer parti :que i'étois plus que pcrfonne , dans le cas de fai- re cette expérience par bcfoin ; que je trou- verois dans les Livres qu'il aîloit m'oifrir y de quoi m'amufer tout à la fois l'cCpric & le cœur;& que rien n'étoit plus propre par con- féquent à contribuer au fuccès du defîeia qu'il m'avoit expliqué. Là-delTus il me lut le Titre de quantité de Poëfies , & d'autres Li- vres d'amufement, qu'il me donna pour les Ouvrages des plus célèbres Auteurs du tems ; & il me recommanda avec beaucoup de foin de me tenir occupé de cette îeélure- aufli continuellement qu'il me feroit poffi- ble , pour éviter la rêverie & la méditation , qui étoiSnt , dit il , une occupation mortelle pour moi & pour toutes les perfonnes affii- gées. Non-feulement j'ignorois le nom de tous ces Ouvrages d'amufement , mais je n'avois pas même la moindre idée de ce qu'ils renferment. Je les reçus de la mam du P. 5 & quoique j'efpéraOe fur fa parole d'en tirer quelque avantag'^ , je remis à juger de leur mérite après l'examen.

Ce que je vous donne ici , reprit-il , n'efl que pour éviter l'oiTiveté de la folitude. Je compte d'être ici fouvent pour vous aider plus folidement par mes entretiens. Je vous- exhorte aufli à vous répandre un peu plus au dehors. Madame vous verra toujours dfi. bon œil à Saint -Cloud. Et comme ce

62 Histoire

n'efl: pas toujours à la Cour & fous les toits dorez d'un Falais , qu'on trouve les amufe- mens les plus agréables , je vous ai ménagé ce matin une connoiirance , qui de l'humeur donc vous êtes, aura mille charmes pour vous. C'eftdanslevoifinage. Je vousy intro- duirai dès aujourd' hui. J'y ai déjà fait l'élo- ge de votre mérite , & vous y êtes attendu avec impatience. Vous allez extrêmemenc vite , lui dis-je , & je commence à conce- voir comment vous efpérez de me délivrer de ma triftelfe. 11 efl certain qu'une vie aufïï diffipée que vous me la propofez,produiroit à la fin cet effet , fi j'étois capable de m'en fai- re une habitude iVIais c'eft la difficulté , ou plutôt , c'eft ce qui m'eft abfolument impof- fible. Vous ne fçavez pas , que dans la (î- tuation même la plus tranquile , rien n'eil plus opofé à mon caradére que ce continuel oubli de foi-même , & qu'il n*y a rien à quoi je renonçafle plus volontiers , qu'au recueillement <:$c à la méditation. Le re- mède que vous m'offrez me feroic donc prefque aufiï difficile à fouffrir y que mes maux mêmes. Il me répondit , que mon intérêt m'obligeoit du moins à le tenter ^ que je ne prenois point d'êngagemenc que je ne pulTe rompre ; & qu'il me feroic toujours libre de revenir à ma folitude , fi je^ ne trouvois rien qui me fatisfft au-dehors. Je Gonfenris enfin à raccompagner,fur routaprè^ îe portrait qu'il me fit des perfonnes avec le(^ quelles il vouloitme mettre en îiaifon. C'eft 5. me dit-il 3 un Gentilhomme Proteftant ^

dons

DE M. C L E V E L A W D, 63

dont je travaille à faire un Catholique, j'ai entrepris fa converfion par l'ordre du Roi. Vous ferez charmé de Ton efprit & de fa lagef- le. 11 cfi, comme vous, dans une campagne, fans autre compagnie que fon Epoule 6l fa Fille. Vous avez le goût trop bon , ajouta- t'il , pour ne pas Ibuhaiter de les revoir, iorf- que vous aurez commencéàles connoître.

Nous nous rendîmes chez eux dans mon carofle. llyavoit tout au plus deux milles d'Angleterre. Les premiers complimens me firent juger que j'étois attendu. Je trouvai en effet dans la Phyftonomie & dans la con- verfation du Gentilhomme tout ce que mon Guide m'avoit promis -, de Telprit , de la poIitefTe , du goût pour les fciences , avec les plus nobles leniimensde l'honneurû: de la vertu. Notre entretien dura quelque- tems , fans que les Dames euffent encore paru. Le 1\ comme impatient de me les faire voir ^ pria M. de R. ( c'étoit le nom du Gentil- homme ) de me procurer cette fatisfadlion. lime l'accorda de bonne grâce. Je vis dans Ja Mère une Dame de quarante ans, dont la figure & le premier abord annonçoient une perfonne de Gondition;.mais tous mes regards^ lui furent dérobez aufli tôt par fa Fille , que je pris moins pour une créature mortelle, que pour une Divinité. Jamais la Nature ne communiqua fes prefens avec plus de pro- fufion. Je m'attachai d'abord à l'admirer 5 comme la plus belle chofe qui ic fut ja- mais offerte à mes yeux. L'éclat de foD iciac, !a régularité de fes traits , la vivacité

ébloiiif-

6^, Histoire

ébloûiflante de Tes yeux , mille charmes ré- pandus fur Ton vifage & dans toute fa perfon- De , me comparèrent pendant quelques mo- lli ens un rpedlacle dont je ne pouvois me raf- fafîier. Je ne remarquai pas moins de grâces dans Tes paroles &dans le Ton de fa voix ; & pour mettre le comble à tant de perfec- tions, elles étoient accompagnées d'un air de douceur (5: de mode{lie,qui fembloient répondre que ce n'étoit point une ame ordi- naire qui habitoit un beau corps. A quel- que excès que fut montée tout-d'un-coup . mon admiration , j'avois afiez d'empire fur moi même, pour n'en laiiler paroîire quede^ marques modérées. Lereftedecette vifire pafla en civilitez mutuelles , tSi nous nous quittâmes afTcz fatisfaits les uns des autres pour nous promettre de cultiver avec foin ce commencement de connoifTance.

Le P. m'àvoit obfervé avec plus d'atten- tion que je ne m'en étois défié. Il me tint compagnie à mon retour , & il me deman*- da , ceque je penfois du Gentilhomme & de fa Famille. Je lui répondis, que je ny avois rien aperçu qui ne méritât mon eftime , & mes éloges. Et la Demoifelle , ajouta- t'il ; ne l'avez vous pas trouvée fort aimable ? infiniment , lui dis-je ; & je doute qu'il y aie au monde quelque chofe qui lui refiemblci Il prit un air plus Terieux. J'àvois prévu , me dit-il, que vous en porteriez ce jugement , & je vous avouë^ que ce n'efl pas fans def- fein que je vous ai conduit dans cette mai- Ton, Vous cherchez des remèdes contre la

irifteirè-

RE M. ClE VELAND. (ÎJ

trifteire : en trouverez-vous jamais un plus

charmant ? Je le regardai avec furprife. Ah!

m'écriai-je, vous me connoifTcz mal, j'en-

icns quel remède vous me propofez ; mais

vous ne fçavez pas que c'elt l'amour qui a

caufé le plus terrible de tous mes maux. II

m'interrompit pour m'airurer qu'il le fçavoic ,

& que c'étoit cette raifon môme qui le por-

toit à me donner ce conieil. J'ignore , con-

tinua-t'il, le détail de vos avancures ; mais

je juge ici de vous fur l'idée générale que

Madame ma fait prendrede votre caradére.

Vous êtes tendre. Ne comptez pas de

guérir les mauK que l'amour vous a faits ,

par un autre remède que l'amour même.

Croyez- en la longue étude que j'ai faite

du cœur humain. H ajouta , que déformais

je devois comprendre facilement le Sydè-

me qu'il avoit formé pour ma guérilbn :

qu'il le réduifoit à quatre Points principaux |

à la Religion , dont les motifs & les confi-

dérations fublimes commenceroient àaffoi-

blir le fentiment de mes peines ; aux leftures

agréables , qui en écarteroient le fouvenir ;

à iadiffipation extérieure des Compagnies,

qui me le feroit perdre tout-à fait ; enfin aux

douceurs de l'amour , qui s'infinuëroient

dans mon cœur comme un baume lalutaire ,

&qui feroient renaître toute ma fenfibilité

pour leplaifir.

Quoiqu'il n'y eût rien de plus bizarre > & fans doute de plus impofïïble , que ccc âflortiment de plaifirs & de Religion , ce De fut point de ce côcé-Ià que j'envifageai

foa

66 HiSTOiRi&

fon fyftême pour m*en dégoûter. Je ne le coûfidérai que dans Tes dernières parties ,& me croyant aufli peu capable de me livrer à ladiffipation qu'à l'Amour , je lui décla- rai que j'atcendois peu- de fruit de fes con- feils. Il ne fe rebuta point. Comme j étois léfolu de ne lui rien découvrir qui eût ra- port à mon kpoufe , & qu'il me prenoit (ans douce pour un homme veuf, qui étoic deve- nu libre par la mort de ce que j'avois ai- mé , il s'obriina à (butenir que j'éprouve- rois bien-tôt l'efficacité de fa méthode. Je ne doute p'hs qu'en me propofant un engage- ment de tendrefle avec Mademoifelle de R. il n'eût en vûë un Mariage honnête (5c légitime. Mais fi mon projet ne pouvoitreiif-, fir , il ne parvint que trop à me faire con- feOer que j'avois mal connu mon propre cœur , lorfque je l'avois cru à couvert des furpriies de l'amour.

II me quitta en arrivant à ma maifon. Je n'avois rien de fi important à faire que de jetter promptement les yeux fur les livres qu'il m'avoit donnez j'ouvris d*abord le Ca- téchifme , dans lequel il m'avoit alTuré que toute la fcience de la Religion étoit conte- nue. N'ayant encore qu'une légère idée des véritez du Chridianifme , on concevra fans peine que je fus très peu fatisfaic de cette ledurc. J'y trouvai quantité de chofes obf- cures. Et quand je les euOe trouvé plus clai- res , une Doctrine expofée fans preuves n'é- toit pas propre à porter la conviftfon dans mon efprit. Ce fut la première réflexion que

D E M. Cleveland. 6j

je fis , après Tavoir attentivement. Quelle raifon cet homme at'il de prendre que je me foumette en aveugle à Ton autorité , ou à celle de Ton Livre ? Il n'y a point fans doute de Religion dans l'Univers qui n'aie fes principes , <Sc qui ne puilFe me les offrir ainû dirigez. 11 n'y en a point par conféquent qui n'ait le même droit, ou plutôt qui n'en ait aufli peu , d'exiger ma foi fnns preu- ves & fans examen. Je conclus qu'il' falloit attendre les explications du P. , avant que de penfer à recueillir les fruits qu'il m'avoic fait efpérer de Ton Catéchifme , & de fes autres Livres de Religion. Je pris enfuite quelques uns de ces Ouvrages d'amufe- n>ent qu'il avoit mis au fécond rang parmi fes remèdes. J'en parcourus quelque chofe. Deplufieurs Pièces qui tombèrent fous mes yeux, à peine en trouvai je deux ou trois dont ma raifon fut fatisfaite. Quelques penfées ingènieufes , un tour heureux dans l'exprelTion , quelques images tendres ou riantes , telles ètoient les armes qu'il m'offroit pour écarter le fouvenir toujours prelent de mes peines. Je ne pus foutcnir cette lefture un quart d'heure. Je jettai les Livres avec indignation. O Dieu ! m'é- criai je , fe jouë-t'on de mes douleurs ? Eft ce pour m'infulter, qu'on me croit ca- pable d'être confolé par des amufemens (i frivoles ?

Je revins ainfî plus que jamais , des légè- res efpérances que les promefTes du P. m'a- voient fait concevoir. Son troifiéme moyen

de

(St Histoire

de guénTon me paToifToit moins vrai-fembla- ble encore que les deux premiers ; & le qua- trième étoit d'une nature à ne pas arrêter îîiême un moment mes réflexions. Je réfolus de me défaire abiolument de ce Médecin im- portun , & de faire mes excufes à Madame , decequeje ne pouvois goiuer les confola- tions qu'elle m'avoit procurées. 11 dévoie revenir le lendemain: je donnai ordre par avance qu'on lui déclarât honnêtementle ûqÇ' fein que j'avois pris de me priver de (on fe^ cours. CependanCjje trouvai pendant le refte du jour beaucoup de douceur à rapeler les momens que j'avois palTez chez Mr. de R. Je me fentois une vive eftime pour cette ai- mable Famille , & je comptois d'entretenir une étroite liaifon avec elle. Le caractère du Père venoic beaucoup au mien ; je ne dou- tois point que je ne pufie parvenir à m'en faire un véritable Ami. Les charmes de la Fille fe reprefentoient encore plus à ma mé- moire. Je n'y penfois point , fans reflentir quelque chofe de moins amer que mes agi- tations ordinaires. Je m'aperçus même que cette penfée fe renouveloit trop fouvent , <Sc je fus obligé plus d'une fois de recueillir mon attention pour l'écarter. Je retombois aufïï- tôc fur le perpétuel fujec de mes peines ; mais dans mes malheurs mêmes il le trou- voit toujours quelque circonflance qui me ramenoit comme naturellement l'image de Mademoifelle de R. Si je gémiflbis un mo- ment de l'infidélité de mon Epoufe , c'é- toit pour faire enfuitelacomparaifon de fes

charmes

D E M. C L E V E L A N D. ÔÇ

charmes avec ceux que je venois d'admirer. Telle écoiCj difois-je, l'ingrate & parjure Faa- ny. l'elledu moins paroiUbic-elleà mesyeux, lorfqu'elle faifoit tout le bonheur de ma vie. je pallai le foir, 6i une partie de la nuic, •dans cett^efpéce d'inquiétude. Cependant le Ciel m*eft témoin , que loin de me défier de cequinailîbitinfenribiementdans mon cœur, il ne me vint pas même à l'efprit que j'euffe la moindre trahifbn à craindre du côté de rnes pallions. On fçait de quelle manière je les avois réglez julqu'alors. je n'avois eu proprement , que la douleur à comibac- xre. L'amour ne m'avoit jamais rien infpiré que d'innocent. Je dois le confefler,* j'étois fans crainte & i'ans précaution , parce que j'ignorois ce que c'éroit que le péril. Aufli m'arriva-t'il d'y fuccomber prefque fans dé- fcnfe ; & ce qu'il y a d'étrange, c'eft que ma raifon fut fcduiie aufîi tôt que mesfens. Je déroberois fans doute à mes Ledleurs cet- te honteufe partie de mon Hifloire , fi j'a« vois la gloire pour but en écrivant. Mais ce n'eft point mon éloge que j'ai promis ; c'eft le récit fincére de mes malheurs & de mes foibleiFes.

En m'éveillant, je me trouvai l'imagina- tion fi remplie de Mlle de R. , que je ne fus plus capable de m'occuper d'autre chofe. L'amour, carc'étoit lui-même, me fit fentir les plus charmantes émotions ; & foie par un effet des fondes qui m'avoient fait illu- lion pendant le iommeil , foit par la nature même de cette paffion , je me levai avec un

mouveraenc

yo Histoire

mouvement de joye que je n'avois connu cjue dans les plus heureux momens dema vie. Je ne iaiflai pas de faire quelques réflexions lur ce changement. Comme je ne cherchois point à me tromper, il me fut aifé d'en dé- couvrir la caufe. J'aime, cela eft fur. Mais, -ajoûtaije aulîîtôc pour prévenir le repro- che que j'apréhendois de ma raifon , eft- ce un crime que d'aimer? J'ai reconnu mille fois , que Tamour efl une paffion innocen- te. Je l'ai cru non-feulement légitime, mais néceiïaire à mon bonheur , dans le tems oii je faifois mon étude de la vertu & de la fagefie. Comment cefleroit-elle de l'être , lorfqu'elle peut fervir à rendre la joye & la paix à mon ame ? Non , le remède de mes douleurs elt trouvé. Le voilà. C'eft l'amour. J'en reflens déjà l'effet. Le P. penfoit plus jufte que je ne me l'étois ima- giné. 11 connoiflbit mieux que moi mon pro- pre cœur.

Ce raifonnement me paroiflbit fi folide & fi clair, qu'il ne fe préfentoit rien que j'y pufTe opoîér. J'oubliai même pendant quel- que tems que je f uffe engagé par des liens qui TïQ me permetcoient point d'en former d'au- tresi&lorfque cette penfée vint s'offrir à mon efprit, je la regardai comme une foible & lé- gère objeftion. Je la détruiiis fi facilement > qu'il feinbloit que mon cceur eût déjà prépa- ré fa iéponfe Oiii , difois-je, je fuis lié par les fermens du Mariage -, mais il n'eft queflion ici que de l'amour. Mon Epoufe m'a trahi. Il ell certain que je ne lui dois plus rien.

L'ingrate î

DE M. Cl EVE L AND. 71

L'ingrate ! Nel'adorois-je pas? Ne l'aurois- je pas aimé conttamment? Hélas.! je la préfé- rerois encore à l'empire du Monde , s'il école pofîible qu'elle recrouvâc Ton innocence. Mais ma honte 6c fa perfidie font incertai- nes. Condamnera-t'on les efforts que je veux faire pour l'oublier ?

Voyons , continuaije ; c'eft une difficul- té à terminer en un moment. Je ne puis rom- pre les engagemens que j'ai avec mon Epou» ie , & je n'en ai pas même le deOein. C'efl une chaîne fatale , qu'il faut porter toute ma vie. iVlais je dois la méprifer-jC'eft une foibief- fe honteufe , d'avoir douté long-tems fi je l'aimois encore. Cependant , il faut que mon cœur aime quelque chofe ; il ne m'avertit pas inutilement , que toutes mes douleurs peuvent finir par l'amour. Je puis donc fuivre le penchant qui m'entraîne vers Madlle. de R. 11 efl vrai que je n'ai rien à me pro- pofer , au-delà du fimpîe plaifir que je puis trouver à îe fuivre. NLiis qu'ai-je jamais cher- ché dans l'amour ? Eft-ce le plailir des fens ? li abailTe l'homme au rang des Bêtes. Non ; c'efl la douce union de deux cœurs qui s'ac- cordent dans tous leurs fentimens ,- c'ed le goûtdu mente, c'eft lecharme inexprimable delà tcndrede , c'efl tout ce qu'il ne m'eft plus permis d'attendre de mon infidèle Epou- fe , & que je puis chercher dans un autre , fans me rendre coupable d'infidélité comme elle: car cette efpéce de lien fe peut rom- pre ; ce n'efl point fur cette délicate partie de l'amour que tombent les fermens du Ma- riage,

^2 Histoire

riage. Le cœur devient libre , quand on lui manque de foi. Le corps feul demeure lié par les promefles de la bouche. Or fi je n'ai plus d'autre chaîne , je confens volontiers à ne la brifer jamais.

Je m'agitai beaucoup le matin , par quantité d'autres réflexions. Mais ilparoîtra furprenant , qu'elles tendiflent toutes à jufti- fierma nouvelle pafîion. Je n'en fis pas une feule pour la combattre : c'étoit un torrent qui m'entraînoic , & qui forçoit toutes mes idées à fuivre fon cours. Après midi , l'on vintm'annoncer la vifite de Mr. de R. J allai ]e recevoir avec empreflement. On ne m'a- voJL pas dit qu'il fut accompagné de fonEpou- fe & de fa Fille. Mon cœur s'ouvrit véritable- ment à la joye , lorfque je vis paroîcre celle qui s'en étoit rendue la Maîtrefle. Je les com- blai tous trois de civilitez. Nous nous ouvrî- mes beaucoup plus dans cet entretien, que nous n'avions fait la première fois. Mr. de K, me demanda mon amitié , avec autant d'ardeurque jedefiroislafienne. Je laluipro- înis ; & pour la ferrer davantage , j'engageai ma Belle-fœur 6c ma Nièce à former aulîî «juelque liaifon avec fon Epoufe & fa Fille. Nous parlâmes beaucoup duP. & du zèle avec lequel il s'employoit à la converfion des Hé- rétiques. Mr. de R. qui commençoit à me connoîcrealfezpours'alTurer qu'il ne rifquoic rien à me faire une confidence , me confefla naturellement, qu'il étoit fort importuné de fes vifites & de fes inftrudions. Je ne fçai , me dit-Il 5 à quoi toute cette fcène aboutira. La

prudence

Él\

D E M. C L F. V E L A N D. 7?^

prudence m'oblige à le foufFrir chez moi , parce que jen ai reçu l'ordre du Roi, qui veut abfolument que je l'écoute. Je lui prête mon attention k regrec , car je fuis attaché fincérenient à ma Religion,* mais il fe rend fi incommode iSi fi preOanc , que j'ignore jufqu à quel point ma patience pourra s'éten- dre. D'un autre côté, j'ai mille ménagemens à garder. Mes emplois 6i mon bien même dé- pendent peut-être du témoignage qu'il ren- dra de ma conduite. Le Roi paroîc moins bien intentionné que jamais pour les Proreltans. On entend parler tous les jours de quelque nouvelle violence. La Chambre de i'Edic vient d'être fupriméc à Rouen ; & l'on ne cous menace de rien moins que de l'aboli- tion de tous nos Privilèges. Pour combler nos maux 5 ajouta t'il , on adure que M. de Tu- renne penfe àfe faire Catholique. Une faut point douter que le zèle du Roi ne s'anime par un fi grand exemple , & qu'il ne s'en au- torife à nous traiter encore avec moins d'in- dulgence. Mon embarras eft extrême. J'aurai peine à ménager enfemble les intérêts de ma fortune , & ceux de ma confcience. Je lui répondis que je concevois tout le péril de fa Situation ; & pour lui confirmer que les crain- tes n'étoient pas tout à-fait vaines, je lui fis l'hiftoiredemon avanture d'Anvers. Si l'on garde fi peu de mcfi-jres avec un Etranger , il y a aparence , lui dis-je , qu'on ménagera beaucoup moins les Sujets du Roi. Je n'au^ rois pas tardé long tems à quitter le Royau- me après une fccnc fi défagréable, fi je n'y Tome F, ' D eufle

)4- Histoire

eufle été retenu par les bontezde Madame » .ù. par des aflurances de proteiflion de la bou- che même de Sa Majefté. Mais vous , qui vous empêche de vous mettre à couvert de la violence , en pafTant dans quelque Ktat voiiin ? L'Angleterre & la Hollande ne vous offrent-ellespas unafile? Cela eft moins ai- fé, repartit il , que vous ne vous l'imaginez. Le chemin n'eft pas libre. D'ailleurs , puis-je ^quitter le Royaume fans un fol , & m'aller -exporer avec ma famille à toutes les extré- mitez de la mifére ? Je fuis ici trop obfervé , .pour vendre mon bien fecretrement. J'ai au- tant d'elpions de ma conduite que j ai d'A- mis & de Domeftiques. Nous entrâmes ain- |i dans mille détails de confiance & d'ami- tié : ce qui n*empêcha point que je n'eulTe un œil toujours ouvert, pour obferver juf- qu'aux moindres mouvemens de fa Fille , 6c pour achever de me perdre par cette dan- gereufe vut^.

On fçait quelle différence un peu de fami- liarité met dans les manières , & dans le tour id'une converfation. Nous arrivâmes à cede- ^ré, prefque tout-d'uncoup. Les quatre Da- mes,paroilTans fe régler fur l'air ouvert qu'el- les voyoient furie vifagede Mrde R. & fur le mien , ne tardèrent point à prendre en- tr'elles le ton qu'on prend quand on s'aime. Ce fut que je recommençai à admirer les charmes de l'aimable Cécile ; tel étoit le nom que je lui entendis donner par fa Mère. Quoi- que fa douceur & fa modeflie ne i'abandon- naflbnt point j je recocnus fans peine que le

foni

DE M. L E V E L A N O. 75

fond de Ton humeur étoit la gayeté& l'en- joucment; à, par un effet qui n'efl propre qu'à l'Amour, je ne trouvai plus rien de fi charmant que ce caradlére , moi qui n'avois eu de goût jufqu'alors que pour les manières graves & férieufes. Un iburire , un mot badia qui partoit d'elle, m'cxcitoit moi-même à la joye. Il me fembloic en la voyant que mon fang circulât avec plus de liberté , que ma refpiration fut plus facile, & qu'il y eut dans toutes les parties de mon corps une légère- té que je n'avois pas même fentie dans ma première jeunefle.

Avec cela , je ne fentis nul defîr de lui ex- primer ce que je penfois d'elle, autrement que pardes civilitez générales. Je ne fçai elle avoitaffez d'expérience pour entrer dans le fens de mes regards & de mon admiration. Pour moi , je n'en avois pas allez , dans ce qu'on apelle galanterie , pour former métho- diquement le defleindeluiplaire. J'aimois, je le fentois avec complaifance; tel étoit peut- ^tre le feul fruit que j'eulle penfé à retirer de ma paflion. J'eufTe cherché fans doute le plai- fir de la voir & de l'entretenir fouvent ; mais il n'eft pas certain que j'euiïe jamais pris la liberté d'ouvrir la bouche pour prononcer devant elle le nom d'Amour. Ce que je dis èft fi fincére , que malgré Tefpéce d'apro- hation que j'avois déjà donnée à mes fenti- mens , je ne laifTai point d'en faire un nou- vel examen après fon départ. Je calculai en quelque forte ce que j'étois réfolu d'accor- der à mon cœur. J'irai , dis -je , de deu?c

D 2 jours

f6 Histoire

jours l'un ,chez Mr de R. J'y paflTerai une partie de l'après-midi. J'y aurai la douceur de voir la charmante Cécile , d'y être au- près d'elle 5 & de l'entendre. Je recueille- rai de fa vue &. de fon entretien dequoi m'occuper agréablement , les jours que je paflerai fans elle, l'elle étoit encore l'inno- cence de mes vues. En un mot , je ne me livrois fi volontairement à l'Amour , que pour le nourrir au fond de mon cœur , (Se lui faire prendre la place de ma triflefle. i/Iais comme il y étoit entré fans mon aveu , & que je n'avois commencé à raifonner fi favorablement pour lui que depuis qu'il s'en étoit rendu le Maître ; j'aurois rccon- noitre au changement de mes idées , que j'étois déjà fa dupe , & que dans la fuite il ne manqueroit point de me caufer encore plus d'une illufion.

Le p. revint le foir dans le deiïein de pafler la nuit chez moi. J'étois fi content des événemens du jour , & mon humeur fe trouvoit fi changée , que j'avois révoqué à ma porte l'ordre que j'yavois donné la veil- le. Il fut reçu honnêtement , ^ je le vis entrer avec plaifir. Vous me trouvez , lui dis-je , tout différent de ce que j'étois hier. La joye qu'il en eut , fit qu'il m'interrompit auflî-tôt. Je le vois à votre vifage , me ré- pondit-il , & j'en bénis le Ciel. Je me flâ- te que mes Livres & mes confeils y ont contribué de quelque chofe. Vos Livres ? repris-je naturellement ; point du tout: ils ^'opt fi peu fatisf^ic, que j'eq ai abandon-

DE M. ClevELAN». .77

»é la ledure. Mais fi rinclination que j'ai pour Cécile de R. eil un effet de vos con- feils , j'avoue que je vous ai obligation , & que j'en ai déjà tiré beaucoup de fruit, je m'étendis alors fur les belles qualitez de cette jeune perfonne , avec le plailir qu'on fent à parler de ce qu'on aime ; & je lui laillai voir à découvert tout ce qui le pal- foit au fond de nnon cœur. Après m'avoir écouté d'un air qui marquoit fa iacisfadtion , il me dit qu'il croyoit déformais ma guéri- fon certaine ; qu'il n'avoit jamais douté du fuccès de la méthode qu'il m'avoit propo- fée ; qu'il eût été à defirer que je reutle exécutée dans toutes Tes parties , que les fruits en eulTent été plus parfaits ; que la Religion fur tout m'eût été d'un ufage qui eût palTé mes efpéranccs & mon imagina- nation Je l'interrompis à mon tour , pour

lui dire que ce n'étoit point ma faute, fi je n'avois pas goûté ce qu'il m'avoit ofFerfi fous le nom de Religion ; que j'en avois lu quelque chofe, & que je n'y avois rien trou- vé dont mon efprit eût été fatisfait. 11 me fit deifus la réponfe fuivante. Je conçois , me dicil , ce qui vous rebute dans le petit Ouvrage que je vous ai mis entre les mains. Vous vous pUifez à raifonner. 11 vous fauC des preuves & des démonftrations. Mais fçavez vous que c'eft prendre une mauvai- fe voye pour attirer à quelque chofe de cer- tain en matière de Religion ? Les plus grands efprits ne font pas communément les meil- leurs Chrétiens. La Foi demande de la fim-

D 3 plicité-

îS Histoire

plicité & de la foumiflion. Ecoutez, ajoa. ta-t'jl ; je veux vous communiquer une ré- flexion que j*ai faite mille fois. Loin qu'un homme d'efprit doive fe plaindre de ce que nous ne lui demandons que de la docilité , il dévroit regarder notre méthode comme un avantage infini. En le délivrant de l'embar- ras de l'examen , elle lui laifTe tout Ton loi- Cr & toute fa liberté pour s'apliquer à des objets moins férieux. Si la connoiflfance de 3a Religion ne pouvoic s*aquérir qu'à force deraifonner , Timportancede la matière de- manderoitqu*on fut occupé de ce foin pen- dant toute la vie; & quelle trille occupa» tion ne feroit ce pas que de pâlir continuel- Jemenc fur la Bible & fur quantité de Li- vres ohfcurs , pour en démêler le véritable fens ? Voyez ; tout ce qui eft néceflaire pour Je Salut eft renfermé dans ce Livret que je vous ai donné. Unç. leâiure de quelques heu- res vous introduit dans tous les droits de la Keligion ; vous en avez les grandes efpé- Tances , les motifs , les confolations ; (Se vous avez enfuite aflTez de loilir pour vous jivrer à d'autres occupations , & pour jouir honnêtement des plaifirs de la vie Que pen- fez-vous de ma réflexion ? Je me contentai de lui dire qu'il feroit trop long de l'exami- Ber ; mais que de la manière dont j'étois fait 5 il ne dépendoit point de moi de croi- re ou de ne pas croire , & qu'il falloit que le confenrement de ma raifon fût emporté par des preuves. Eh bien , reprit-il , ce n'eft pas ce qui nous manque ; je vous en pro- mets

DE M. CLEVEIiAWD. t^

mets qui vous fatisfcront. Mais cela ne pref- fe point. Le principal étoit de guérir votre trifteffe , & je fuis ravi du moins que vous vous trouviez bien d'un des quatre moyens que je vous avois propofez. Il me deman- da enfuite, fi je ne lui pcrmettois pas d a- prendre à Madame le fuccès de les loms. Je n'eus pas de peine à reconnoître qu'il entroit autant de vanité , que de zèle dans l'entreprife qu'il avoit formée de me guérir, & que Ton but étoit de s'en faire un mérite auprès de Madame. Je confcns , lui dis-je, que vous apreniez à la Princefle que je nie trouve beaucoup plus tranquile , & que je vous fuis redevable de ce changement. Je lui rendrai moi-même ce témoignage. Mais je ne veux point abfoîument qu'elle fça- che que Tamour y entre pour quelque cho. fe. Il me promit une parfaite difcrétion. Et comme je ne lui aportai point d'autre rai- fon pour l'engager au filence , que l'incer- titude où j'étois encore fi le changement que j'éprouvois feroit de longue durée , il me donna agréablement fa parole qu'il le feroit 5 & qu'il fçauroit perfedtianner foa Ouvrage.

11 ne s'y employa qu'avec trop d'ardeur; & ce qu'il fe propofoit comme la perfedioQ de fon ouvrage , devint bien funefte à l'ai- mable Cecile'&à moi-même. Danslafatisfac- tion qu'il eut de Voir les commencemens ré- pondre fi bien à fesefpérances , il ne fe donna point b patience de demeurer la nuit chez moi , félon le deflein qu'il avoit en arrivant.

D 4 ^

Histoire

Il me quitta pour Taller paflTer chez Mr de R. & fans s'expliquer fur les raifons de. Ton dé- part , il m'alTura feulement qu'il continueroie- de travailler plus efficacement que je ne pen- fois à me rendre fervice. Je le preirai en vâin de m'en aprendre davantage. Comptez , me dit il en me quittant, fur mon zèle &iur ma difcrétion. Il alla efFeftivement chez Mr de R. Son projet, comme je le fçus peu^piès, étoit de difpofer le cœur de Cécile à m'aimer. On fçait avec quelle facilité une Fille de ('cU ze ans fe lailTe féduire lorfqu'on lui fait en- vifager les douceurs de l'amour; fur tout (i c'efl une perfonne qu'elle refpeéle , & donE les confeiîs lui font faire la moitié du che- snin : la Nature ne tarde guéres à faire le refle. Je fus furpris moi-même de trouver dès le lendemain dans Cécile des difJ5o(itions que mes foins n'avoient pas fait naître. Je ne manquai point d'aller 4>'après-midi che^elle. Je la rencontrai dans les avenues de fa mai- fon , oîi elle fe promenoit feule avec le P. Il cft vrai que c'étoit vis-à-vis les fenêtres du logis ; mais je ne laiflai pas d'admirer l'em- pire qu'il avoic pris fur Mr & Madame de R. car je ne pouvois douter qu'ils ne viflenc à regret leur Fille entre fes mains , & que ce ne fût la crainte qui les forçât à cette com- plaifance politique.

Auffî-tôt que j'eus aperçu Mlle Cécile , je defcendis de mon CaroflTc pour l'aborder. Comme je n'avois pas compris le fens des dernières promeflès du P. j'étois fort éloigné d'avoir le moindre foupçon du fujet de leur

entretien.

deM. Cleveland. st

eotretien. Cependant , la rougeur dont je remarquai que le vifage de cette belle per- fonne Ce couvrit à mon aproche , & l'air timide avec lequel elle tint les yeux baiflez , me firent juger qu'elle écoic occupée du moins de quelque choie d'interrcilant. J'ai- lois lui faire des excufes de la liberté que je prenois d'interrompre fa convcrfation par ma prefence. Le P. me prévint. C'eft de vous, Monfieur, me dit-il, que j'avois l'honneur d'entretenir Mademoiielle Cécile, j'ai crû lui rendre fervice en lui faifant connoître vo- tre mérite, & une partie des fentimens que vous avez pour elle. Quoique je n'eufTe point entendu ce compliment fans trou- ble , ie me hâtai de répondre , que j'avois' eftedtivementpour cette charmante Demcf- Telle les plus parfaits fentimens de l'eflime" & de l'admiration , & que je me croirois* trop heureux de pouvoir lui en marquer la fincérité par mes fervices. Je fuis allé plus^ loin que vous , reprit le P. ; j'ai trahi votre" fecret , & je lui ai promis de votre part quel- que chofe de plus que de l'eftime. Une dé- claration fi nette augmenta la rougeur de Cé- cile ; (5c me mit moi même dans un extrême" embarras. Mes réponfes furent néanmoins^ aufll tendres que refpedtueufes. J'aimois- avec ardeur. Je trouvai une douceur infi-- nie à le dire ; 6c n'ayant prévoir l'oc- Cîfion que j'en avois , mon cfprit & ma' raifon eurent moins de part que mon cœilr à ce court entretien. L'arrivée de Mr de R-. ,- qiiiétoit forci pour me joindre au(fi-tôt qu'ils

D 5: ^\o\t'-

H r » T cr r R e

avoir paroîcre mon carofle , ne lailTa point à fa Fille le tems de s'expliquer. Elle le remit de fa rougeur en voyant Ton Père, & nous entrâmes enfemble dan« la Mai- fon.

Quand il m'eût été moins difficile de trou- ver le moyen de lui parler en particulier ^ je ne fçai ii j'eufle penfé à le chercher , dans l'émotion oii je continuai d'être pendant tout l'après-midi. A peine eus je le pouvoir de me rendre maître de mon attention , pour entendre Mr de R. & pour lui répondre. Pour Cécile , je jugeois par fon (iîence & fa timidité , que îbn embarras étoit à peu près égal au mien. Elle paroiflbit rêveufe. Je remarquai qu'elle porcoit fouvent lamain au front , comme pour cacher Tes yeux ; mais Tes doigts s'èncr'ouvroient , ^ MilToienfr pafFer Tes regards. Elle les fixoit fur moi. avec langueur ; & iorfquelle apercevoic ^ue les miens fe tournoient fur elle , je voyois Tes doigts fe fermer aulîi-tôt pour me dérober un fpedtacle fi charmant. Mon émo- tion redoubloit. Plus j*ëtois fimple & natu- rel dans tous mes mouvemens , plus j'avois^ de facilité à comprendre ce tendre langa- ge qui étoit difté par la nature même ;, i&plus je devois par conféquent y être fen- fible.

Cependant , le plaifir que j'àvois goûté ce jour-là chez Mr de R. n'empêcha point que la démarche du P. ne me parût fort ex- traordinaire. Je le priai , en fortant , de •^enir pafler la nuit chez, moi ^ & je lui de- mandai

DE M. Cl. E V E r A N D. 83

mandai quelque explication fur fa conduite. Il ne m'en donna point d'autre , que le defir qu'il avoic de me rendre tranquile & heureux. H ajouta , que me connoif- fant plein d'honneur & de raifon , il n'a* préhendoit point que j'ulalle mal de la vidoire que j'avois obtenu fur le cœur de Mademoifelle Cécile ; Car elle vous aime déjà , me dit -il ; je lui ai fait de vous un portrait li aimable , <Sc je vous ai repre- fencé li tendre & fi paflionné pour elle ^ que j'ai crû apercevoir les difpolitions fa* vorables de Ton cœur pour vous. Je me contentai de lui répondre froidement, que je lui avois beaucoup d'obligation de fou zèle. Quelque vive que fut ma paiîion 5 elle ne m'avoit point encore fait oublier mon dévoir ; & quoique je n'ofafle décou- vrir au P les rajfons que j'avois de me contenir dans certaines bornes , je me fentois obligé néanmoins de lui faire entendre qu'il y en ayoit quelques unes que je ne voulois- point paflér. Peut-être fus-je îejoiietdemon cœur, &ne m'expliquai je point allez for- tement ; mais il eft certain que fes ofR- cieufcs inclinations n'en furent pas plus re- froidies ; & perfuadé qu'il n'y avoit point d'obltac!c à la conclufion d'un mariage pro- chain, il continua à s'employer auprès de Mademoifelle de R, pour la perfeûion de fon entreprife.

Je vécus pendant quelques mois danr rette douce yvrefie qu'infpire l'amour. J'é- cois d'autant plus fatisfait de moi-même ,

D 6 Q^'&ai

84 Histoire

qu'en faifant un examen prefque continuel de coûtes mes difpofitions , je n'en décoa- vrois pas une qui me parût blelîer le devoir. Soie illufion, foie incertitude, cette penfée même fervoit prefque autant que l'amour à me rendre tranquile. Il fe paflbit peu de jours fans que j'eufle la fatisfadlion de voir Gecile. Tout ce qu'il y a d'einpreffé dans les fervices , de tendre dans les ma-niéres , de délicat dans les foins & dans les petites préférences , je l'employois fans cefle, autanc pour fuivre le penchant de mon cœur, que pournourrir dans le lien les fentimens favo- rables que je lui connoiflTois pour moi. iMais ce qu'on aura peine à croire , & ce qui me femble furprenant à moi même, il ne m'é- chapa point dans un fi long efpace une feule parole qui marquât la mojndre intelligence -entre ma langue & mes fentimens. je lailTois tout faire à mes yeux & à mes foins extérieurs.. G'étoit fans doute un effet de ces princi- pes inviolables de vertu qui avoient jette dès mon enfance des racines fi profondes dans îTiOn arae , qu'ils y agiffoient comme natu* jellement , & fans avoir befoin même du fs- cours de mes réflexions. Jl ne m'en coutoic rien pour demeurer dans cette réferve. Peut- être fus je alors l'unique exemple d'un amour infiniment tendre , fans être accompagné lie de (Tr s ni d'efpércince. Je ne doute point; que Cécile ne fût étonnée de me voir gar- der un nience fi refpeftueux , après l'explica- tion que le P. m'avoit procurée avec elle. Sllçv,Qy.oic clairement que jej'adarois. Il ne ' ' m'étoir.

DE M. CLEVELitND. 8-5

tn'étoic pas moins facile de reconnoître qu'elle étoit prévenue d'une violente incli. nation pour moi. Toute ma conduite devoix; lui paroîcre une énigme très-embarradante. Je la voyois quelquefois rêver, en tenant Tes yeux languilTamment attachez fur moi ; corn.- me fi elle eût cherché à découvrir ce qui lioic ma langue , 6c ce qui m'empêchoit d'ex- primer ce que je tiouvois tant de douceuc à fentir.

Je continuois aufli.de faire afliduëment ma cour à Madame. Elle ne tarda point à s'a- percevoir qu'il s'étoit fait un changemenc avantageux dans mon humeur. Mais fi je lui confelîai que je me trouvoi^ l'efprit plus libre 6c plus tranquile , je lui en cachai la caufe avec beaucoup de foin, j'abandonnai volontiers au P. la gloire d'avoir produit ce changement. Cette Princefle n'étoit poinc tellement maîtreflede fon vifage , qu'on ne pût voir aifément qu'elle avoit befoin elle- même de confolation. Elle maigriflbic à vûë d'oeil , & l'on remarquoit depuis quel^ que-tems qu'elle avoit perdu une partie de fes charmes & de fon er^jouëment. On fe di- foit à l'oreille , que c'étoit le dépit & la jalou<F fie qui caufoit cette altération il eft certain qu'elle s'étoit crue aimée du Roi ; & ce Prin-» ee s'étoit peut-être efforcé de l'en perfua, der. Il l'avoit vu pendant long-tems avec l'affîduité laplus confiante. Leurs entretiens fe faifoient toujours tête à tête. La médi^ fance n'avoit pas manqué de donner un tour malinà tant d'entrevues fecrettes. Peutêtre-

qu«.

$5 H I s T a I R E

que la Princefle eût compté le bruit pour rien , Teffet eût répondu à l'opinion du pu- blic ; mais la vérité s'étoit éelaircie tout- d'un-coup par Tévénement le plus imprévu. & le plus mortifiant pour elle. Le Roi Ta- voie fait fervir d*bmbre pour cacher un autre amour. II étoit pallionné pour uae de fer Filles d'Honneur , qui fe nommoit La Valiere. Cette paflion s'étoit nourrie long- tems dans le fecret Mais, foit parlafoiblel- fede l'Amant , foit parla vanité & l'ambition de la Maîtrefle ; elle a voit percé à la fin les voiles du rayflére; & l'on avoitéxé furpris de voir une petite Fille , qui étoit à peine née Demoifclle , placée en un moment à deux doigts du Trdne. Une fcène fi éclatante ^ & dont le ridicule femblo^t tomber en par- tie fur Madame , avoit piqué fon reffentiment jufqu*à déranger fon humeur & fa f^nté. D'autres précendoient néanmoins que fa pro- fonde triftefle venoit des fujets continuels de mécontentement qu'elle recevoit de M on- fieur. Ce Prince vivoic très-mal avec elle. Par le plus bizarre de tous les caprices , il entretenoit publiquement plufieurs Maîtref- fes , & il étoit jaloux en mémetems de la fidélité de fon Epoufe. C'étoit tous les jours quelque plainte nouvelle ; & fouvent il ve^ noit à des reproches fi amers & fi outrai geans^ qu'il n'auroit pas traité un Page avec tant de dm'eté. Ces fortes de démêlez n'écla- toient guéres au-dehors3.parce que le refpedt & l'affedtion infinie que laPrincefie s'attiroic «iatous fes DomeftiqueS'^.les engageoit à la

dif*

D E M. C L r^ V E t A N !)• 87

difcrétion ; mais je ne pouvois les ignorer, moi qui écois prcfque tous les jours â Saint- Cloud , & qui y écois moins regardé comme un Ecranger , que comme un Officier de la maifon. Je me fouviens d'une avanture des plus extraordinaires en ce genre , & des plus chagrinantes pour cette malheureufe Princefle. 11 arrivoit fouvent à Monficur de marcher à pied dans les rues de Par^s pour aller au logis de quelqu'une de Tes Maî- treiïcs en forçant de celui d'une autre. Il fe déguifoit dans ces occafions fous un habic fimple. A peine fe faifoit il fuivre quelque- fois d'un feul Valet de-pied. Un jour qu'il paflbit ainfi fur le Pont -neuf, il fut arrêté par quatre ou cinq Bourgeois qui étoient à demi y vres , & qui avoient été conduits dans 'cet endroit par un motif fort plaifant. En buvans enfemble , ils étoient venus à par- ler de manières extérieures & de phifiono- mie ; & l'un deux s'étoit fait fort de con- noître à la première vue , & fur les feules aparences du vifage & de la démarche, de quelle profeiïron feroit le premier paiïant qui s'offriroit dans la rue. Cette propoG- tion avoit paru fi fmguliére aux autres , qu'ils avoient réfolu d'en faire l'épreuve ; & pour en tirer plus de plaifir en y mêlans l'intérêt , ils étoient convenus entre eux d'une gageure de quelques pifloles. Au lieo. de s'arrêter dans la rue voifine ,, ils choifi- jent le Pont -neuf, comme le théâtre le plus brillant. MalheurQufement pour Ma- dame , ils y arrivèrent au même moment que

Mon-

W Histoire

Monfieur. La chaleur du vin ne leur permit pas de garder beaucoup de mefures. Ils l'ar* rêtérent fans le reconnoître. Celui qui dé- voie juger l'ayant confidéré un inftant , & trouvant fans doute que les traits du vifa- ge que Monfieur avoit alTez délicats , ne Gonvenoient à aucune profeflion méchani- que, s'écria pour fortir d'embarras , que cq n'étoit point un homme de métier , mais que c'écoit fûrement un Cocu. Les autres trouvèrent cette idée divertiiïante , & com- me la décifion dépendoit du PalTant , ils le prefTérent avec mille railleries d'avouer nettement s'il n'étoit pas vrai qu'il fCic Cocu. Monfleur eut beaucoup de peine à fe tirer de leurs mains. S'étant enfin fauve , il fit fur cette avanture des réflexions plus fé* rieufes qu'elle neméritoitc il ne put s'imagi- ner qu'elle lui fût arrivée par hazard ; & fe perfuadant qu'il avoit été reconnu » & que e'étoic une manière d'avis qu'on lui avoit donné fur la conduite de Madame , il prit auQl-tôt le chemin de S. Cloud. J'étois au Château lorfqu'il arriva ; je ne faifois mê- me que fortir du cabinet de la Princefle , que j'avois eu l'honneur d'entretenir fort long- tems. L'air furieux avec lequel il entra dans* les apartemens , fit juger à tout le monde qu'il étoît dans une mortelle colère. On fe re* tira par refpeft : mais on tielaifla point d'en- tendre une partie de Tes emportemens &dc fes injures. Les Femmes de la Princefle la^ trouvèrent toute en larmes après Cette con- verfacion violence qui avoit duré plus d'une-

heure

DE M. C L E V E L A N î>. S^.

heure. Toute la maifon aprit du Valet mê- me , le détail de ce qui s'étoit palIé au Pont- neuf; mais on promit unanimement de l'en* févelir dans le lilence. J en obmets quelques circondances comiques , qui ne conviennenc point à ma trirte hilîoire.

Quelle que fût la caufe du chagrin qui dévoroit fecrectement Madame , il n'eue point le pouvoir de diminuer fa douceur 6c la bonté. Il lui infpira feulement plus d'a- mour pour fa folitude de S. Cloud , & plus d'indifférence pour les plaifirs de la Cour. Elle n'alloit plus à Verfailles, à moins que le devoir ou la bienféance ne l'y obligeaf- fent indifpenfablement. Elle n'y demeu» roit pas plus long tems que ne le deman- doit le motif qui l'y avoit conduit. Sa ten- dreffe fembloit s'être augmentée pour fes Domeltiques , & pour toutes les perfonne-s qu'elle honoroitde fon afTcétion. ]*en reçus alors mille témoignages , dont le fouvenir fait revivre tous les jours ma reconnoiffan- ce. Le fenfible intérêt que je prenois à fa fan- & à fon honneur , m'infpira plufieurs fois la hardiefle de lui faire connoître que je m'apercevois de fa triftelle. Elle ne me ré« pondoit que par quelques foupirs , qui mar- quoient un cœur malade & des playcs profon- des. Mon refpeft arrêta toujours le defir que je fentois de la prefler davantage. Mais ne pouvant me rendre auffî utile que je l'euffe fouhaité à la confolation d'une fi grande Prin- ceffe , je tâchois d'y contribuer autant qu'il convenoit à. la médiocrité de mes forces (Se

de

5>o Histoire

de ma condition. J'écois auprès d'elle aufS Jong-tems que je croyois le pouvoir fans me rendre importun. J'allois prefque tous les jours deux fois au Château , & j'y eufle padé les jours tous entiers , (i je n euiïe été ape- par un intérêt encore plus prellanc à la Terre de M. de R. pour me foutenir moi- même par la vue de la charmante Cécile.

Un jour que j*étois à S. Cloud , un Do- ineftique de M. de R. ni'aporta un billet de fon Maître , par lequel cet honnête Gen- tilhomme me prefToit de la manière la plus vive , & au nom de Tamitié, de me rendre inceriamment chez lui. Surpris de ce ftile extraordinaire qui fembloit marquer un péril prenant , je ne perdis pas un moment pour le fatisfaire. Je le trouvai dans- fon cabinet, le vifage confterné , & une lettre à la main ^ qui paroifToit contenir la caufe de fa douleur. Âh ! Monfieur , me dit il en m'aperce- vant , tout eft perdu fans relTource. Voyez ce qu'on m*écrit , &aîde5^rmoi , s'il fe peut , à fortir d'embarras. Je lus fa lettre. Elle étoit d'un Gentilhomme Proteftant de fes Amis, qui lui faifoit la relation de quantité de nouvelles violences qu'on avoit exercées dans fa Province contre les Réformez. Il fe plaignoit en particulier dans les termes les plus touchans , de ce qu'on lui avoit en- levé fon Fils & deux de fes Filles pour les faire élever dans des lieux qu'il ignoroic. Jlajoutoit, que les malheurs qu'on éprou- voit dans les Provinces , fe feroient bien tAt fentir aux environs mêmes de la Cour & de

Paris;.

fD E M. C L E V E L A N n. PI

Paris ; & qu'il écoit informé de bonne part , que le Roi n'attendoit que l'Abjuration de Mr de Turenne , pour employer fans diT- tindlion la contrainte à l'égard de tous ceux qui rcfuferoient de fuivrefon exemple; que cette cérémonie fe devoit faire dans quel- ques femaines ; qu'il ne voyoit plus d'au- tre paiti à choifir pour ceux qui vouloienc demeurer fidèles à leur Religion, que d'a- bandonner promptement le Royaume ; qu'il lui confeilloit de prendre des mefures , com- me il faifoic lui même, pour tirer fecrette- ment tout ce qu'il pourroit de fon bien ; & qu'il l'exhortoit fur- tout à mettre de bonnf heure fa Fille en fureté , s'il ne vouloit être expofé comme lui de la voir arracher d'en» tre Tes bras.

Lorfque j'eus fini cette ledlure , Mr de R. me dit; ce n'eft pas tout. Voici une lettre de Mr de Turenne , qui m'eft venue par le même ordinaire. Ayant l'honneur d'être aimé de lui , je l'ai confulté naturellement fur ma fituation , fans craindre que cette grande ame prenne droit de fon changement pour ufer mal de ma confiance. LHez la ré- ponfe qu'il méfait. Je la lus. Mr de Turen- ne lui marquoit avec beaucoup de franchi- fe & d'amitié , les principaux motifs qui avoient produit fa converfion II l'exhortoit à l'imiter , pour l'intérêt de fon falut ; en- core plus que pour celui de fa fortune. Mais s'il s'obrtinoit à demeurer ferme dans fa Religion , il lui confeilloit de pafTer promptement en Hollande ou en Angleterre,

avec

$2 I S T O I R E

avec tout ce qu'il pourroit recueillir de Tes biens ; parce qu'il prévoyoit le tems , di- foit il , oîi quantité de gens le voudroient fans le pouvoir. Je fuis dans un trouble in- croyable , reprit M. de R. Je ne connais perfonne dans les Païs voifîns , à qui je puiire m'adrefler pour obtenir un afyle. Je 13e fçai de quelle façon m'y prendre pour me défaire fecrettement de mon bien, je crains à tous momens qu'on ne m'enlève ma P'ille. Le péril eft preflant , & je ne vois point de remède qui puilTe être affez prompt; à moins que votre amitié, ajouta-t-il, ne tn'ouvre quelque voye qui m'eft encore in- connue.

Je méditai un moment fur tout ce que je venois de lire & d'entendre. Je ne puis , lui dis-jeenôn, vous être aufli utile que je le voudrois , pour vous procurer une retraite ea Angleterre ; car je m'imagine que c'eft le principal fervice que vous attendez de moi. Tout Anglois que je fuis , je n'ai pas plus d'habitudes que vous dans ma Patrie. Mais ce que je ne puis par moi même , je l'obtien- drai peut-êrre par le feconrs de mes Amis. Jl ne faut rien efpérer du côté de S. Cloud > pour une entreprife oh la Religion eft mô- îé'e : les Courtifans font de la Religion da Prince. Mais j'ai uiî Ami qui pourra vous fervir , s'il le veut ; & je compte qu'il \t voudra. C'ell Mylord Clarendon. Quoi- qu'il ait perdu les bonnes grâces du Roi , il a fes parens & fes liaifons en Angle- terre. D'ailleurs , étant à Rouen » comme

je

fc r, M. C L È V Ë t A î? D. 93

je le fçai de lui-même par une Lettre que j'en reçus il "y a quelques jours , il peut vous ménager facilement les moyens depadcrla Mer fur le premier Vailleauqui partira pour Londres. Je lui écrirai par le premier Ordi- naire, j'accepte vos offres , me répondit M. de R. Mais pendant que vous lui écrirez , & que vous attendrez la réponfe , on m'en- lévcra ma Kil'.e. Lh bien , repris-je , fi vous craignez quelque cliofe pour elle, vous pou- vez la faire partir d'avance pour Roiien. My- -îord Clarendon la recevra volontiers , j'en fuis fur; elle y fera agréablement avec foa Epoufe, jufqu'à ce que vous puiifiez la re- joindre après avoir mis ordre à vos affaires. Cette ouverture plut extrêmement à Mr. de R. Il en examina de nouveau toutes les circonftances , & voici le plsn qu'il forma lui-même pour l'exécution. Obfervé comme je fuis , me dit il , je ne puis faire prendre le chemin de Roiien à ma Fille , fans qu'on s'aperçoive de fon départ , & qu'on m'ac- cule par conféquent de l'avoir fait évader. îl faudroit donner à fa fuite un tour propre à me ju(liHcrC5c à écarter tous les foupçons. Vous pourriez , continua-t'il , la venir pren- «Ire la nuit dans votre carofTe , & la condui- re droit à Roiien. Vous profiteriez de l'obf- curité pour lui faire faire bien du chemin avant le jour, de forte qu'on ignoreroit ab- folument quelle route elle auroit pris. Je fe- rai femblant le lendemain d aprendre fon évafion avec furprife <Sc avec douleur , & je paroîtrai même îperfuadé qu'elle s'elt

laiflé

94 Histoire

îaifle enlever par quelque Amant. Si m«s Surveillans fe défi<^ntde la vérité ; ils n'en auront du moins nullepreuve ,& ils auront encore moins de lumières fur la retraite que vous voulez bien lui procurer. II n'y a qu'une difficulté dans ce projet,ajouta t'iljc'eft pour vous-même , qui vous expoferez peut être à quelque chofe de fâcheux en me rendant fervice avec tant de zèle Je l'aflurai que cette crainte ne m'arréteroit pas. Mon def- fein^, lui dis-je , n'eftpas de vivre éternelle- ment en France. J'ai même des affaires qui m'apellent nécelTairement en Angleterre ^ ù. je ne me propofe point de demeurer ici Jong-tems après vous. Ce qui pourroit m'ar- river de plus fâcheux, fi l'on venoitàdécoii- vrir la part que j'aurai à l'évafion de votre famille , feroit d'être obligé d€ précipiter aufïi mon départ.

Tout étoicfincére dans le difcoursque je tenois à Mr. de R. , & j'étois fi occupé de l'envie de finir fon embarras , que je ne fis pas même attention d abord à la peine que j'allois me préparer en contribuant àl'éloi- gnement de Mlle Cécile. Cette réflexion me vintenfuiceà l'efprit ; mais je trouvai de quoi la fuporter patiemment , dans la penféeque je ne tarderons pas moi-même à paiTer en An- gleterre. Mylord TerwJlle étoit retourné à Londres. J'étois réfolu depuis quelque tems de faire ce voyage, pour terminer tout ce qui regardoit la fuccelîîon de mes Enfans. Je conçus en général , dans le moment même que je4)arlois à Mr. de R . > qu'il pourroit biea

m'arriver

deM. Cleveland. p^

în'arriver de prendre cette occafion pour •quitter entièrement la France , ik que je n'en aurois par conféquent que plus de Tatisfac- rion <îic de liberté auprès de ce que j'aimois , iorfque nous ferions tous enfemble dans ma Patrie. Je lui promis donc avec beaucoup d'ardeur & delincérité d'être chez lui avec mon carode & un petit nombre de gens de confiance , vers le tems de la nuit je croi- rois pouvoir m'aprocher de fa maifon fans •être entendu.

je le quittai , pour lui laifler le tcms de prendre les mefures néceiraires avec fou Epoufe & fa FiJle , & pour aiier prendre auiB les miennes. Madame Lallin , & ma Belle fœur même, ne furent point informées de mon dellein. Elles étoient accoutumées à me voir partir fouvent fans les avertir , pour aller foit à S. Cloud , foit à Paris , il m'é- tok arrivé quelquefois de pafTer la nuit. Je ne mis dans ma confidence que Drink qui étoit devenu l'Intendant de mes affaires, mon Cocher & deux Laquais. J'ordonnai fecret* temenc à Drink de partir à cheval avanc la nuit , fous le prétexte qu'il lui plairoic d'inventer , & de fe trouver vers minuit auprès de la maifon de Mr. de R. Pour moi j'attendis que l'obfcurité fut venue , pour prendre le chemin de Paris. Je ne fuivis cette route qu'autant qu'il falloic pour donner le change aux Habirans de quelques Cabanes voifines ; & iorfque je crus n'être aperçu de perfonne, je donnai ordre à mon Cocher de .s'arrêter aans quoique endroit écarté ,

jufqu'au

^6 Histoire

jufqu'au tems dont j'étois convenu avec Mr. de R.

Je fens trembler ma main, en commençant k récit d'une des plus funeftes avantures de ma vie. Funeile , je ne dis point par Tes cir- conltances tragiques , puifque la violen- ce n'y eut point de part , que le trifte accident qui vint à fa fuite , ne peut être ra. porté qu'au cours de la Nature , ou à des caufes qu'il n'eft point au pouvoir des hom- mes de prévoir & d'empêcher ; mais par le naufrage prefque entier de mon honneur & de ma vertu II n'y eut qu'un miracle du Ciel, qui pût me fauver fi près du précipice. En- vain voudrois-je en attribuer l'honneur à ma Raiibn:un Ledteur éclairé fentira bien que je méritois de périr ; & que fans un fecours furnaturel , la foiblefle qui m'avoit conduit au danger 5 ne feroit point changée en for- ce , pour empêcher du moins la confomma- £ion de ma ruine.

L'heure de m'aprocher de la Maifon de Mr. de R. étant arrivée , je gagnai auf- fi tôt fon Avenue , & je trouvai Urink qui y étoit à m'attendre. Nous n'y fûmes pas long- tems,fans voir paroître trois perfonnes qui fortoient fans bruit de la Maifon , à la lu- mière d'une petite lanterne , & qui furent à nous en un infiant. C'étoit Mr. & Mada- me de R, avec leur Fille. Ils me la mirent entre les mains, après l'avoir embraflee miile fois, je leur promis de leur donner de mes nouvelles dès que nous ferions à Rouen , ce qui aepouvoit guéres tarder plus long- tems

vt,

D B M. C L E V E L A N D. 9^

que deux jours, fuivant le defTein que j*a- vois de marcher avec beaucoup de diligen- ce. La crainte d'être aperçus par quelque Domeftique, rendit nos adieux très coures. Je ne fis que renouveler à Mr de R. les af- lurances de la bonté (Se de la générofîcé de Mylord Clarendon ; & pour ce qui rcgar- doit les dangers de la route , je lui proteltai que ma vie même ne feroic point épargnée pour la fureté de fon aimable Fille ; 6l que de tout côté par coniequent il devoit être fans inquiétude.

Nous nous mîmes en chemin aufîi- tôt : j'avois eu foin de prendre une bougie allu- mée dans le carofle. Cécile gardoK le fî- lence , & paroidoit réveule auprès de moi. Je lui en fis d'abord quelques re- proches ; mais malgré tous les tendres fen- timens qui s'élevoient dans mon cœur , je ne commençai à l'entretenir que des choiiés communes &, indifférentes. Elle me répon- doit de tems en tems par quelques paroles. J'afFedois de ne pas la regarder fixement; ce qui n'empèchoit point que je n'obfer- vaflTe quelquefois la douceur de Ces beaux yeux , 6c que je ne fentiffe une émotion ex- traordinaire lorfqu'il m'arrivoit de rencon- trer fes regards, je baillbis la vue aufïï- tôt , & je faifois un efi:ort pour me remet- tre ; mais j'étois trop proche d'elle , pour réfifter long tems au fubtil poifon qu'elle lançoit par mille endroits tout à la fois dans mon ame. Le fon feu 1 de fa voix m'ac- t^ndrilToit à un point inexprimable. Qu'é- TQVie y. E toit ce

98 Histoire

toit- ce de la toucher , comme je faifois dans le mouvement continuel du carofiTe , de rei^irer le même air dans le petit efpace cil nous étions ; hélas i de ne voir & de ne fentir qu'elle ? Tous les feux de l'amour: couloient dans mes veines au lieu de fang. L'agitation qu'ils me caufoient , me rendit capable encore quelque tems de foutenir la converfation ; jnais fe confumans jfi j'ofe parler ainfi , par leur propre ardeur , ils fe changèrent peu à peu dans une langueur pe- fante & mélancolique, qui fut fuivie d'une profonde rêvene. je commençai à confidé- rer tout autrement que je n avojs fait jufqu'a- îors , que celle que je trouvois tant de dou- ceur à voir & à entretenir , je la condui- fois à Rouen, pour l'y laifrer,& peut-être pour ne la revoir jamais. Je ne l'aurai donc plus pour charmer mes peines , & pour me faire pafler les plus doux momens de ma .vie ! Toutes mes douleurs vont renaître ^car c'eft elle qui les a fait finir. S'il m'eft per- mis de l'aimer , dois-je con fentir à la per- dre ? O Dieu ! comment vivrai-je fans elle ? En faifant ces réflexions , dans lefquelles fétois comme entièrement abforbé , il m*é- chapoit des foupirs dont je ne m'apercevois pas. Cécile les entendoit. Son cœur n'étoit pas moins tendre que le mien. Elle ne pou- voir douter que ce ne fût elle qui caufâc le defordre elle me voyoit. Elle eut à combattre fa timidité , pour me témoi- gner par quelques mots la peine qu'elle avoic ide ma triftefle. Mais enfin fon inclination

remporta.

DE M. Cleveland. $)9

remporta. Je ne fçai , Monfieur , me dit- elle , ce qui vous a rendu tout-d'un-coup Il mélancolique. Aurois je le malheur d'en être caufe ? Cette queftioii , & le ton de fa voix , me firent tourner la tête vers elle. Je rencontrai fes yeux , oh je crus lire des marques fi tendres d'inquiétude , qu'el- les achevèrent de me perdre. Je pris une de fes mains , fans faire attention que je la prenois ; & la ferrant entre les miennes , Ah ! Cécile , lui dis-je , quel reproche me faites-vous ? Votre prefence ne nie caufera jamais que du bonheur 6l de la joye. Mais que je crains qu'il n'en foit bien autrement de votre abfence ! Je ne la fuporterai pas long-tems fans mourir.

Klle étoit jeune , ûc fans expérience. L'a- mour dans le même moment lui' faifoit fentir , comme à moi , tout, ce qu'il a de plus doux 6l de plus féduifant. D oli eût-elle pu tirer des armes pour fe défendre, tandis que je n'en trouvois moi même ni dans mon honneur , ni dans ma raifon , & que je ne penfois pas même à les y chercher ? Elle fut charmée de m'entendre parler pour la première fois fur un ton qui flâtoit tous fus defirs , & foit par un mouvement libre , foit par un tranfport involontaire , elle me fit une réponfe qui ne marquoit pas moins de pafîion que de fimplicité & d'innocen- ce. Si vous regardez , me dit elle , mon abfence comme un fi grand mal, pourquoi voulez-vous me quitter?Quand on aime quel- que chofe, il me femble qu'il y a tant de plaillr

E 2 à

ïoo Histoire

à être auprès de ce que Ton aime 1 Mais. je ne fuis pas fure que vous m'aimiez , ajou- ta-t'elle en me regardant timidement ; car vous ne me l'avez jamais dit. Il faut que je fade l'aveu de toute ma foiblefle; cette courte réponfe me fie éprouver ce que je n'a- vois point encore fenti ; un mouvement plus vif& plus délicieux mille fois que tous les plaifirs que j'avois reçus de l'amour dans l'efpace entier de ma vie. Aujourd'hui que ce îbuvenir me fait honte , je cherche en- vain dans ce petit nombre de paroles ce qui put alors me caufer tant d'émotion. Etoit- ce leur ingénuité , qui ne pouvoit marquer qu'une tendrefle extrême dans une jeune per- sonne que je connoiilbis d'ailleurs pleine . d'efprit & de vivacité ? Etoit-ce le fon d'une voix charmante , dont l'impreffion fe joi- gnoit à celle qui étoit déjà répandue dans tous mes fens ? Ou plutôt n'écoit-ce pas uniquement la difpofition de mon cœur , qui fe trouvoit flatté au dernier point par l'artu- yance d'être aimé , & qui triomphoit en •quelque forte de fe voir offrir un bonheur qu'il n'eût peut être ofé defirer.^

Quoi qu'il en foie , je ne confultai plus que lui , pour adrefler à Cécile mille ex- preflions tendres & palîîonnées. Elle paroif- foit charmée de les entendre. Bien-tôt elle me fit connoître qu'elle craignoic d'être aulîi fenûbîe que moi aux peines de i'abfence. Je lui dis que mon dplTein n'étoit pas qu'elles fuirent éternelles , ni même auifi longues qu'elle fembloit le craindre ; en un mot , que

j'etois

DE M. Cleveland. lût

j'étois réfolu de quitter la France avec foa Père, & que nous paflcrions tous enfcmble eii Angleterre. Elle fut fort fatisfaite de cette réfolution. Cependant, en examinant le tems à peu prcsoLi je pourrois la rejoindre , il ne paroiObit pas vrai-iemblable que Mr de R. pût terminer Tes affaires en moins de deux ou trois mois. Autant de Siècles pour la belle Cécile , <Sc pour moi-même. Ce fut elle qui m'ouvrit , la première , une voye qu'elle crut propre à les abréger. Il me femble , m^» dit elle, que vous eufîiez pu me faire éviteE le voyage de Roiien , (i vous eulTiez propofé à mon Fere de me prendre chez vous . pour y être avec vos Dames jufqu'à ce que fes af- faires fuflent terminées, je pouvois y vi- vre avec éiutant de fecret 6c de fureté qu'à Roiien , & nous ferions partis tous en mê- metems pour l'Angleterre. Quoique cette penlee ne me fût pas nouvelle , & que je reuifc même rejetcée lorfqu'elle m'étoit ve- nue à l'efprit avant notre départ , parce qu'il ne m'avoit pas paru que Cécile pût être mieux cachée chez moi que chez'fon Père; je la trouvai néanmoins toute différente lorf- qu'elle me futainfi propofée par elle môme. j'y fis réflexion de nouveau , & û je ne me perfuadai pas plus qu'auparavant que ma Maifon fût pour elle un afyle allure , je m'i- maginai que je pouvois lui en procurer un dans le Bâtiment quiétoit au milieu de mon Parc ,& dnns lequel il me feroit facile delà tenir aufîî cachée que je le fouhaiterois. Je n'ofe dire que ce fut la lageffe qui m'infpira

E 3 cette

Î02 Histoire

cette idée. L'Amour, le deflrd'être fans cerfe auprès de Cécile , furent fans doute les feuls Guides de qui je pris confeil. Après avoir eu le pouvoir de fe faire écouter , ils eurent bien-tôt celui de fe faire fuivre. Je fis parc à Cécile de ma réflexion. Elle la trouva admirable. Quel malheur , me dit -elle ^ que vous n'ayez point eu cette penfée plu- tôt ! Mais il eit trop tard, reprit-elle ? Qui cous empêche de retourner ? Mon Père fera charmé de m'avoir fi proche de lui. Je pour- rai le voir tous les jours. Je ne ferai connue que de ceux que vous jugerez à propos de mettre dans le fecret. Elle ajouta plufieurs chofes que je n'écoutai point , tant j'étois occupé moi même de cette nouvelle ouver- ture. J'y trouvois quelque chofe défi doux & de û flatteur pour mes inclinations , que j'étois furpris eff'edlivement d'y avoir penfé fi tard. Tous les mouvemens de mon cœur me portoientà prendre ce parti , fans délibérer davantage. Cependant lorfqu'il étoitqueftion de me déterminer , je me îen* tois comme arrêté par une efpéce de crainte dont je ne découvrois pas la caufe,& c'é- toit ce qui produifoit ma rêverie. Notre earofi^e avançoit toujours avec diligence. Cécile me voyant méditer profondément, reprit la parole , pour me dire qu'il étoiç inutile d aller plus loin , fi ce que je lui avois propofé pouvoit s'exécuter. Je fus embarraflTé à lui répondre , & fans pouvoir démêler ce qui me rendoit incertain , je lui fis quelques objections contre mes propres

deûrs.

DE M. Cleveland. 103

defirs. Elle les combattit ; & réfléchiflant fur le defagrcment qu'elle alloic avoir de retrou- ver feule à Roiien parmi des Etrangers , elle fe plaignit de ce qu'mdépendamment mê- me de ma tendreflTe pour elle , qui^ dévoie me faire fouhaiter qu'elle demeurât avec moi , c'étoit lui. marquer bien peu de corff- phifance , que de balancer à lui accorder ce qu'elle defiroit.

Je cédai à fes inftances , ou plutôt à mon aveugle penchant. Je donnai ordre au Co- cher de retourner fur fes pas , & de nous conduire à la petite porte de mon Parc, par laquelle nous pouvions nous rendre au Bâti- ment folitaire , fans écre aperçus. J'étais charmé de notre retour, le le témoignai à Cécile , de la manière la plus tendre. Elle y répondit de même ; cependant , j'é- tois troublé en méme-tems par un fenci- ment fecret , qui fembloit toujours me repra- cher cette démarche. Je me perfuadai , pour me rendre tranquile , qu'il ne venoit que du péril OLi Cécile feroit peut écre encore expo- fée, quelques précautions que je pulTe pren- dre pour la dérober aux yeux de tout le mon-ie. Ce fut pour fuivre cette penfée, que ie réfolus de ne faire connoî re le lieu de fi retraite qu'à fon Père , & de le laKfer m M-pe ignorer à ma Belle- fœur & à ma Nièce. Et pour donner mieux le chan- ge à ceux qui pourroient peut-être apren- dre que jétois fo^ci de maifon la nuit même que Mademoifelîe Je R paiïeroitpour avoir été enlevée, je pris encore la réfolution

E 4 d'en-

Ï04 Histoire

d'envoyer tuoD équipage à Paris, aufî! - tôt que nous aurions gagné la petite porte du Parc, avec ordre de ne revenir que ie len- demain au foir. De cette manière , dis-jcà Cécile , quand on me foupçonneroit d'avoir eu quelque part à votre fuite , on ne s'imagi- nera pas du moins que je vous tienne cachée dans ma maifon. Elle aprouva beaucoup tout cet arrangement.

Je ne fçai fi parmi mes Lefteurs , il s'en trouvera quelqu'un d'aflez clair- voyant pour pénétrer ici dans les motifs fecrers qui me faifoient agir , & pour y découvrir ce que j'ignorois alors moi-même , ou du moins ce qu'une aveugle & fatale pafiion m'ôcoit îa volonté d'apercevoir. Je l'ai reconnu de- puis 5 avec une confufion qui a peut-être di. rninué le mérite de mon repentir ; mais je me fens porté à le confefler ici par une efpéce de jullice , qui me fait regarder cette confeflioa comme un châtiment. Sagefle , Etude , Ver- tu 5 hélas ! dequoi fervez-vous pour défen- dre contre les plus honteux excès, un cœur qui s'abandonne à lui-même & qui perd le jbin de régler Tes defirs ? Ma vûë fecrette dans routes les précautions myftérieufes que je prenois pour cacher Cécile , cette vue cri- minelle que l'Amour me déguifoit , n'étoic que de m'afTurer le plaifir d'être feu! avec elle , & peut-être de profiter de fa foiblefi^e pour lui ravir l'innocence. J'étois bien éloi- gné de le reconnoître ; l'on trouvera mô- me, fi l'on y fait attention , que la pruden- ce eût m'infpirer bien d'autres mefures,

û

DE M. Cleveland. 105

fi j'en eu(Te voulu de den<:in formé à l'inno- eence de Cécile : car quelle aparcnce de pou- voir dérober long-tems un tel defordre , je ne dis pas feulement à ma famille , mais à Mr de R. lui-même & à fon Epoufe ? je venois me placer fous leurs yeux. Mais c'eft ce qui prouve encore mieux le terrible aveuglemenc des paffions. Mon cœur cendoic fourdemenc à fatisfaire tous (es defirs : arrêté néanmoins , & comme effrayé par un refte de vertu & d'honneur, il eût défavoué cette coupable intention , fi je lui eufle demandé compte de fes fentimens ; & dans une difpofition fi obf- cure & fi équivoque , il arrivoit que je n'étois capable de prendre, ri de jufles mefures^ pour me conduire avec fagefïe , ni des me- fures claires & aOurées pour me porter ou- vertement vers !e crime.

Aufiî-tôt que nous eûmes gagné la porte de mon Parc, je fis partir fur le champ l'é- quipage pour Paris ; & comme j'avois def- fein de rentrer chez moi , dans mon carofle y par la porte ordinaire , je donnai ordre au cocher de m'attendre , à fon retour de Pa^ ris, dans un endroit écarté 011 je me propo- fois de l'aller joindre à pied. Je ne retins- que DrinK , pour me fervir. je le fis mar- cher avant moi vers le Bâtiment du Parc^^ pour y préparer de la lumière- 11 eft certain que s'il ne fe fût rien gliflé de criminel dans mes defirs , mon premier foin auroic dû' être de faire avertir M. de R. de notre re- four , & du chang"emeflt de nos réfolations;- Mais ceae réfiexicn ne me vint pas même^ ^

io5 Histoire

refprit , en arrivant au Parc. L^obfcuricé étoic encore fore épaiile. Mes gens éianc partis avec le caroflTe , & Drink en chemin vers le bâtiment, je me trouvai feul à marcher doucement avec la Maîtrefle de mon cœur. Rien ne pouvoit marquer mieux fa tendrelTe pour moi , & la certitude qu'elle avoit de la mienne , que la tranquilité 6l la fatisfac- tion avec laquelle elle alioit à mon côté, en s*apuyant fur mon bras. L'Amour n'a point d'expreflions paffionnées , que je ne lui adreiïafle , & qu'elle ne parut écouter avec plaifir. Nous gagnâmes ainfi le bâti- ment. Drink avoit déjà préparé ce qui étoit céceflaire pournous recevoir. Quoiqu'il n'y eut point de grofifcs provifions dans cette pe- tite retraite , on y pouvoic trouver en tout îems de quoi fervir une légère collation» Elle fut prête en un moment. Voilà , dis je à la belle Cécile, i'afile que vous vous êtes çhoifi L'Empire du monde , fi j'en étois le maître , feroit bien tôt dans vos belles, mains , comme celui de ce petit aparté- ment ; ôl vous rçavez bien , ajoutai je en lui montrant mon cœur , oti vous régnez encore plus fouveraincment. En effet , j'é- îois' comme enchanté de la voir. L'émotion de la marche , & les avanturcs de la nuit lui donnoient un air fi fin & fi brillant , que je me rafiTafiois aufTi peu d'admiration que d'amour. Elle s'apcrcevoit avec plaifir de cet effet de fes charmes ; & Tes yeux me difoic'it qu'elle étoit tendre , autant «i^ue les miens lui aprenoient qu'elle étoit

beile.

D E I^. ClEVELAND. 107

belle. Comme la nuit étoit fort avancée , je crus devoir renvoyer Drink , afin qu'il ne fut aperçu de perfonne lorfqu'il forci- roic du Parc à cheval Etant parti feul de la maifofï , il pouvoir y reparoître fans moi- Je lui recommandai de faire femblant d'i- gnorer (i j'étois à Paris ou à S. Cloud ; & je lui donnai ordre d*aporter le matin , au lieu OLi nous étions , les commoditez qui pou- voient être néceflaires à Cécile. Il fe re- tira. Je demeurai feul avec cette aimable Fille.

Je le répète; ce n*étoit point parundef- fein clair & réfléchi de me trouver feul avec elle , que je m'écois défait ainfi fuccelîîve- rnent de tous mes Domeftiques On voit que leur départ n'étoit pas tout-à-fait fans raifon , & que jufqueslà tout avoitété con- duit fort naturellement. Cependant, il n'eft que trop vrai que mon cœur fe promet- toit quelque chofe , à mefure que les té- moins de mes aurions s'écartoient, DrinK n'eut pas plutôt tourné le dos pourfortirde l'apartement, que je me fentis extraordinai- Tcment ému. Les regards de Cécile que je rencontrai, & qui s'attachèrent un moment fur les miens , achevèrent de mettre tout mon fang en mouvement. Je baiffai les yeuy, èc je demeurai quelque -tems fans parler , comme fi je me fufTe occupé à admirer fes jnains. Mais au fond je me fentois fi trou- blé , qu'étant dans une efpéce de contrainte , & ne pouvant retouver affez de force pour le^er la vue , je n'eus point d'autre parti

a prendre pour me remettre , que de quiti la table oli nous étions encore ailis , & de f

io8 Histoire

itter

_._ , -.„_f3i. re quelques tours dans la falle. Cécile gar- doit le filence, 6i fembloic attendre comment j'ouvrirois la converfation. Je remarquai qu'elle jettoit quelquefois les yeux fur moi , & qu'elle les baiiToit auflî-tôt. iMon embarras ne faifoit qu'augmenter. Mon cœur fembloic fe détacher pour aller à elle, j'aurois fouhai- d'être à fes genoux ; cependant , je n'ofois m'y mettre. A peine ofois-je m'aprocher d\x côté 011 elle étoit affife.

A la fin , craignant qu'elle ne fût inquiète de me voir dans cet état , je £s un effort pouc m'alféoir auprès d'elle. Elle- tourna alors la têfe vers moi; & fouriant d'un air un pea forcé 5 elle me demanda doucement fi j'a- vûis quelque fujet de chagrin. Je ne pus me défendre de faifir une de fes mains. Du cha- grin Mai dis -je : Ah Dieu ! du chagrin , iorf- que je vous vois , que je vous adore , que j'ai la douceur de vous le dire , & de croire que vous voulez bien l'entendre. J'oublierois- donc auprès de qui j'ai le bonheur d'être , & de qui eft cette belle main que je tiens ; j'ou- blierois tout ce que j'ai defiré & tout ce que j'ai obtenu I Votre cœur , chère Cécile, B-'eil il pas à moi ? Ne me l'avez vous pas donné ? Si je le poflede, puis- je être chagrin ou malheureux , tant que vous ne me le ra- virez pas ? Je continuai de lui adreîler ainfî mille chofes , avec la même ardeur & le mê- me air de paffion. L'amour avoit pris le déf- ias fur ma raifon & fur tous mes fens.,

Eile-

DE M. Cleveland. io$>

Elle tn'écoutoit. Je lifois fur Ton vifage, qu'elle étoic pénétrée decendrefle &dejoye/ ]e joiiiirois en quelque forte de les plailirs 6c des miens. Dans un moment fi tendre, que pouvoitelle me refufer ? Nos defirs étoient: les mêmes : le cri de l'honneur & de la vertu n'étoit plus afîez fort pour fe faire enten- dre. J'imprimoif: mille baifers ardens fur f* main , & je ne fentois'pas qu'ils fufTent re- pouflez. Qui pourra fe le perfuader P Ce fuc dans cet inftant même ("on innocence & la mienne étoient comme expirantes , que j'aperçus toute la profondeur du précipice oiij'allois tomber; & j'ignore encore fi ce fut en faveur de Cécile , ou de moi , qu'il p'uc au Ciel de me fecourir par le plus inef- péré de tous les miracles.

Cécile étoit afiez palTionnée , pour aller bien loin au delà de fon devoir; mais comme elle avoit reçu une éducation des plus fages , & qu'il étoit imppflible, même à rAm.our,. d'en effacer tout-d'un-coup les traces , elle eut fans doute befoin , comme moi , de fe fai- re un peu d'ilîufion pour calmer les remords qui pou\ oient troubler fes plaifirs. Elle corn* prit qu'étant feu!e avec moi , il n'y avoic plus de bornes oij notre tendreOe pût s'ar- rêter. Elle même peut être ne s'en propofoit plus. Cependant , un refte de madeftie , qui demandbit à fe couvrir d'un prétexte , fit qu'elle retira tout-d'un-coup Tes mains d'en- tre les miennes Ciel ! que fais -je , me dit-elle? & comment fuis-jefoiblejufqu'à ce point ! Me promettez- vous du moins de m'é^

poufer r,

iio Histoire

poufcr? Cette queftion, quoique prononcée d'un air cendre 6l languiifanc, me fît frémir avant même que d avoir penfé à ma réponfe. Je demeurai en fii^nce. Elle s'aperçut de mon embarras. O Dieu! s'écria telîeenfoupiranc. vous balancez ! mon trouble augmentoic tellement , que ne pouvant ni la regarder ni lui répondre, je repris une de fes mains que je tâchai de retenir 6l de ferrer malgré elle. Klle la retira , à. voyant que je continuois de me taire , quoiqu'elle eût renouvelé fa de- mande , eile celTa ainQ de parler.

Nous demeurâmes ainfi l'un <Sc Tautre dans la Otuation la plus étrange qui fut ja- mais. Mille penfées fe prefencérent à mon efprit en un moment , mais avec tant de con- fulion , que je n'en pouvois démêler une. Je D*ofois même lever les yeux pour les porter fur ceux de Cécile , & pour régler ce que j'avois à lui dire fur ce qu'elle m*y lailTeroit apercevoir. Le charme qui m'avoit aveuglé depuis que je Tavois reçue des mains de fon Pere,fembloit fe rompre. Sans fentir la moin- dre diminution d'amour, je fentis mourir tous mes deûrs. L'honneur & le refpeft reprirent tout leur empire fur mapaiïîon ; & ce chan- gement m'ayant rendu Tefprit beaucoup plus libre, je fus faifî d*un véritable eiFroi en me reprefentant tout ce qui venoit d'arriver. Ce fut alors que fongeant bien moins aux rai- fons que j'^avois de compter fur la tendrefle de Cécile , qu'à la crainte que je conçus tout- d'uncoup de perdre fon eftime, je me ha- 3tardai à tourner la vue fur eile pour décou- vrir

DE M. ClEVELAND. III

vrir quelque chofe de Tes fentimens. Elle me païuc d'une inil.lVe excrème ; & quoiqu'el- le eût les yeux fermez , à. qu'elle cinc la cête panchée iur le dos de fa chaife , je crus remar» quer que'iiuci, larmes qui couloient le long de les luuës. Je ne réfiilai point à ce fpec- tacle. Mon premier mouvement fut de me jetter à les genoux. J'ignore quel tour l'A- mour eue fait prendre à mes expreflions : mais la trille Cccile me prévint. Ah ! laif- fez-moi , s'écriac el'ie en tournant la tête pour éviter mes regards ; je ne dois plus vous voir ni vous entendre ; vous m'avez trompée. Hélas 1 il ne vous en coutoit guéres, ajou- ta telle en redoublant fes pleurs : je fuis une malheureufe , qui devrois mourir de honte. Ce reproche me pénétra jufqu'au fond ùa cœur. Je lui jurai avec les fermens les plus faints, que rien o'étoit fi tendre & fi fin- cére que mon amour , & je priai le Ciel de me punir fi j'avois jamais eu deflein de la tromper. Ces afiurances parurent la rendre plus tranquile. Elte me demanda avec beau- coup de douceur , pourquoi je refufois donc de l'époufer , & fi j'avois eu quelqu*autre vue lorfque je lui avois fait entendre que je l'ai- mois. Elle me dit que fon Père même , qui s'écoit aperçu depuis long tems que j'avois de l'inclination pour elle , écoit perfuadé que je la lui demanderois pour Epoufe ; qu'il s'y attendoit ; que le P. l'en avoit afiuré plus d'une fois; que c'étoit cette raifon , autant que la confiance qu'il avoit dans mon ami- tié (Se ma probité, qui Tavoit porté à. lare-

sietcre

ÏI2 Histoire

raettre avec tant de confiance entre mes mains , qu'il lui avoit recommandé avant fort déparc de me regarder comme un homme qui pourroitétre un jour Ton Epoux, & de recon- duire avec moi d une manière qui pût lui at- tirer de plus en plus mon eftime ; qu'elle re- connoiiToic àla vérité, qu'elle avoit mal fui- vi ce confeil ; que s'écant lailTée perfuader trop maîheureufement de matendrefle , elle n'avoit point eu la force de mè'cacher la fienne , & qu'elle avoit manqué à fon devoir en me donnant des témoignages trop libres & trop naturels de ce qu'elle fentoit pour moi : mais qu'après avoir entendu parler ii avanta- geufemenc de mon caradtére par fon Père, & après m'avoir étudié elle-même affez long- tems pour fe croire aOurée de la bonté, & de la droiture de mon cœur , elle n'auroit jamais cru que je pulTe lui faire un crime de m'aimer trop, & de me le laiffer voir peut- être avec trop de franchife & de fimplicité. Elle ajouta , en verfant encore quelques lar- mes , que toute jeune qu'elle étoit, elle ne pouvoit s'y tromper; & qu'il auroit fallu que je fufle le plus méchant de tous les hommes , fi quelqu'autre raifon avoit pu m'arrêter , après avoir commencé d'agir comme j'avois fait avec elle.

Ce difcours qu'elle prononça avec une grâce admirable , & ce qui me touchoit enco^ re plus, avec unair d'ingénuité qui mefiîifoic aflez connoftre que ce qu'il y avoit même de fin & d'ingénieux venoit du fond natu* reldefoîi efp rit ,' beaucoup plus que de fon'

expériecee

D É M. ClE V EL AND. II3

éxpé rîence & de Ton adrefle , fît fur moi une impreiïlon qu'il me feroit imponibîc de rc- prefencer. Soit derefpoir de me voir exclus pour jamais de prétendre à la poUeflion d'une perfonne fi charmante ; foit honte de l'avoir trompée en effet , par la fauffe idée que je lui avois donné lieu de concevoir de mes intentions ; foit raifon , foit tranf- port , je ne pus m'cmpécher de lui faire le feul aveu par lequel je crus pouvoir me juf- titicr. Je n'y arrivai pourtant que par divers détolirs. Belle Cécile , lui dis-je en embraf- fant Tes genoux, le Ciel ell témoin qu'il n'y eut jamais de pafilon fi fincére & fi parfaite que la mienne. Mon cœur efi: tout pénétre de vos charmes. 11 vous aime plus qu'on n'a jamais aimé. Oh ! que ne peut-il s'ouvrir de- vant vous ? O ! charmante Cécile , que vous y verriez d'amour I Non , non , vous ne pouvez vous y tromper, il vous adore. Il fentquele bonheur d'être à vous e(l le bien fuprême. Il me feroit préférer la qualité de votre Epoux à toutes les fortunes du Mon- de....Elle m'interrompit , & prenant ces dernières paroles dans le fens favorable à fes defirs , elle me die en me tendant la main avec un fouris tendre & un air déjà confolé : Que vous êtes cruel de m'avoir fait payer cette explication fi cher ! Sa ré- ponfe ne fit qu'augmenter mon tranfport. Je rcfufai fa main , & je l'interrompis à mon tour. HaïfTez-moi , lui dis-je ,• ne me regar- dez plus qu'avec horreur.. Ou plutôt , plai- gnez mon malheureux fore. Hélas ! chè- re

î 14 Histoire

re Cécile , je ne puis être à vous. Je fuis marié.

L'éconnement oii cette déclaration la jet- ta , peut mieux s'imaginer que fe décrire. Je la crus prête à tomber évanouie entre mes bras. Elle fut quelque-temsàme regarder , avec des yeux fi égarez qu'ils ne (ignifioienc rien; & quelque attention que j'aportafie à J'obferver , je ne pus rien conclure de fes raouvemens ni de fes regards. Enfin elle fortitde cette funefl:e rêverie ; mais ce fuc pour verfer deux ruifleaux de larmes , & pour proférer les plaintes les plus touchan- tes, je fus d'abord épargné. Elle parue ou- blier que j'étois toujours à genoux auprès d'elle ; ^ fa douleur fe tournant fur elle rnê- me , elle fe reprocha amèrement l'impruden- ce de fa conduite. Je fuis perdue , s'écria- t'elle mille fois ; je fuis déshonorée fans re- tour. Ses pleurs (àfesToupirs rempêchoient pour un moment de parler ; & puis elle re- commençoicà crier avec une nouvelle vio- lence , qu'elle étoit une miférable , & qu*elle alloit être la honte de fa famille , & le joiiec de toutes les perfonnes de fa connoilfance.

Comme je lui avois fait l'aveu de mon ma- riage , prefque fans réflexion , & que j'étois moi même dans un trouble extraordinaire , jenefçavois de quelle manière ie devois me conduire pour calmer cette pem.ére furie Je ne meferois point attendu d ailleurs au cours que je voyois prendre à fon reffentiment ; & Cl j'eufl'e cru devoir apréhender quoique éclat après la confefiîon que je venois de

lui

DE M. ClEVELAND. 115

lui faire, je me ferois imaginé que ç*eûtété fur moi que fes premiers tranfports fuflenc tombez, je la regardois d'un air h concerné , qu'elle y eût lu ma juftification , fi elle eue écé capable de faire attention à quelque cho- fe. Mais de quelque motif que vint l'afFefta- tion avec .laquelle elle évitoit de me voir ^ elle perfiftoic conftammcnt à ne pas tourner les yeux fur moi. Je pris néanmoins la har- diefre d'ouvrir la bouche , pour lui reprefen- ter que fes plaintes étoient fans fondement, & qu'il ne lui étoit rien arrivé dont elle eue quelque reproche ou quelque deshonneur à craindre. Elle ne me laiflTa point le tems d'a- chever. Ellefe leva avec plus de promptitu- de que je n'en eus pour l'arrêter , & elle s'é- loigna de moi avec une efpéce d'horreur , en me donnant mille noms durs ik odieux.

Un emportement fi vif me faifant com- prendre quelle étoit furieufement irritée, je craignis qu'elle ne fortît malgré moi de l'a- partcment , & qu'elle ne s'égarât dans le Parc, oii elle pourroit être aperçue de mes gens. Le jour commençoit à paroure. j'eufTe été au defefpoir qu'une fcène fi fâcheufe eût été connue de quelqu'un. J'avois à ménager tout à la fois fon honnnir & le mien. Cette penfée fervit à me faire un effort pour rapeler toute la liberté de ma raifbn. Je courus à la porte du bâfiment , avant qu'elle eût penfé à fortir. Je la fer. mai avec loin. Je retournai enfuite vers elle ,& quoique je la vilTe affecter de fe ca- cher entièrement le vifage lorfque j'apro-

chaj 9

116 Histoire

chai , je pris une chaife fur laquelle je m'af- lis auprès d'elle. Ses larmes concinuoientde couler ; mais elle gardoic un fi profond fi- Jence , que j'en étols allarm'é , après l'a voir vu dans une (i violence agitacion. Cependanc, îorfque je l'eus conjurée dans les termes les plus refpeftueux de fe donner un moment la peine de m'encendre, elle confentft à me prê» ter quelque attention. Je commençai par la rafllirer fur Ton honneur, auquel elle m'avoic paru li fenfible. je lui fis voir que rien ne nous empêchoic d'exécuter le plan que nous avions formé en venant à ma Maifon. Auffi- tôt que Drink fera de retour,nou8 pourrons, lui diS'je5-faire avertir Mr. votre Père que vous êtes ici ; & votre réputation fera à cou- vert,dès que vous y ferez avec fa connoilTan- ce ù, fon aveu. Bien plus , continuai je , je ne veux point qu'il fçache lui même que j'ai pafle une partie de la nuit feul avec vous. Mon deirein n'étoic pas de mettre ma Belle-- fœur & ma Niécc dans notre confidence ; mais je change de fenciment aujourd'hui, je leur ferai dire de fe rendreici, avant mê- me que Mr. de R. foit averti. S'il vient ce matin pour vous voir il vous trouvera avec elles ; & ni lui , ni perfonne n'aura jamais le moindre foupçonde ce qui s'efi: paffe ici entre nous, Vous devez donc être cranqirle , ajoûtai-je avec un profond foupir Hélas! Mademoifelle , vous devez l'être : votre honneur & votre repos font ici en fureté. Comptez même que vous y aurez un cro'- fiéme avantage, 6c pour lequel vous ne m'a- vez

D E M. C L E V E L A N D. II7

vezpas marqué moinsd'emprenement;c'eft d'êcre délivrée dema prefence , qui vous efl devenue tout- d'un coup fi odieufe , que vous m'avez cru digne des noms de Scélérat à, de Perfide. Le Ciel , qui connoîc mon cœur , fçaic bien que je ne les méritai jamais. Ce que je mérice effcdivemenc , c'efl: le nom du plus malheureux de tous les hommes. Mais il ne vous a pas plû de faire la moindre dif- tindion entre l'infortune & le crime.

Je me tus , après avoir prononcé ces der- nières paroles du ton le plus trifte (Se le plus douloureux. Je m'attendois qu'elle diroic quelques mots pour y répondre. Elle n'ouvrit la bouche que pour faire pafTagc à quelques ibupirs. Je vis feulement fes yeux s'attacher îdeux ou trois fois fur moi , 6l fe fermer pref- que auiîi tôt. Ce filence m'étoit mille fois plus pernicieux , que ne l'eufTent pu être fes injures 6l fes outrages. Je la confidérois avec une attention qui renouveloic toutes les playes de mon cœur , & qui détruifoic ce peu de liberté que meseiforts venoient de rendre à ma raifon. Loin d'altérer fes char- mes , il fembloit que la douleur <Sc les lar- mes n'euOent fait que lui prêter de nouvel- les grâces. Je me confumois en la regardant ; & ma paffion , qui s'étoit accrue à l'excès par tous les incidens de cette nuit , ne me paroiiïoit plus capable ni de bornes ni de me- fures. Je ne fus plus le maître d'un mouve- ment qui me fit écrier: O Dieu ! faut-il que je fois haï de Cécile ! Mérirois-je fa haine , par la plus force preuve que j'aye pu lui don- ner

iiS Histoire

cer de mon eftime &. de mon amour ? Cet- te courte exclamaiion parut faire plusd'im- prefîion fur elle ^ que n'avoit fait un plus longdifcours. KUefe tourna tout-d'un coup vers moi ; & foit qu'elle eût médité en fi- lence ce qu'elle alloit me dire , foit qu'elle eût été comme réveillée par les quatre mots qui m'étoientéchapez , elle me tint ce dif- cours , qui me donna plus d'admiration que jamais pour les qualitez de Ton cceur & de fonefpric. Voilà une exclamation bien obfcu- re 5 me dit-elle , & qui ne laifle pas de pi- quer beaucoup ma curiofîté. Elle augmente l'embarras j'étois à votre égard au moment que vous l'avez faite. Je rapelois , Mon- fieur , tout ce que j'ai vu de vous depuis que vous êtes lié d'amitié avec mon Père; je je raprochois de ce qui eft arrivé cette nuit. Il me femble que j'aperçois dans votre per- fonne 6l dans votre conduite les plus étranges contrariéiez ; vous me feriez plaifir de m'ai- der à les accorder. Je ne vous le cacherai pas, continua-t'elle avec uneapaience de tranquilité dont je la croyois fort éloignée ; j'ai pris mon parti par raport à vous. S'il eft vrai que vous ayez eu defiein de tromper mon Père par les aparences de l'honneur <Sc de la probité, & moi par celle de lafincéri- & de la tendrefle , je vois en vous non- feulement un perfide & un fcélérat , mais un monflre abominable, avec lequel nous ne devons plus entretenir le moindre commer- ce. Si vous êtes tel que nous avons cru,com- jnentme le ferez -vo\îs comprendre , lorfque

vous

reM. Clev^land. 119

vous me confeiïez vous-même, que vous êtes marié , & que je vous ai vu néanmoins em- ployer les fermensCic les proteltacions les plus lamces pour me perfuader de votre amour , c'ell-à-dire , pour féduire mon innocence & me faire oublier mon devoir ? Hélas ! je l'a- voue à ma honte, je me livrois au pen- chant démon cœur , 6c je m aplaudiflbis d'a- voirun Amant tel que vous. E(l-il polîlble que vous foyez un perfide ? Vous paroif- liez fi aimable à. û tendre , ajouta t'elle en recommençant à pleurer. Faut il que je vous hailié , après vous avoir aimé li long tems ? Dites-moi donc ce qu'il faut que je penfe de vous; car il e(t impolTlble que je vive , (i vous m'avez voulu tromper ? J'ouvrois la bouche pour lui répondre. Elle m'interrom- pit , pour me dire que je ne devois point efpérer de lui en impofer par des fables ; quciielleavoit été afiezfimple pour fe flâter d'être aimée , parce qu'elle n'avoit eu juf- qu'alors nulle raifon d'en douter , elle me défioit déformais de lui en faire accroire , & que mes artifices ne ferviroient qu'à redou- bler fon mépris & fa haine.

Si j'étois enchanté de la voir , je l'étois encore plus de l'entendre. Je n'avois jamais eu avec elle de convcrfation alTez férieufo , pourconnoître tout le fond de fon efprir ; de forte que le fruit de cette malheureufe avan- turene pouvoit être que d'augmenter mon dcfefpoir , en me failant découvrir en elle une infinité de nouveaux charmes , & en m'ôtant Tefpérance d'en recueillir même le

plaifir

Ï20 Histoire

plaifir innocent de les admirer , qui étoit le feul que je m'étois d'abord propofé. Je ne- voyois que trop , que de quelque manière que je pulTe répondre à des interrogations fi précifes , il ne m'étoic pas poffible de me juftifier affez pour la fatisfaire Je n'étois pas capable d'ailleurs de chercher des tours fpé- cieux pour la tromper. Il eût fallu pour ma juftification , qu'elle eût pu lire dans mon cœur. Elle y eût vu que s'il m'étoit échapé quelque foiblefle , le fond du moins en étoic droit ; «Se tel fans doute qu'elle fembioit le defirer pour me rendre fon ellime. Peut-être l'eût-elle compris fans cela,(i elle eût fait at- tencion que c'étoit volontairement que je lui ^ avois déclaré mon mariage , & dans un mo- ment où elle pouvoit bien juger que je ne lui euQe point fait cet aveu , (Ij'euffe été auiîî méchant qu'elle paroilToic le croire. J'alloisla prierdefaire cette réflexion, ne voyant rien plus folide à lui aporter pour ma defenfe. IVIais comme j'avois été extrêmement touché de ce qu'elle m'avoitdit, & que j'avois mé- dité pendant quelques momens ma réponfe, elle prit mon filence pour l'embarras d'un homme qui fe fent coupable , ik qui efl con- fondu par les juftes reproches qu'il mé- rite. Elle fe leva dans cette penfée. Je la priai envain d'arrêter. Son indignation pa- roilToic dans tous fes mouvemens. Elle me dit qu'elle ne vouloic plus ni commerce avec moi , ni afyle dans ma maifon ^ & qu'elle alloit aprendre à fon Père mes noirceurs (Se mes infamies. ':, . -

Je

DE M. C.LEVELAND. I2l

Je ne m'arrête à ce détail que pourmon- trerparfon exemple, à quel excès de trou- ble les pafljons peuvent nous conduire. Je fus fi ému de Ton adtion, que la voyant dé- jà proche delà porte, & moi trop éloigné pour l'empêcher de fortir , je tirai monépée avec un tranfport que toutes mes expref- iîons ne reprefenteroient jamais ; & déchiré encore plus par la crainte de la perdre , que par celle du deshonneur dont elle me menaçoit , je m'écriai que fallois me percer le cœur fi elle fortoit fans m'entendre. Le ton funefte dont je prononçai ces paroles , lui fit tourner la tête au moment qu'elle achevoic d'ouvrir la porte. Elle fut fi effrayée de ma poiture, qu'elle demeura comme immobile à me regarder. Je me jettai à genoux dans le -lieu même j'étois, <Si tendant les bras vers elle ; O Cécile I lui dis-jc , écoucez-moi. Je vous conjure de m'ecouter. Aprenez rhiftoire du plus malheureux homme qui fut jamais. Je fuis coupable ; je ne prétens point me juliifier, mais je veux exciter votre compalHon. Je vous demande en grâce de în'encendre un moment , 6: je meurs fi vous me le refufez. Elle étoit trop fenfible pour n'être pas touchée du tour naturel de mes prières. Après avoir balancé quelque tcms ^ elle repoulfa doucement la porte , & elle s'aflit fur la chaife la plus voifine. Vous vou- lez m'effrayer , me dit-elle , & je devrois ne l'être guéres après avoirjconnutous vos artifices. Mais voyons ce que vous avez de important à m'aprendre. Je nie rapro-

Tome V> F chai

Z28 Histoire

chai d'elle ; & l'amour qui venoit de me rendre coiLme furieux & infenfé , me rendit alors indifciet , en me faifanc révéler ce que j'avois réfolu de cacher pendant toucemavie. Hélas i lui dis je , daignez donc m'écouter, & voyez (i c'eîl votre haine que je mérite!

Je commençai par lui aprendre qui j'étois , avec une partie des triftes circonftances de ma première jeunefle. Je lui racontai enfui- te ce qu'on a vu de plus attendriflant juf- qu'ici dans mon hiiloire , pour la conduire au malheureux dénouement de 1 infidélité de mon Epoufe. Quand le fujet eut été inoins trifte , la dirpofition j'étois n'eûc pu manquer de rendre ma narration infini- nient touchante. Elle m'écouta d abord avec plus de curiofité que d'émotion ; mais à me- fure que les événemens fe dévelopoient , je remarquai qu'elle paroifToit s'interreder <Sc s'attendrir. Elle changeoit quelquefois de couleur. Souvent elle fe rernuoit fur fa chai- fe, comme fi elle eût cherché une pofture nouvelle elle p{it trouver encore plus de fatisfoction à m'entendre. Je voyois par le moiivernent de ion fein , que fa refpiration étoit agitée , & qu'elle fe changeoit quelque- fois en foupirs. Ce n'étoit rien néanmoins en comparaifon de ce qu'elle paroiflbit fentir îorfque jelui reprefentois mes agitations inté- rieures à. mes combats en faveur delà vertu, ou contre la douleur. Ses yeux s'attachoienc alors fur moi; tous les mouvemens de fon ame fe peignoient fur fon vifage ; il fembloic qu'elle éprouvât tout ce que je lui racontois.

Enfia

DE M. Cleveland. ï23

Enfin j'arrivai à cette malheureufe partie de mes avancures , à laquelle elle dévoie pren- dre le plus d'intérêt. Je ne lui avois pas dé- guifé les excélentes qualités de mon Kpou- fe , ni la tendreiTc infinie que j 'avois eue pour elle. Ainfi je lui confciTai que j'avois reflenti en la perdant , tout ce que la dou- leur ôc le dcfefpoir ont de plus amer. Je lui fis une peinture fi vive de l'excès de mes pei- nes , que je vis Tes yeux fe couvrir de lar- mes ; & quoiqu'elle tâchât de me les cacher en les clTuyant avec foin, il en rctomboit pref- que aufijtôt malgré elle, je finis mon récit. Voilà , lui dis-je , quel a toujours été ce cœur que vous accufez d'artifice & de perfi- die, je le croyois guéri de l'amour, & en proye pour jamais à la trilleffe. Mais de même qu'il n'a pu cefler d'être droit & fin- cére , il ne fçauroit ceOer non plus d'être ten- dre. Je vous ai belle Cécile. J'ai pris plus ô^amcur dans vos beaux yeux , que je n'en avois jamais' fenti. Le charme de votre pre- fence a difllpé toutes mes douleurs. Déli- cieufe paffion ! Hélas ! elle eût fijffi pour rendre le relie de ma vie heureux & tranqui- \e. Mes defirs n alloienc pas plus loin. Je n'ai jamais perdu de vûë l'obltacle invinci- ble qui doit les arrêter. Vous fç;ivez dans quelle retenue je les ai toujours confervés. Maisefl-iléconnant quej'aye marqué unpeu moins de iriodération lorfque j'ai pu join- dre au plaiîir de vous adorer celui d'ctre ai- mé de vous , de l'aprendre de votre bouche , ù. d'eu recevoir mille tendres ailurances?

F2 Ah t

,124- Histoire

Ah ! trouverez-vous des hommes qui foient capables de la perfection de la SagelFe, dans i'excès du bonheur? D'ailleurs . fouvenez- vous en ; ai- je abufé de vos bontez julqu'à mériter les noms de Scélérat & de Perfide ? Ai-je balancé à vous découvrir les malheu- reux liens qui m'empéchoienc d'être à vous? Vous ai-je laifTé dans une erreur qui puifTe ni'êtrc reproché. Non j non , j'ai fuivi les rigoureufes loix de l'Honneur & de la Vertu. Je me luis fait une violence , qui mérite bien iDoins votre haine , que votre ellime & vo- tre compafîion.

Ma narration avoit duré prefque une heu- re. L'agitation oîi j'avois été auparavant , & celle même que j'avois feutie dans un dif- cours rilong&lipaflionné,me jettérentdans le dernier épuifement. Cécile s'en aperçut. Elle en témoigna de l'inquiétude ; ce fut la première marque à laquelle je reconnus flu'il s'étoit fait quelque changement dans fes difpofitions. Je fui vis aulTi tôt le confeil qu'elle me donna , de prendre quelque cho- ie pour me remettre. Je revins auprès d'el- le, «nais le cœur fi trille & l'air fi confterné, quejen'avoispeut êtrejamais paru plus abat- tu dans mes plus grands malheurs. Quoi- que je fentjfle le prix de l'inquiétude obli- geante qu'elle avoit témoigné, je n'ofois en- core lever les yeux fur les fiens. J'étois timi- de & tremblant aux pieds d'une Fille de feize ans , comme fi j'eufie attendu d'elle l'Arrêt qui devoit décider de ma deftinée. Elle avoic £rop de pénécracion, pour ne pas découvrir

à

DE M. Cleveland." 125

à mon air une partie de ce qui fe pafToit dans mon ame. Rien ne le démêle fi facilement que les allures de lafincérité , même fans le fecours de l'expérience. Ma paix étoit déjà faite avec elle ; & s'il lui reitoit quelque au- tre fentiment que celui de la joye , je n'en étois pas plus l'objet qu'elle-même ; c'eft-à- dire, qu'elle s'affligeoit pour elle 6c pour moi, de rimpoOibilité qu'il y avoit pour tous deux d'être jamais l'un à l'autre. Cependant, elle ne me fit point connoître ce qu'elle pen- foit Icà-deflus. Elle fe contenta de prendre un vifage plus ferein , & de recommencer à m'entretenir avec fa douceur ordinaire. El- le me fit diverfes queftions fur les qualitez de mon Epoufe , fur la caufe de Ton inconf- tance , fur le lieu de fa retraite , <k fîjr les fentimens que jeconfervois pour elle. Tou» tes mes réponfes furent fincéres. Notre coa- verfation ne roula point fur autre chofe ^ jufqu'à l'heure que j'avois marquée à Drink pourrevenir.

Ce fut elle-même qui lui ordonna d'aver- tir en fecretma Belle fœur& ma Nièce qu'el-r le étoit au Parc avec moi , 6c que nous les y attendions avecimpatience. Elle lui recom- manda le filence à l'égard de toutes les autres perfonnes de ma Maifon. Vous reviendrez- aufiitôt, ajoura-t'elle; j'ai quelque chofe de plus à vous ordonner. Drink fe tourna vers moi pour me demander aulfi mes ordres , & voyant que je ne lui en donnois aucun , il fortit au(îi-tôt pour exécuter ceux de Cécile. Il dut être furpris de mon filence , car je ne

F 3 pro

liô Histoire

prononçai point un feul mot devant lui. Il fembloïc que tout ce qui venoit d'arriver eût donné quelque autorité fur moi à Lecile , (Se c|u'eile en prit l'air, suffi naturellement que je prenois celui de la foumjfiion Ôt de l'o- béilTance. J'étois debout. Elle me dit de m'afifeoir. Mon chapeau & mon épée étoient à terre : elle me dit de les prendre & de les mettre en ordre , afin que ma Sœur ne pût fe défierde rien. Il eft vrai qu'il n'y avoit ni fierté 5 ni hauteur dans le ton avec le- quel elle me faifoit exécuter Tes volontés. C'étoit le ton d'une perfonne qui efl f are d'ê- tre aimée , qui aime encore , & qui n'ofe le dire ; mais qui fouhaite qu'on le penfe , & qui n'efl pav fâchée qu'on l'aperçoive. Pour moi , j'obéifTois par honte , (i j'ofe parler ainfi , autant quepar ardeur & par finiplici- d'amour Ma condition d'homme marié me parojfîbit ?i humiliante, quejecroyois Cécile en droit de me faire acheter à toutes fortes de prix le bonheur d'être fouffert au- près d'elle Elle ne pouvoit me faire porterde chaînes qui me parufTent trop pelantes. Tel étoit l'excès de ma foiblefle. J'étois le joûec de I Amour & de mon propre cœur.

Ma Belle -fœur & ma Nièce étans arri- vées, elles furent fort furprifes d'aprendre de Cécile les raifons qui l'obligeoient à fe ve- nir cacher pour quelque tems dans mon Parc. Elles lui promirent de lui tenir compagnie fans cède , & de ne rien épargner pour lui faire éviter l'ennui Nous réglâmes, que pour tromper mes Dômeftiques, ma Belle.

fœur

> DE M. C L E V E L A N D. 12?

fœur & fa Fille feindroient d'avoir befoin pendant quelque tems de l'air du Parc, «Se qu'elles feroient tranfporter un lit dans le Bâtiment ; ce qui fuffiroit , avec celui qui y étoit déjà. Il leur étoit facile de s'y faire aporter leur nourriture , fans donner lieu aux foupçons. Drink , 6i les deux Laquais qui ëtoient à Paris avec mon Equipage , pou- voient être employez feuls à cet office ; & j'étois fi accoutumé moi-même à me faire fervir à manger dans cet endroit, que cela ne devoit point paroître extraordinaire. Tou- tes les autres commoditez pouvoient leur être fournies avec la même facilité. Le feul embarras étoitde déguifer long-temsce mif^» tére à Madame Lallin. 11 n'y avoit point de prétexte qui pût difpenfer ma Belle fœur de la recevoir lorfqu'eile viendroit la vifiter^ Nous conclûmes qu'il falloit abfolument lui communiquer noire fecret. Je n'y trouvois point d'autre difficulté , que la différence des Religions, & le fcrupule qu'elle pourroitfe faire de contribuer à receler un Hérétique. Mais je lui crus aflez de raifon , pour pren- dre la chofe dans le meilleur fens. je ne voyois point d'ailleurs qu'il fut nécedaire de lui aprendre le véritable motif qui faifoic cacher Cécile. Nous réfolumes de lui dire feulement que Mr. de R. m'avoit prié de la tenir en fecret chez moi , dans la crainte qu'elle ne fût enlevée ; & de lui faire enten- dre que la caufe de cette crainte n'étoit qu'u- ne intrigue d'amour. On fe perd quelque- fois , à force de précaution» Un aveu iiocére

F 4 nous

î^B Histoire

nous eût mieux réû/îî avec une femme da caradlére de Madame [.allin que le détour & Tartifice ; il Teûc engagé à la difcrétion par honneur : au lieu que n'étant point fur fes gardes , parce qu'on ne lui avoit rien confié fous le fecret , elle fit imprudemment Cécile plus de mal que nous n'en cuffions pu craindre en la mettant tout à fait dans notre confidence.

Nous la fimes venir fur le champ , de peur que le délai ne lui parût couvrir quelque myiiére, Elle n'aprit de nous , que ce que nous étions convenus de lui dire. Cécile fit enfuite partir Drink , pour aller infor- mer fon Père qu'elle étoit m oins éloignée de lui qu'il nes'imaginoit. Nous attendîmes fon retour , avant que de prendre un peu de fom- meil. j'en avois befoin plus que perfonne > dans le defordre oîi étoient encore tous mes fens. Drink revint. Jl nous raporta que M. de R. fuivant la réfolution que nous avions prife enfemble , publioit qu'on lui avoit enlevé fa Fille ; & qu'il affeQoit même de la faire chercher de tous cotez. Il ajou- ta , qu'il avoit fort aprouvé le changement de notre projet ; & qu'il viendroit me remer- cier aufli-tôt qu'il le pourroit , de l'amitié que j'avois pour lui & pour Cécile. Cette aimable Fille rougit à ce difcours , & je fus encore plus déconcerté qu'elle. Heureufe- ment, je m'étois retiré à part, avec elle, pour entendre le raport de Drink. Mais pré- voyant que dans la fuite j'aurois rarement le bonheur de l'entretenir en particulier , je me

fentis

DE M. Cleveland. 129

fentis animé par fa rougeur à lui parler avec un peu plus de hardielïe que je n'avois faiE une heure auparavant. Sans pronçncer le nom d'amour , je la conjurai de le (buve- nir qu'elle avoit le pouvoir de me rendre content ou malheureux , & que la more étoit moins horrible pour moi que fa hai- ne. Le ton de ma voix étoit auffi trifle que mon vifage. Elle me regarda quelques mo- mens fans répondre, comme fi elle eût balan- cé à me faire cette faveur. Cependant , je vis touc-d'un-coup les yeux s'attendrir ; & je fus furpris que baiHant la tête vers moi , elle me dit; Pauvre infortuné, que je vous plains t £lle s'arrêta enfuite un moment : Mais je veux vous le dire , reprit elle , s'il eft vrai que vous m'aimiez, vous pouvez encore être heureux. Elle me quitta auffi- tôt , pour rejoindre les autres Dames.

Je ne me trouvai point aflez tranquile pour la fuivre. Mon trouble eut éclaté trop v'i- fiblement aux yeux des autres ; je voulois^ du moins le tenir caché. Je fortis du Bâti-- ment, comme Ci je n'euHe point eu d'autre- deiïein que de lui laifler la liberté de fe repo- fer ; & ne me fouciant point d'être aperça^ de mes Domeftiques depuis que ma Belle- fceur & Madame Lallin fçavoienrmon re- tour , je m'enfonçai dans le Parc pour m'y' livrer à mes rêveries. Mes premières réfle- xions ne tombèrent point comme autrefois ^ fur les maladies de mon cœur , ni fur le defor- dre de ma raifon. Quoique je ne puflTe me- dérober la vue 6l le fcntiment du triite étac

F 5- oi^

130 Histoire

oii j'étois réduit , j'affedlois d'en éloigner moj) attention. Je me défendois même de cette penfée avec une efpéce de crainte, il fembloit que les remords 6i la honte tournaf- fent autour de moi, pour chercher l'entrée de mon Ame , & que je fifle des efforts con- tinuels pour les repoufler. Que dirai-je ? Jvîes maux m'étoient chers. J'étois parvenu à ce point d'aveuglement, oh l'on craint moins le poifon , que le remède.

Ce qui m'occupa donc uniquement , fut<