PERKINS LIBRARY UuKe Unîversity Kare l5ooks PHILOSOPHE ' A N G L G I S , o u HISTOIRE DE MONSIEUR CLEVELAND, FILS NATUREL DE CROMWEL, Ecrite par lui • même , & traduite de J'Anglois par l'Auteur des Mémoires d'un Homme de Qualité. TOME CINQ^UIE'ME. A AMSTERDAM, Chez J. RYCKHOFF, i74+. LE PHILOSOPHE AN G L O I S,^'\^^ ^ ou ^m? ou (y g HISTOIRE D E Ma CLEVELAND FILS NATUREL DE CROMWEL. SUITE DU LITRE ^SEPTIEME, E PENDANT, Madame Lallin & me Belle-fœur, âufquelles il n'é- .'hapoit point une feule de mes dé- narches, & qui avoient trop d'ef- pric pour fe payer d'aparences , ne s*en rapor- térent pas tout-à-fait à la contenance tran- quile que j'avois fçu prendre en leur prefen- ce. Sans pénétrer dans le fond du myftére , elles jugérenc avecraifon, qu'il s'étoitpafle Tome V, A quel- z Histoire quelque chofe d'extraordinaire ; & voulan* prévenir tout ce que leur amitié leur faifoic craindre , elles prirent cnfemble des mefures fort adroites pour me procurer malgré moi des divertilTemens qu'elles m'avoient propo- fez jufqu'alors inutilement. Saumur étoit rempli de perfonnes de mérite & de gens de Lettres. Elles s'adrelTérent aux plus cé- lèbres , (Si. leur ayant fait e.itendre le befoin que j'avois d'être confolé , elles les engagè- rent a m.e rendre de fréquentes vifîres. Mais comme elles craignoient queje ne fuile point dirpofc à recevoir ce remède , fi je venoisà fçavoir que c'étoit à leur follicitation qu'il m'étoit ofl'ert ; elles convinrent avec les per- fonnes qui dévoient me vifuer , de la maniè- re dont ils s'y prendroient pour me faire goûter le motif de leurs vifites. Le premier qui me fit cet honneur , fut ua des principaux Miniftres des Eglifes Protef- tantes de France. Mon Valet, qui avoit re- çu les infl:ru6tions des deux Dames , vint ine l'annoncer comme une perfonne de la plus haute dillindion, qui demandoitavecemprel^ fement à me p-irler, pour des affaires de la der- Biére importance qu'il avoit à me communi- quer, je me plaignis d'abord de Ton impor- tunité. Cependant, je ne cru* pas pouvoir me dirpenfer de le recevoir. II fut introduit; fon air étoit grave : il m'expliqua le delîeia qui l'amenoit. Ayant apris, me dit-il, le fé- jour que je faifois depuis quelque-tems à Sau- mur , & la pt'rt que j'avois à la faveur du Roi d'Angleterre^ il avoic cru pouvoir s'a- dreffer DE M. Cleveland. 5 drelTerà moi avec confiance , pour m'inter- refler au foutien de la Religion réformée , qui avoic befoin plus que jamais de protec- tions puiflances. Elle erf menacée en France , continua-t-il , d'un coup fi terrible , qu'elle y eft à la veille de fa ruine. L'animofité du Cler- gé contre nous éclate en mille manières. Nous Ibmmes informez de bonne part, qu'on ne fe propofe rien moins que l'abolition de tous nos privilèges ; & connoiflans le zèle de nos ennemis , nous nous attendons tous les jours d'êtreréduics aux dernières extrémitez. Peut- être ferions nous mieux de prévenir l'orage par une fuite volontaire; mais il eft incertain même fi l'on nous laifl"eroit la liberté de fuir. Cependant , comme nous ferons forcez tôc ou tard de tenter ce parti , nous croyons devoir penfer de bonne heure à nous ména- ger un afyle II nous en faudroit un, fur- tout pour cette Académie, qui cft regardée parmi nous comme le centre des Sciences & le Sanduaire de la Religion. Alors le Miniflre m'expliqua plus particu- lièrement quelles étoient fes vues du côté de l'Angleterre. II me fit un plan trop bien or- donné , pour être né fur le champ,- Ôl n'ayant pu prévoir, vingt quatre heures auparavant, Toccafion-qu'il auroit de m'entretenir, il eft indubitable que fon projet avoit précédé la prière des deux Dames èc l'envie de mecon- foler. Son principal defir étoit d'obtenir du Roi d'Angleterre un lieu de retraite dans fes Etats pour l'Aca iémiedeSaumur. Winchef- ter ou Southamptoa eufient été les deux Vil- A 2 les Histoire * iesqu*ileût choifies le plus volontiers. Nous y ferions fleurir , me dit-il 3 la Religion 6c Jes Sciences. Le paflage de tant de B rançois, qui ne manqueroient point iie quitter leur Patrie pour nous fuivre, feroit un accroifle- ment de force & de richefles pour l'Angle- terre , fans compter la bénédiftion du Ciel, qui fe répandroit fans doute fur un établiflTe- ment que le feul zèle de la piété ù. de la J^eligion auroit fait naître. Après l'avoir écouté allez long-tems pour être inftruit de tout fon deffein , je lui ré- pondis avec fincérité, que quoique je n'euf- fe jamais fait profeffion d'être attaché parti- culièrement à la Religion ProteftantCjècque je me fufle borné jufqu'alors à celle de la Na- ture 5 qui cnfeigne à honorer Dieu comme le feul Maître^ & à aimer les Créatures, parce qu'elles font fon ouvrage,* ces deux princi- pes fuffifoient pour me porter à rendre fcrvi- ce de bon cœur à tout le monde : Que j'ea trouvois même un nouveau motif dans la violence de ceux qui perfécutoient fa Reli- gion , étant perfuadé que les hommes doi- vent être libres , du moins dans l'hommage die leur cœur , & qu'il y a de l'injuflice à con- traindre tyranniquement les confciences. J'a- joutai , i^ue c'étoit cette dernière raifon qui m'avoît fait choifir en France Saumur pour mon féjour, parce que, fans connoître parti- culièrement tous les principes de la Religion Procédante, j'avois apris que ç'enétoicun, de ne contraindre perfonne , â. de regarder çpmme le meilleur culte celui qui efl le plus Cnçére, BE M. Cleveland. jr fincére. Mais le fervice que vous demandez de moi , ajoûtai-je , furpaire mes forces , & je ne vois point ce que je puis vous offrir au- delà de ma bonne volonté. Ma réponfe donna deux avantages fur moi au Miniftre , pour le deflein qu'il ayoit de contribuer à ma confolation par fes viûces & par fes difcours. Il en profita fur le champ avec tant d'efprit & decivilité , que je n'en eus pas la moindre défiance. Pour ce qui regarde vos forces , reprit-il , je fçai , Monfieur , ce que nous en pouvons attendre. Ne croyez pas être ici tout-à-fait inconnu. Nousfçavons dans quel degré défaveur vous étiez auprès duRoiàRoîien&à BayOnne: lesfervices que vous avez tâché de lui rendre en Amérique ne la diminueront point. Si vous me permettiez de douter de quelque chofe , ce feroit plutôt de votre bonne volonté ; car après l'aveu que vous faites d'ignorer les principes de no- tre Religion, je ne vois point par quel inté- rêt ou par quel motif vous feriez porté à la favorifer. Il me pria làdeiïus de trouver bon qu'il me vît quelquefois , pour m'expliquer en quoi confiftoit la Religion Proteftante, & m'interrefler ainfià fa défenfe par d'autres motifs que les raifons générales d'équité na- turelle & d'averfion pour la violence. Cette propoficion m'embarraiTa.Onadéjavû dans cette Hiftoire, de quelle manière j'étois difpofé en matière de Religion. Ma Mère ayant pris à tâche de ne m'infpirer aucuns préjugez dans mon enfance , je m'étois trou- \éy commej'ai déjà dit , toute la liberté qu'il A 3 falloic- 6 Histoire falloît pour faire un choix definterrefTé lorf- que j'avois eu le parfait ufage de ma railbn. ivlais c'étoic cette liberté même de choifir, qui m'avoit alors empêché d'en embraller une. J'avois été frapé de cettediverfité de fen- timens qui forme les Sedes différentes ; à, les confidéranc avec le fang froid qu'on a lorf- qu'on eft exempt de préjugez, je n'avois rien découvert , à la première vûë , qui m'eût pa- ru airez déterminant pour m'en faire préférer une à toutes les autres. Voici comment j'a- vois raifonné. Supofons , avois-je dit , que le nombre de toutes les Seftes fe réduife à cin- quante. 11 n'y en a point une feule qui ne con- damne toutes les autres , & qui ne fe croye feule en pofleiïion du vrai culte. Mais les quarante neufautresquis'attribuent leméme avantage la condamnent auffi. Si je les inter- roge féparément ou toutes enfemble , je trou- ve toujours quarante neuf voix qui font con- traires à chncune , & une feule voix qui lui eft favorable; encore n'eft ce que fa propre voix. J'ai donc toujours quarante-neuf mo- tifs , contre un , pour les rejetter toutes , 6c Jes croire faudes fans exception. Je veux néanmoins fupofer encore , qu'il n'y ait que quarante-neuf Scélesdansl'erreur; ce qui eft abfolument néceffaire, s'il eft vrai qu'il y en ait une qui n'y foit point : vSuis je plus avancé après cette fupofition ? Oli trouverai-je af- fez de lumières pourdémêler celle qui pofTé- de le précieux trefor de la vérité ? Et fi. ie parviens par mes efforts à me figurer que j'a* perçois quelque jour dans ce labyrinthe , comment DE M. CLEVELAND. t comment ferai-je plus de fond fur mon pro- pre jugement , qui fera mon feul guide , que fur quarante-neuf témoignages qui s'accor- deront toujours à prétendre que je me fuis trompé ? Il ne fcrc à rien de répondre , que dans une matière aufîî importante que la Religion , tout ce que nous ne voyons point par nous-mêmes, doit nous être fufpedb; & par conféquent , qu'un degré de certitude propre & intérieure ell; équivalent à quaran- te-neuf témoignages extérieurs: cette répon- fe, dis-je , efh fans force ; car l'importance de la Religion eft la même à l'égard de tous les hommes , dans toutes les Seétes , & je ne fçaurois penfer raifonnablement que je fois le feul qui ait à cœur l'intérêt de fon ame & l'amour de la vérité. Ce raifonnement m'avoit tenu en garde contre toutes les Seules particulières foit en p'rance, pendant le féjour quej'yavois faic en fortant d'Angleterre; foit en Amérique^ dans le raport que j'avois eu avec les Efpa- f^nols , & même avec mes Compatriotes. Je n'étois nullement difpofé à croire fur la foi d'autrui. Je n'avois jamais eu , non plus , le tems ni les commoditez nécelfaires pour m'in« flruire par ma propre étude ; de forte que j'avois toujours remis à prendre un parti là- de(Tus 5 lorfque j'en trouverois des occafions & des moyens qui ne s'étoient point encore prefentcz. Je dois ajouter, que j'avois tiré affez de lumières de la Philofophie , pour me compofer une Religion dont ma raifon étoic fatisfaite. C'eil ce que j'ai déjà faic remar- A 4 quer 9 HlSTÔIR? c]uer dans le récit de mon Gouvernement d*A- inérique, & dans le plan des cérémonies re- Jigieufes que j'y traçai à mes Sauvages. En* fin , un refpedî infini pour la Puiffance & la Majjfté du Souverain Etre ; un grand fond de reconnoilTance pour Tes faveurs & de fou- îTiifTion à fes volontez ,* beaucoup de droi- ture, de charité & de tempérance , avoient fait toute l'efTence de ma Religion jufqu'au tems de mon arrivée à Saumur. ^La proportion du Miniftre me caufadoryc d'abord quelque embarras. Je demeurai un moment en filence , avant que de lui répon- dre. Qu'ai je à faire , dis-je en moi-mêm.e, d'acquérir de nouvelles connoifTances , qui ne me rendront ni plus fage , ni plus tranqui- ie ? J'adore fincérement mon Créateur. Que manque t-il à l'amour & au refpeft que je lui porte , & pourquoi m'embarralîer dans des queflions qui ne me regardent point ? Cependant une courte réflexion que je fis fur l'impuifTance de la Philofophie , dont je m'étois plains avec tant d'amertume deux jours auparavant, me fit fouhaiter d'enten- dre raifonner le Miniftre fur fa Religion. Je le trouvois homme d'efprit. Je m'imaginai que je pourrois recevoir de lui quelque nou- velle idée , qui me ferviroit comme d'ouver- ture pour arriver au repos par quelque voye qui m'étoit inconnue. Je repris la parole , dans le tems qu'il commençoit à s'étonner de mon filence , & je lui fis connoitre honnête- ment , que je ferois toujours difpofé à l'écou- ter avec plaiûr» Je DE M. Cleveland. p Je ne fçai fi ce fut zèle pour ma converCon , ou fimple compaflîon pour ma triftefle , qwi lui infpira toute l'ardeur avec laquelle il pa- rue fe porter à mon inftrudtion. Il revinc dès l'après-midi du même jour. Ses leçons furent méthodiques. Dans la première, il me fit un plan général de fa Religion , pour me faire apercevoir d'un coup d'œil, me dit-il , l'enchaînement de toutes les par- ties. Je n'ai pas defTein de répéter ici fes dif- eours , qui ne feroient pas far^s doute aufii- nouveaux pour mes Ledteurs, qu'ils le furent alors pour moi , mais je confeflTe que je trouvai de la fatisfadlion à l'entendre , & que (on fyftême me parue aflez raifonnable pouf me faire fouhaiter qu'il pût l'apuyer dans la fuite par des preuves folides. Jl eut beaucoup de joye de me laifler dans cette difpofition ,- & il m'alTura qu'elle augmenteroit à- chaque vifite. Je ne cachai point le foir à ma Belle-fœur" & à Madame Lallin, que j'étois content dé- mon entretien avec le Miniftre, & que j'a- vois goûté fes idées de Religion. Ma Belle- fœur, qui ne pouvoic manquer d'dtre zélée Proteftante, ayant été élevée dans la Colo-' nie de Ste-Héléne , marqua une fatisfadlion' extrême de ce qu'elle aprenoit. Mme Lallin étoit attachée à la Religion Romaine : elle m'écouta avec plus de froideur. Mais fi elle eut afiezde pouvoir fur elle-même pour ne pas marquer autrement que par fon filence ce qui fe palToit dans fon efpric , elle s'occupoic pendant que j'entrctenois ma Sœur r, dos" A p îîioyens^^ lo Histoire moyens d'arrêter l'effet du zèle du Minîflre, Elle avoit ignoré jufqu'a lors que je fuffe enco- re à prendre un parti fur la Religion ,* & lorf- qu'elle s'étoit accordée avec ma Belle-fœur pour m'attirer les vifites du Miniflre , elle n'avoic eu en vûë que de procurer un remè- de à ma triftefTe. Mais s'apercevant qu'elle avoit contribué à me faire naître l'occafion de prendre de reftirae pour la Religion Pro- teftante , & craignant qu'il ne me prît envie de rembrafler, elle s'en fit un reproche, & elle réfolut de réparer ce qu'elle regardoic comme une imprudence très-criminelle. A peine attendit elle jufqu'au lendemain ma« tin , pour me chercher des préfervatifs con- tre le poifon qu'elle s'imaginoit que j'avois avalé. Elle alla chez les PP. de l'Oratoire; elle demanda à parler au Supérieur, qui s'a- peloit le Père le Bane; & lui ayant expofé îbn embarras & Tes fcrupules , elle lui deman- da confeil fur fa conduite. Ce Père s'étanc fait expliquer tout ce qui me regardoit, fen- tit lui-même enflâmer fon zèle. Il ne crue point devoir encore defefpérerde m'amener à la Religion Romaine , lorfqu'il eut apris que jen'avois eu que deux entretiens avec le Ivliniflre. Il en fit concevoir aufli l'efpérance à Madame Lallin , & il lui promit de me rendre vifite incelTamment , fous quelque prétexte qu'il fçauroit faire naître. En effet on me Tannonça , quelques heure» avant le tems du dîner. Je le reçus honnê- tement. 11 avoit l'air fin & poli, tous les de- hors agréables ^ & une manière de fe prefen- DE M. CLEVELAND. IX ter qui iTi*enchanta Le prétexte qu'il emploi'a pour juflifier fa vifite , fut afTez froid (Se allez éloigné ; mais n'ayant nul foupçon de Ton dedein , je crus Ton premier compliment fin- cére , (Se jelui témoignai que j'étois bien aife de devoir fa connoilTance aux raifons qu'il m'aportoit. Jamais on ne s'infinua avec plus d'adrcfTe ik de fubtilité, que le Père le Banc. Eh un moment il fit tourner notre en- tretien fur le fujet de la Religion; & fans marquer la moindre afFedtation , ni s'infor- mer à quel parti j'étois attaché , il me fit uq tableau racourci des principaux dogmes de la Religion Cathojioue , en fuivant à peu près la même méthode que le JVîiniftfe. Je fus (1 furpris de la reffemblance que je trouvai en- tre les deux Do(5i:rines , qu'étant encore mal inftruic du fond des chofes , je crus le Père de l'Oratoire Procédant. Je lui dis que j'avois entendu îa veille, de M. C. ,1a plupart des principes qu'il venoit d expofer, (Se qu'étant fort fatisfait de ces deux expofitions qui me fembloient s'accorder, je n'en attendois plus que les preuves. O Dieu ! s'écria le Père le Bane , vous me faites le tort ^ Monfieur , de croire que je puide jamais m'accorder avec M. C. ! J'abandonnerois donc la vérité , pour prendre le parti de l'erreur ? Que le jufleCicl m'en préferve I Jl m'a donné pour cela trop de lumières à, de droiture. Cette vive exclamation me frapa étrangement. Figurez vous , continua le Père le Bane fans- me lailTer le tems de répondre , qu'un Roi légitime y & juflemeat refpe(^é, porte de?? A <5 Loix- 12 Histoire Lofx qui doivent faire le bonheur de Tes états; qu'elles foiencreij'ûes & pratiquées pen- dant long-tems par Tes ParlemenstSc par Tes Peuples 5 à l'avantage Ôc au bonheur réel de toute la Nation. Il s'élève néanmoins , après un certain tems , quelques perfonnes obfcu- res , de la foule du Peuple , qui , pouflees par des relTentimens particuliers , ou par l'amour de la nouveauté , entreprennent de ruiner la paix de l'état en renverfant ces Loix juftes ôc îalutaires. Mais voulans garder des mefures^ parce qu'ils ont befoin d'artifice pour fe faire des compagnons de fureur & de malignité ,. ils n'entreprennent point de les renverfer toutes à la fois ,• ils attaquent celles qui pa- ToifTent les. plus gênantes , dans lefpérancs de fe faire des parti fans de tous ceux qui font ennemis du joug & de la dépendance. ]ls réùflinrent effcdlivement à s'en faire utr ^ifez grand nombre. Enfin , pour colorer mieux leurinfolence & leur révolte, ils affec- tent d'être extrêmement attachés à quelques- unes de ces Loix , & de les refpefter autant^ que les fujets qui y demeurent les plus fidè- les. Croyez vous ,. reprit le Père , après m'a- voir regardé un moment , qu'on pût penfer. que tour ce Peuple s'accorde ? Non , lai dis- }^, niïurément. Lequel des deux partis divi- fez, reprit il encore , apelleriez-vous le bon parti ,, le parti des bons & des fidèles fujets?: Je ne crois pas qu'il y ait de difficulté ^ répondis je ; c'efl celui qui s'en tient à tou- tes ces Loix que vous fupofez juftes & utir k>s» Et comment croyez-vous , ajouta- t'il ,, qu'on- DE M. Clevelako. 13 qu'on en duc ufer à l'égard de l'autre ? Mais , repartisje , il me fenible que la juftice & l'incérêc public demanderoienc qu'ils fuOenc punis comme des rebelles ik. des perturba- teurs. Faites donc vous- même rapiicacion, me dit alors le Père le Bane. Le bon , l'an- eien parti , cil: l'Eglife Romaine. ToucesJea Sedtcs particulières font venues après elle: les Procéda ns font les derniers. Ce Ibnc au- tant de partis rebtlles, qui onc attaqué di* verfement nos Loix les plus laintes,. & qui n'en ont confervé quelques- ufics , que pour détruire plus fûrement les autres. Nous ns voulons point d'accord avec eux- , mêm« dans ce qu'ils onc encore de commun avec nous. Nous les retranchons de notre corps^ & nous les dévouons à la JuUice divine, qui les punira encore plus févérement au jour marqué pour la vengeance. J'étoistrop mal inilruit de ces matières ^ pour faire au Père des objections bien embar- rair^ntes. je me contentai de lui dire , que (i fa comparaifon écoit jufte j les adverfaires da rKglife Romaine dévoient être aecufez de folie , autant que de malignité & de fureur, Aufîi ne trouve t'on , me répondit-il , ni fo- lidité , ni bon fens-dans leurs ouvrages. Dans le fond , fon difcours , & l'air de con- fiance avec lequel il l'avoit prononcé, firent quelque impreiïion fur moi. GependantjCom- me je n'étois pas difpoféà croire fans preu- ves , je lui fis connoître qu'il falloic quelque chofe de moins général pour me perfuader. Il fe retira fort content de mesdirpofitioDs > 14 Histoire en m'aiïurant qu'il nem'entretiendroit point deux fois fans me convaincre parfaicemenc. Je demeurai quelquetems feul après Ton déparc, plus occupé que je ne puis Texpri- iner de tout ce que je venois d'entendre. Les conféquences que le P. le Bane m'avoit faic tirer de fa comparaifon , me paroifToient (ans réplique. Si Tes rupofitions font vraies, difois- je,ileft clair que 1 Eglife Romaine efl la feule qui enfeigne la vérité. Il m'aflTure que toutes les autres Sedes font forties de fon fein , (5c Dont rien de bon qu'elles n'aycnt tiré d'elle. C'eft l'amour de la nouveauté, ou quelque reffentimcnt particulier, qui les a porté à cet- te réparation. En la quittant, elles ont renon- cé à ce qu'il y avoic de trop févére & de trop onéreux dans fes dogmes , pour s'en former de moins génans , par le même efprit qui leur a fait haïr ceux qu'elles ont rejettez. Qui peut douter un moment que cette con- duite n'ait tous les caraftéres d'une révolte injufte&criminelle? Ces réfléxionsne me pré- vinrent point favorablement pour leMinif- tre,que je m'attendois de revoir l'après-midi. Il vint en effet. Dès les premiers momens de notre entretien , il eut lieu de s'aperce- voir que je n'étois pas aulîî bien difpofé qu'il m'avoit cru la veille. Il en marqua de Téton- nement. je ne balançai point à lui raporter prefque mot pour mot la comparaifon du P. le B;me. Il m'écouta d'abord avec quelque em )3rras ; mais il ne tarda point à reprendre- un vifage riant ; ôl lorfque je lut demandai dans les mêmes termes que le P. le Bane^quel- D E M. C L E V E L A K D. ^T5 le opinion il avoit de ces fujets rebelles donc jevenois de lui tracer l'image, il fit à cette queftion la même réponfe que j'y avois faic moi-même, j'avoue que je fus frapé à l'ex- ces , de cette conclufionjà laquelle je ne m'attendois pas. Mais , Monficur , lui dis-je avec beaucoup de vivacité , vous trahiiiez donc vos intérêts ; ou du moins , vous avez eu delTein d'abord de me tromper par des fa- bles dont vous connoifiiezla faulTetéV Permettez, Monfieur, me répondit-iI;que je prenne à mon tour le droit de me fervir d'une comparaifon. je veux même employer une partie de la vôtre. Supofez donc un Roi tel que vous l'avez reprcfenté, & des Loix auOi fages & aulFi nécelTaires que vous convenez qu'il doit les avoir établies. Elles fubllftent quelque-tems après fa mort,& elles font le bonheur du Peuple qui les oblerve^ Un ufurpateur s'élève fur le trône, par des voyes injuftes. Il aperçoit que ù conduite eft condamnée par les Loix qu'il trouve en ufage; que fait-il V 11 prétend d'abord les ex- pliquer;mais c'eft pour en pervertir le fens 6c ]e tourner à fes intérêts. Peu-à-peu , il y en fubftituë d'autres. Comme fon unique vue ed defe foutenir dans fon ufurpation , il laifle à part le bien public , pour former tous les jours de nouveaux établifTemens qui flâtenc ifon orgueil & fon ambition. Avec quelque adrefle qu'il ait déguifé les anciennes Loix, il fent qu'elles le condamnent encore , & qu'elles jettent furtouce fa conduite un jour qui lui faic honte i il prend le parti d'en inter- dire î(5 Histoire dire la Îe6lure , pour en ôter tout-à-fait la connoiflance. Cependantjla face de l'état fe trouvrchan- gée. L'jgnorance «5c la corruption des mœurs prennent ledefius. Le goût du bien , & celui du vrai bonheur , s'éteignent par degrez. Tout tombe à la fin dans le defordre (Si dans la confufion. En vain fe trouve t'il quel- qu'un qui s'aperçoit du malheur de la Patrie,- 6l qui ofe élever la voix pour fe plaindre ; 1 "u fur pateur employé le fer 6l le feu pour le forcer au filence. Qui ne s'imagineroit que le mal eft fans re- mède ? 11 arrive néanmoins qu'un petit nom- bre de fujets, infiniment fenfibles aux miféres publiqueSjentreprennentdedeffillerlesyeux à leurs aveugles compatriotes. La voye qu'ils prennent eft courte 6c ai fée. Ils ne font que tirer les anciennes Loîx de Toubîi , & le^ cxpoler au public dans leur pureté primitive.^ Fn effet le fentiment du bonheur palTé fe ré- veille auflîtôt dans tous les coeurs. On voie d'où l'o'iî eft tombé , & l'on ne peut le voir fens foupireraprès l'heureuie condition qu'on a perdue. L'ufurpateur s'allarme. Il tonne y ri foudroyé. Mais s'il réuffit par la violence y autant que par l'artifice, à retenir une infini- té d'efclaves fous le joug , il ne fçauroit em- pêcher que ceux qui ont fenti fa tyrannie , ne rompent leurs chaînes, & ne recommencenc- à vivre heureux en fuivans ces Loixfagesdontf ils n'auroient jamais dû s'écarter. Quepen- fez vous à prefent , continue le Minidre , de ©ette p artie du Peuple qui a eu le courage da : le • î M. Cleveland. 17 fe fouflraire à la tyrannie ? Qu'ils ontfatrs- faic tout à la fois , lui dis-je , à leur devoir & à leurs intérêts. L/aplication , reprit-il , n'eft pas difficileàfaire ; & illa fit auflî- tôt dans le fens de rEglife Proteftante. J'avouëque je me trouvai dans un extrême embarras. Cependant , après un moment de réflexion , je me déterminai à lui faire cette réponfe. 11 eft clair , lui dis-je , que dans les fupofitions que vous venez de faire, la jufljce& la vérité font du côté de votre fî^r- fe. Mais vous conviendrez que la conféquen- ce opofée ne fuit pas moins clairement des principes de votre advcrfaire. Si vous prou* vez l'ufurpation prétendue du Chef de l'Egi:- fe Romaine & les altérations dans la Dodtri- ne,je ne vois pas qu'on puifie balancer un mo- ment à prendre parti pour vous ; mais je cro- rai devoir la même jullice aux Chatholiques, s'ils me font voir que c'ell vous , qu'il faut accufer d'innovation. La difficulté ell donc de répandre affez de lumière dans vos preu- ves , pour me convaincre parfaitement de vos aflertions. Or je ne me fens ni la tranqui- lité, ni la liberté d'efprit dont j'auroisbefoin pour vous entendre. Ma réponfe ne le re- buta point. 11 m'aOura que rien n'étant plus clair & plus décifif que les preuves qu'il avoit à m'aporter, je ne pouvois, fans marquer une indifférence criminelle pour le falut , lui ré- fufer une attention fi aifée. 11 n'efl queftion , me dit-il , à proprement parler , que de vousfcrvirde vosyeux. J'ouvrirai l'Evangi- le , (Se vous lirez : je n'eraployerai point d'au- tres 18 Histoire très armes. Vous y verrez clairement notre triomphe & la honte de nos ennemis. Je me rendis enfin à Tes initances , & nous ré- glâmes le tems que nous employerions en- lembie à cetce leélure. Le P. le Bane ne manqua point de revenir le jour d*après. Je lui déclarai , que n*ayant encore ni préjugez ni motifs folides qui pûf- fentme faire pancher de Ton côté, plus que de celui de fon adverfaire , j'étois rélolu d'é- couter d abord le Miniftre^par cette feule rai- fon , qu'il étoit le premier qui m'eût parlé de Religion. Ainfi mon Père , ajoutai je Je vous prie de me laifler la liberté del'entendre, fans me troubler par vos objections : elles di- minuëroient l'atention dont j'ai befoin pour fentir la force de fes preuves. Mais aulîi-tôt qu'il m'aura communiqué toutes fes lumières, j'aurai volontiers recours à vous pour faire un nouvel examen.il nefut pointîatisfaitde cette rélblution. Prenez y garde , me dit-il; le poifon de l'erreur e(l fubtil : vous ferez féduit. Je lui témoignai que ce foupçon m'of- fenfoit, & qu'il me feroit plaifir de modérer fon zèle, donc il m'avoit déjà donné quelques marques importunes. Il fortit mécontent. Ce fut fans doute à cette occafion , qu'il trama le deffein qui fut exécuté quatre jours après , & qui me jetta dans des embarras capables d'interrompre mes douleurs ,fi<:|uelquecho- fe l'eût été de produire ce changement. Je vis le Miniftre régulièrement pendant quelques jours. Le quatrième , à fix heures du foir, on m'avertit qu'un Officier de l'In. tendanc n E M. C L E V E L A N D. Ip tendant de la Province demandoit avec em- prelTement à me parler. J'ordonne qu'on l'in^ troduife. 11 meprefente une Lettre de Cachet y qui contenoic une ordre du Roi de m'enlever avec ma famille pour me conduire à Angers. Moi ? lui dis je avec étonnement Eh! quel intérêt le Roi prend-il à ce qui me regarde ? Comment peut-il être informé feulement que je fuis dans fes Etats ? En France , Mon- fîeur , me répondit-il , le Roi n'ignore rien ; &je vous avertis qu'on ne doit point balan- cer à lui obéir. 11 me déclara enfuite qu'il falloit me difpofer à partir le foir même , (5c qu'il avoit amené deux CarofTes qui me fer- viroient de voitures & à ma famille. Ce ne fut point fans murmurer , que je me préparai au départ. Je demandai s'il y avoit aparence qu'on me laillât bien-tôt la liberté de revenir. On me répondit que cela étoit incertain , & que le mieux étoit de prendre mes m.efures comme fi je ne comptois nullement fur mon retour. J'entendis le fens de ces avis. Je mis ordre à mes affaires , autant qu'un fi coure efpace me le permettoit ; & laifiant Drink pour finir ce qui demandoit la prefence de quelqu'un de mes gens , je pris le chemin d'Angers avec les deux Dames, nos Enfans, & tous nos Domeftiques. Ce myfiérieux voyage ne laiffsit pas de mecauferbeaucoupd inquiétude.Je me tour- mentai envain pour trouver une caufe raifon- nable à îaquelle je pufle l'attribuer. Je n'étois coupable de rien contre les intérêts du Roi , ou du Royaume. L'Angleterre étoit en paix avec 26 Histoire avec la France , & la manière dont j*avoî$ vécu à Saumurjn'avoic rien qui dût me rendre fufpedt. Cependant Madame Lallin , qui de- voit connoîcre mieux que moi le génie & les ufages de fa Patrie , s'imagina que c'étoit ma retraite même & mon humeur fombre qui in'avoient fait obferver. Soyez allure , me dit-elle, que ne vous voyant lié avec perfon- ne , on vous a pris pour un Efpion, On nous fît avancer fort vite , de forte qu'Angers n'é- tant qu'à huit: lieues de Sauraurjnous y fumes rendus avant la fin de la nuit. Je m'attendois que pourfinir cette fcène à peu près comme elle avoit commencé, nous ferions reiïerrez, en arrivant, dans quelque étroite prifon. Oq nous fit defcendre néanmoins à la porte d'une fort belle maifon. Quelques Laquais , qui fe prefentérenc avec des flambeaiix , nouscon- duifirent dans un apartement bien meublé. On nous y fervit quelques rafraichiiïemens , & comme notre trifi:e(re ne nous permit pas de demeurer long teins àtabîe,onnous aver- titen levant les couverts , que nous allions voir paroître Monfe'gneur. Quoique je ne comprilTe point qui Ton dé- fignoit par ce nom , je n'eus pas la curiofité de le demander. Dans l'inltant nous vîmes une porte s'ouvrir. Des hommes vêtus de bianc,s'avancérent vers nous, une bougie à la main. Ilsfcrvoient à éclairer une troifiéme perfonncqu marchoic après eux d'unpas gra- ve. 11 étoit Je haute taille, vêtu d'une robe de drap violet, qui couvroic jufqu'à fes pieds, (5c dont la queue trainoit fort loin par derrière. Une D E M. C L E V E L A N D. 21 Une Croix d'or, longue comme le doigt,pen- doit de Ion col fur ia poitrine. Sa tête écoic couverte d'un bonnet noir , dont le bas étoic quarré , quoique le Commet fût triangulaire. Enfin , tout ion ajuflement fut fort nouveau &fort furprenant pour moi. Madame Lallia s'aprocha pour me dire à l'oreille , qu'elle fe figuroitque c'étoit un Evêque. Nous nous levâmes , à fon entrée. 11 nous fit une lalu- tation fort honnête , mais fans rompre le fi- lence : 6l fe mettant à genoux , il nous invira d'un figne de main à faire la même chofe. Il fit une courte prière en Latin, après laquelle il le leva pours'afleoir dans un fauteuil , en nous priant encore par unfigne honnête de reprendre les places oli nous avions été aflis. J'attendois avec impatience à quoi tout cela devoit aboutir. Il ouvrit enfin la bouche, & s'adrefTant à moi , il me dit qu'une entre- prife aufîi importante que la fienne , avoit du commencer avec raifon par la prière ; qu'é- tant chargé par le Roi de s'employer à moa infîruftion & à celle de ma famille , il fe por- toitdu fondducœurà feconderlesintentions de ce pieux [Monarque : qu'il me félicitoit du deflein que j'avois formé de m'apliquer fé- rieufement auxchofes de la Religion , & de penfer aux intérêts de mon ame ; mais que je dcvois me féliciter moi-même , de ce que . kzèle de Sa Majeflé mefauvoitdu péril oli je m'étois jette imprudemment à Saumur : qu'en me livrant au Miniflre C . . . , le plus dangereux Hérétique du Royaume, je m'é- tois expofé à une féduQioD prcfque iné- vitable 9 22 Histoire vitable, qu'on n*épargneroic rien pour me faire connoître paifiblemenc la vérité à An- gers; qu'on y prendroit les mêmes foins pour ]*in(tru6tion de mes Enfans ; enfin , que je n'y recevrois que des marques d'attention CSc de charité qui me donneroienc lieu de me louer éternellement d'avoir choifi la France pour mon féjour. Cette explication étoic trop claire, pour me laifler quelque obfcurité.j'avois d'ailleurs en- tendu parler de l'ardeur avec laquelle le Cler- gé de France foliicitoit la ruine des Frotef- tans 5 & des moyens qu'il employoit tous les jours pour faire des i^rofélytes. Du caraôlé- re dont j'étois , la violence étoic une mauvai- fe voye pour me conduire à la vérité, je ne tardai point un moment à le témoigner à i'Evêque. je juge, iMonfieur , luidis-je, que vous êtes I'Evêque de cette Vaille ,à, que j'ai l'honneur d'être dans votre maifon. Jle ne fçai û votre deflein ell de m'y retenir;mais je vous déclare que je n'y demeurerai point volon- tairement. Je fuis né libre. Quoique j'aye choifl la France pour mon fejour pendant quelques années , je n'y ai point pris d'enga- gemens qui doivent me faire regarder comme un fujet du Roi. AinO , j'atens de fa juftice qu'il m'y laidera vivre en liberté , auflî long- tems du moins que je ne commettrai rien qui puiflTe l'offenfer. S'il me refufe cette faveur , je fuis prêt à quitter ce Royaume pour re- tourner dans ma Patrie. Je fis cette réponfe d'un ton civil , mais fi ferme, que le Pré- lat parut embarraiîe. il coaciûua néanmoins à me deM. Clevëland. 23 me reprcfenter honnêtement , qu'on n'avoic pas dellein d'ufer de contrainte ,• que je ne trouveroisque de la douceur & de la civilité dans fes manières , & que j'en devois juger par la réception qu'on me faifoit à mon arri- vée , & par la peine qu'il avoit prife lui même de palTer toute la nuit à m'attendre ; que le refte de fa conduite répondroit à ce prélude , qu'il fçavoit quej'étois d'un rang qui méritoic cette confidération ; qu'il alloit me faire con- duire dans un apartement où je pouvois me regarder commue le maître abfolu ; que j'avois befoini'ans doute d'un peu de repos, après la fatigue de mon voyage ; qu'on prendroic d'un autre côté le foin de mes Enfans;& que je pouvois compter entièrement furfes bons offices , & fur le zèle de toute fa maifon à me refpe6lcr(Si à m'obéïr. Je confentis à me retirer , pour prendre quelques heures de fommeil. 11 me quitca , en fe promettant le lendemain , me dit il , beaucoup de fatisfadion à me voir & à m'en- tretenir. J'eus la liberté de me faire fervir par mes propres domeftiques j'étoisfort ré- Iblu en me mettant au lit , de ne pas faire un long fejour dans cette maifon *, car j'avois lieu de croire du moins , qu'on ne m'y re- tiendroit point malgré moi. Mon Valet de- chambre étant venu m'éveiller à l'heure que je lui avois marqué , je lui donnai ordre auITi-tôt d'aIlcrs*informercommcnt les Da- mes (Se mes Enfans avoient paile la nuit. Il tarda peu à revenir , & fon raport fut pour moi une fource de trouble & d'em- barras. \ 54 Histoire barras. Il me dit que s'étant fait montrer Ta* partemenc où l'on avoit mis les Dames,)! n'a- voit oié interrompre leur fommeil , lorfqu'il s'étoit aperçu qu'elles étoient encore endor- mies ; qu'il avoit prié enfuite un Domefti- que de î'Evêque de le conduire auprès de mes Enfans,& qu'il avoit reçu pour toute réponfe , qu'ils n'écoient plus dans la maifon. Je l'ai prelTé de m'aprendre oii ils font , ajouta mon Valet ; il m'a alTuré qu'il l'igno- re; mais que quelque part qu'ils foient , ils ne fçauroientêcre mal. J'avoue que je ne pus entendre ce récit fans émotion.Je me fis habillerpromptemenc, & je fis demander auflî-tôt un moment d'en- tretien à l'Evêquè. Il eut l'honnêteté de ve- nir lui-même dans mon apartement. Je lui expliquai mes craintes. Il ne me cacha point qu'elles étoient judes. Il eftvrai , me dit-il , que fuivant Tordre du Roi , on a tranfporté vos Enfans dans un lieu propre à leiir édu- cation. Vos deux Fils font dans un Collè- ge , & votre Nièce dans un Convent de Keligieufes. Mais vous êtes trop raifonna- ble , pouf vous plaindre ou pour vous allar- mer de ce qu'on a jugé à propos de faire pour leur bien. Quoi ! répondisje, on m'enlève mes Enfans fans ma participation & fans mon confentement , & c eft par ordre du Roi qu*on me traite avec cette violence.^il voulut entrer dans une longue juftification de la con» duice de la Cour, je l'interrompis aveccha- leuTjpourlui demander (î je devoisme regar- der auffi comme prifonnier dans fa maifon. Non D E M. C L E V E L A N D. ÎJ Non , me dit-iî , on n'a nul droit fur votre liberté. Ce n'efl: que par l'honnêteté & la rai- Cbn que j'efpére vous y retenir. Vous avez marqué le defir d'être inflruit de la Religion , & nous croyons vous rendre un fervice pour lequel vous nous devez quelque reconnoif- fance. En vérité, Monfieur, repris-je, voi- là une conduite fi extraordi^naire , qu'elle confond toutes mes idées. J'admire votre zèle ; mais je n'admire pas moins la manière dont il s'exerce. Si vous m'aviez du moins confulté ! Mais , non , ajoutai je , il n'y a rien que je dételle tant que la violence. Ren- dczmoi , s'il vous plaît, mes Enfans ; après quoi je vous déclare que je quitte non-feule- ment votre maifon , mais même le Royaume, où je n'ai nulle raifon qui me retienne. Le Prélat prie alors un ton beaucoup plus grave, pour me faire entendre qu'il ne dépendoic point de lui de me les rendre, & que la vo- lonté du Roi étoit qu'ils fulTent élevez dans la Re-ligion Catholique. Ce refus me piqua tellement , que je réfolus de fortir de la mai- fon Epifcopaleà l'heure même. Adieu, Mon- iteur, dis-je à l'Evéque ; je me retjre , puifque j'en ai la liberté. Il m'importe peu dans quel- ]e Religion mes Enfans foient élevez : leur choix dépendra d'eux lorfqu'ilsaurontatteinc 1 âge d'ufer de leur raifon. Mais ce qui m'im- porte, c'eft qu'eux & moi ne foyons point traitez en Efclaves dans un Pais oii l'on n'a fur nous nulle autorité. Je le quittai malgré les efforts qu'il fit pour m'arrêter. Je me rendis dans uneHôtellerie^ & j'en- Tome V. B voyai 26 . Histoire voyai avertir ma Belle fœur & Madame Laî- lin que j'écôis à les y attendre. Mr l'Evêque fît quelque difficulté de les laifler fortir , mais elles s'obftinérent à le vouloir. 11 me les fit amener par fon Gentilhomme , qui me preira de fa part de retourner du moins chez lui pour y dîner. J'étois trop occupé de la ré» folution que j'avois à prendre dans une con- joncture û importante , pour me rendre à Ton invitation. Je tins confeil avec les deux Da- mes. L'ignorance oii j'étois des ufages du Royaume, me fit écouter le fentiment de Ma- dame Lallin. Elle fut d'avis que je prilîé la porte pour Verfailles, & que je m'adreiïaire à la perfonne même du Roi pour lui demander Juftice. Ce parti me fembîaefFedlivement le plus fur. Comme le bruit de mon avanture s'étoit déjà répandu dans toute la Ville, il s'y trouva quelques Gentilshommes Anglois qui eurent la curiofité de me voir, j'allois monter è cheval lorfqu'ils fe prefentérent pour me faluer. Je les reçus civilement , & je m'en- tretins un moment avec eux du deffein qui m'alloit conduire à la Cour. Ils m'a prirent que je pouvois voir en chemin Mylord Cla- rendon , qui étoit depuis quelques femaines à Orléans. Ce Seigneur, dont je ne pronon- cerai jamais le nom qu'avec un fentiment de tendreffe & de refped , avoic eu le mal- heur detomber dans la difgrace du Roi Char- les , après l'avoir fervi fidèlement pendant plufieurs années dans le premier emploi de ]a Cour. 11 avoit quitté l'Angleterre pour fe retirer en France, & avant que de fixer fon féjour DE M. Cl EVE LA NU, IJ féjour dans quelque partie de ce Royaume > il le donnoit le plaifir de le parcourir pour fatisfaire Ta curiolicé. L'éloge qu'on me fie de ion efprit & de Hi vertu ,n'ic fit naître l'envie de former quelque liaifon avec lui ; ^ fans compter que n étant connu de perfon- ne à la Cour de France , j'cCpérai qu'il au- roit la généroficé de m'y procurer quelque prote E M. C L E V E L A N D. 2^ pour confirmer Ton difcours , à quelles extrê- mitez on s'étoic porté en Anglecerrc contre les Régicides , & contre le cadavre mên^e de Cromwel. Je le remerciai de ces deux con- feils , & je lui promis de les fuivre. Ainîi dans vingt-quatre heures que je pafTai à Orléans , j'acquis utj bien qui mérite d'être cherché pendant des fiécles entiers , un ami vertueux & fidèle. Il me dit en nous quittant , qu'aprèîJ avoir voyagé quelques mois en France , fou deiïein étoK de fe retirer à Roiien pour y paOer le refte de fa vie , & que je pourrois toujours y avoir de Tes nouvelles. Je repris la pofte ; & lorfque je me trou- vai feul , mon trifte cœur fe Ibulagea par un profond foupir. ODieu! ra'écriai*je, feroit- il podlble qu'il y eut encore pour moi quel- que retour de plaifir &c de tranquilité à ef- pérer.^ Après avoir tout perdu par l'infidélité & par la mort , votre bonté me réferveroic- elle une confolation aulîi douce que celle de l'amitié ? Je paiïai ainfi une partie du voyage à examiner (i mon cœur étoit encore capa- ble de quelque autre fentiment que celui de la douleur , & je trouvai qu'il m'étoit égale- ment impofîîble de cefTer d'être tendre, 6C d'être malheureux. Je trouvai , en arrivant à Paris , un loge- ment & un équipage qui m'attendoient. Je ne perdis point un moment pour me rendre à vS. Cloud , oii j'apris que Madame la Du- cheffe d'Orléans faifoit fa réfidence ordinaire. Cette bonne Princefle étoit d'un accès fi fa- cile, que je n'eus point de peine à obtenir B 3 i'hon- 30 Histoire l'honfleur de paroître devant elle. Je lai ex- pofai le fujec de mon voyage , & le befoin que j'avois de fa prote6lior>. Elle me la pro- mit fans balancer. Le foirdu même jour, elle devoit aller à Verfailles. Je lui demandai la permiiîîon de la fuivre , & Tes ordres fur la conduite que je devois tenir. Vous me vien- drez voir demain, me dit-elle , dans l'apar- tement que j'ai à la Cour, & nous prendrons enfemble les mefures qui convieiïdrontaux circonftances. Je me mis en chemin pour Ver- failles , avec beaucoup d'efpérance. La Cour de France étoit alors fi nombreufe & (i biiliante, quil n*étoit pas même facile de trouver un logement commode à Verfail- les. Le Roi venoic de faire avec les Efpagnols une Paix extrêmement glorieufe par leTraité d'Aix-la Chapelle -, & vivant en bonne in- telligence avec fes autres Voifins, une tran- quilité fi génénle avoit amené en France quancité d'î' trargers , qui venoient s'aflurer par leurs yeux de toutes les merveilles qu*on pubîioit ûc ce grand Monarque. La céré- monie du Baptême de M. le Dauphin , qui devoîtbien tôt fe célf'fbr'jr a S. Germain-en- Laye, à pour laquelle on faifoit déjà de ma- gnifiques préparatifs , attiroic aufll toute la Nobleiïe du Royaume , qui ne manque point dans ces occsfions de contribuer de tout fon pouvoiràrelever l'éclat de fa Couronne. On ne voyoit donc de toutes parts que magnifi- cence dans les hnhits , que de faftes dans les équipages,* & à juger par les aparences exté- rieures , le Roi de France étoic au plus hauc degré DE M. Cleveland. 31 degré de gloire ou l'ambition puifTe s'élever. J'eus peine le lendemain de mon arrivée k percer la foule des Counifans qui inondoienc tous les apartemens du Château. Cependantj, m'étant fait conduire à celui de Madame , je fus introduit par un de Tes Officiers , qui m'avoit vu la veille à S. Cloud.Elle fut aver* tie que j'attendois l'honneur de lui parler , & elle m'accorda prefque aufli-tôt la liberté d'entrer dans fon Cabinet. Les chofes, me dit-elle, tournent heureufement pour vous. Le Roi qui ne vient ordinairement chez moi que Taprès-midi , m'a fait dire que je rece- vrois ce matin fa vifîte. Recommencez à m'inftruire de votre affaire , afin que je l'aye prefentc lorfqu'il me fera l'honneur de venir. Je pris alors toute mon hiftoire de Saumur & d'Angers , telle que je la lui avois déjà ra- contée.Comme ilétoitimpofllblequejefifle ce récit fans lui laifler connoîtrequelqne cho» fe de mes trilles dépofitions , elle eut la cu- riofité d'aprendrelacaufe de mes peines. Je lui donnai cette fatisfadlion , en lui^racon- tant une partie des avancures de ma vie. Je ne lui cachai pas même la plus cruelle , qui étoit l'infidélité de mon lipoufe. Son atten- tion marquoit le plaifir qu'elle trouvoic à m'entendre. Mais lorfque j'eus celTé de par- ler 5 je fus étrangement furpris de fa réponfe. Je crois connoître votre Epoufe, me dit-elle. Oiii , ajouta t'elle après un moment de réfle- xion , je fuis fort trompée fi je ne la connois. Mon Enoufe ! Ah ! Madame , lui dis-je , il efl impolTible ; cette perfide créature n'aura B 4 jamais 32 Histoire jamais eu la hardiefle de feprefenter devant ^ vous. Elle n'eft pas effrontée. Plue au Ciel qu*elle ne fût pas plus lâche & plus inconftan. te î II faudroic qu'elle eût renoncé à couco pudeur,pour ofer paroître à vos yeux avec le fardeau de Tes crimes. Vous avez raifon de croire , interrompit la Princefle , qu'elle ne m'en a pas fait la confidence ; mais je me perfuade plus que jamais que c'eft elle-même que j'ai vue. il yafix femaines , continua- t'elle , qu'elle fe fit annoncer à moi fous le fimple titre d'une Dame Angloife qui avoic befoinde ma protection. Je lavis. Sa figure me plut infiniment. Je lui demandai qui elle étoit , & en quoi je pouvois lu-i être utile. Elle me pria de ne pas la prefler de m'apren- dre Ton nom. Mais après m'avoir dit avec beaucoup de larmes qu'elle venoit d'Amé- rique, & qu'elle avoit fouffert mille infortu- nes qui méritoient toute ma compa{rion,elle me conjura de lui procurer un afylé oh elle pût paffer le refte de Tes jours. Je me fentis tant d'inclination pour elle, que fi elle eût voulu s'expliquer davantagefur Tes affaires, je l'euflTe arrêtée infailliblement auprès de moi; mais elle s'obftina à me les cacher , & à con- tinuer feulement de me demander un afyle. Je lui confeillai de fe retirer au Convencde Chailiot,& je lui donnai un de mes gens pour l'y conduire & la recommander de ma part à rAbbcfle. En comparant ce que vous me ra- contez, avec le peu d'éclairciOemens qucj'ai tirés d'elle , je ne doute nullement que ce ne foit votre Epoufe. N'étes-vous pas curieux de la voir V La D E M. C L E V E L A N D. 33 La voir ? répondis je avec un profond fou- pir. Hélas ! je dois la fuiïjau contraire , & m'cfrorcer écernellement de l'oublier. Je ne laifle pas , Madame , ajoutaije , de vous de- voirune reconnoidancc infinie. Elleell, par votre bonté , dans un lieu oîi je n'ai point à craindre du moins qu'elle continue de me deshonorer. L'infidèle! voilà donc le fruic de (on crime! Elle deftine le relie de Ta vie , Hms doute , à pleurer Ton Amant î Je vous plains , & elle auflî, reprit la Princcfîe: car dans le fond , je ne ft^aurois vous exhorter à fa revoir; &je fens néanmoins que la pitié m'interrcITe pour elle prefque autant que pour vous. Aumomenc qu'elle finilfoitces paroles, on vint l'avertir que le Roi entroit dans l'a-" partcmenc. Elle me dit de me retirer & d'at- tendre fes ordres. Je m^ promenai quelque temsdcîns une antichambre , occupé de mes tourmens ordinaires, que cette convcrfation venoit de renouveler, je ne pouvois douter ,■ non plus que iMadarne , que ce ne fut mon Epoufequi étoit à Chailloc. Quoique ce fuc une douleur de moins pour moi ^ que de la fçavoir dans un lieu qui me répon^o'tde fa conduite , je me trouvai prefque aufli ému que je l'avois été à la première nouvelle de fou infidélité. Ce qui me tourmentoic le plus étoic de ne pouvoir diftinguer comment j'étois" difpofé pour elle , & fi l'amour avoir encore quelque part à mes agitations. J'en faifois fîncérement l'examen ; car je ne cherchois point à me faire illufion ; & j'étois allez fore pour me rendre ce témoignage, que quels que B $^ pufTens-- 34 Histoire pudent être iTies fencimens, il n'yenavoît poinc qui fuflent capables de me faire fQu- haicer de la voir. Moi ! difois-je, je verrois une infâme qui m*a couvert de honte, une perfide qui a trahi tousfes fermensjune cruel- le qui m*a percé le cœur ? je vefrois une lâ- che & une hypocrite, qui m'en a impofé pen- dant plufieurs années par les aparences de l'honneur & de la vertu, & qui rioit fans doute intérieurement de ma tendreflTe & de ma crédulité ? Ah ! je ne la verrai jamais. Mais pourquoi fon fouvenir me caufe t'il tanc ë'émotion? D'où viennent ces larmes que je fuis prêt à répandre , &ce defefpoir qui vit toujours & qui me ronge fans cefle le cœur *? N'aije pas voulu mourir, pour abréger des peines que je n'avois plus la force de fupor- ter ? A prefent même que je crois ma raifon tout-à-fait revenue, ne m'arracherois-je pas les cheveux , & ne pouflerois je pas les cris les plus douloureux , fi je fuivois le tranf- port qui pofTéde encore tous mes fens ? Je ne voyois point clair dans ce cahos de mouvemens confus & involontaires , & j'en Tevenors à gémir & à m'affîiger , fans faire ée réflexion diftindle fur la caufe de mes pei- nes. Un Page de Madame me fit fortir de ^ cette rêverie , en m'aportant Tordre de ren-'*' t>rer dans le Cabinet. La triftefle étoit peinte il vifibleraent fur mon vifage, que Madame en prit occafion de le faire remarquer au Roi r Vous le voyez , Sire, lui dit-elle ; il me fait compaflîon : je ne crois pas qu'on aie iamais vûd'excmplad'une vie û raallieureufe. Vf w peM^Cleveland. 35 Ce grand Prince m'adreda quelques paroles , qui ne pouvoient partir que d'un grand fond d'humanité 6i de bon naturel ; & puis fe tour- nant vers Madame : Pour ce qui regarde Ton hidoire d'Angers, continua t'il , je vous ai rièjaditque je n'en ai nulle connoiflance. Je laifle toutes les affaires de Religion à mon Confeil de Confciencej&je fuis pcrfuadé qu'il abufe quelquefois de mon autorité. Mais je ne prétens point que les étrangers foient cha- grinez dans mes Etats , &je me ferai rendre compte de cette injuftice par ceux qui s'en trouveront coupables. Madame, qui n'igno- roit point que ces promefles générales s'ou- blient facilement , & qui vouloit en afiTurer l'exécution , répondit agréablement , que je difpenfois volontiers la juftice de S. M. de pu- nir ceux qui m'avoient oifenfé ; mais que je mourois d'envie de revoir mes EnfanSgôc que cette faveur ne pouvoit m'êtve accordée trcp^ promptement. Le Roi comprit lefens de ce badinage ; il fît apeler un Exempt de fes Gar- des , quil envoya fur le champ chez M. de LouvoiSjlui porter des ordres aufl] favorables que je pouvois les defirer. je fortis avec l'E- xempt: Nous nous reverrons, me dit Madame avecbeaucoupdebonté.-nevouséloignezpas. je demcurai.dans l'Antichambre , jufqu'au départ du Roi. J'y entendis raifonner diver- fement fur l'afTiduité avec laquelle il rendoic fes vifites à la PrinceiTe , foit qu'elle fut k Verfailles ou à S. Cloud. Sans me mêler par- mi les Courtifans , dont je n'étois point con- nu , je recueillis 5 en me promenant feuî au B (5 milieu 3<î Histoire milieu d'eux , le Cens d'une grande partie ds- leurs difcours. Les uns croyoient ce Prince amoureux de Madame. D'autres vouIojî^nL qu'il n'y eue que de la policique dans leurs entrevues , & prédifoient déjà fort jufte le: Traité qui fut conclu peu après entre la Fran- ce & l'Angleterre contre la Flollande. Mais je n'entendis perfonne qui parût avoir 1g iTiOindre foupçon de la véritable caufe des vifites du Roi , telle qu'on la vie bien-tôt écla^ ter. Je parle de fon inclination fecrette pour une des Filles d'honneur de Madame. 11 ne venoit pas néanmoins unefeule fois dans l'a^ partement ,.lans trouver le moyen d'entrete- nir un moment cette Demoifelle. Je la vis avec quelques unes de Tes compagnes ; & quoiqu'elle n'eut rien d'extraordinaire,^ que- i'ignorafle alors avec tout le monde le paflion; du Roi , je crus rem.arqueràquelquesregards que ce _grand Monarque jetta fur elle en foitant du cabinet de Madame , qu'il ne la- voyoit poini avec indiirérence. Il falloit que le langage de Tes yeux s'exprimât beaucoup, , pour me faire faire cette attention , à moi: qui ne l'avoit jamais \ lY que ce jour là. Madame m'ayant fait apeler aufli tôt qu'el- Je fut libre , je retournai dans le cabinet. Vous devez être content,,medit-elle, de la- bonté du Roi. Après les ordres qu'il a donnés,, vos affaires ne tarderont point à fe terminer.. Mais je fuis curieufe de fçavoir comment' vous en uferez à l'égard de votre Epoufe. Je lui répondis , que je ne croyois point:.qu'il j. eut deuîc p^artis à. prendre pour moi , &: que: D E M. Cleveland. 2T que mon deflein écoic de la lailTer dans la ïecraice qu'elle avoit choifie fous la protec- tion de S. A. R. Pourquoi, reprit cette Prin- cefle? Klie efl: aimable , vous êtes jeune ;oq ne fe palFe pas aifément d'une femme à vo- tre âge: je vous confeillerois de vous remet- tre bien avec elle. Ne pardonne t'on rien à une perfonne qu'on a aimée paflionnémenCj. fur- tout lorfqu'elle marque un repentir qui paroîtfincére: Je comprens d'ailleurs par le récit que vous m'avez fait, que fa mauvaife conduite n'a point éclaté en France. Vous ne devez point craindre que je manque au fecret. Ainfi, votre honneur ne court aucun rifque , & vous pouvez recommencer à vivre avec elle aufli tranquilement que jamais. Ce difcours , dans lequel il entroit plus de bonté que de juftice & de raifon , ne laiOa pas de faire une forte impreiïion fur moi. Je demeurai quelque tems à réfléchir, incertain de la manière dont j'y devois répondre. La Princeiïe me preiïa de parler, je confefle p Madame , lui dis je enfin , que votre propofi- tion m'éclaircit un doute , dont je ne croyois pas qu'il me fût poflible de fortir aifément. Je ne pouvois démêler s'il me reftoit encore de la tendreOe pour mon Infidèlejà jenefens que trop à ce moment, par l'avidité avec laquelle mon cœur fe prête à votre confeil 5. q^Je je me fîàterois en vain d'être guéri de l'amour. Mais je n'en fuis pas plus difpofé à oublier le crime de mon Epoaft\, Quand je me fuis livré au penchant que j'avois pour" die ,.j^.ne.iiie fuis pas plus propofé de fatis- faire: 38 Histoire faire mon cœur que ma raifon ; je vouîois me rendre heureux des deux manières , donc je me croyois capable de l'être , par l'Amour & parlaSageffe. Je me fuis long tems aveu- glé jufqu'à me perfuader que j'y avois réiiflî , ou du moins qu'il ne manquoità mon bon- heur que quelques circonftances de fortune , que j'avois lieu d'efpérer qui n'y manque- roient pas toujours. Cependant, j'étois trahi par une perfide qui ne m'a fans doute jamais aimé (încéremenc , puifqu'elîea été capable de m'abandonner , & qui a détruit en un jour tout l'édifice de ma félicité parfes deux fon- démens. Mon difcours, continuai-je, vous paroît peut-être obfcur ; il faut , Madame , que j'aye l'honneur de vous expliquer le fond de mes fentimens pour me rendre di- gne de l'intérêt que votre bonté vous fait prendre à mon infortune. Je lui fis alors une relation exadle de la ma- nière dont j'avois été élevé , & des principes par lefquels je m'ecois conduit pendant toute ma vie. je ne lui cachai même ni mon mon 5. ni manailTance; je me contentai de lui apren- dre en même-tems le confeil que m'avoic donné Mylord Clarendon , & la réfolution OLi j'étois de le fuivre à l'égard de tout autre qu'elle. Enfin, après m'étre montré à elle à découvert, tel que j'étois avant Tinfidélité de mon EpoufCy à, les malheurs qui l'avoient fui vie, je me reprefentai avec la même ouver- ture, tel quej'étois devenu à Sainte-Hélène , à la CoroRgne & à Saumur. Voilà , Madame ^ ajoutai je , l'abîme oii m'a jette mon Epoufe. D E M, C L E V E L A N D. 39 Non feulement elle m'a ravi le bonheur que j'e tirois d'elle par l'amour ; mais elle m'a faic perdre encore celui que je croyois fi bien éca- bli du côté delà fagefle. Soit vérité, foit il- lufion, j'avois regardé jufqu'alors ma Philo* fophie comme une fource de lumière à. de force ; je l'ai trouvée impuiflante depuis le malheur dont vous me voyez accablé. Supo- fezqu'ellenefut qu'un fantôme, elle (ufiiroic du moins pour me rendre tranquile , 6i elle m'avoit confoîé de mille maux qui ne paf- foient point fon pouvoir. Mais elle eft trop foible pour me faire fuporter la perte de ce qui devoit me former un bonheur parfaic avec elle. Ainfi , mon cœur &i mon tTprit onc une part égale à mon infortune. L'un y perd toutesresjoyes& Tes pjaifirs,' l'autre toute fà force & tout fon apui. J'en ai rellenti le der- nier defefpoir , j'ai voulu mourir ; & vous me confeillez , Madame , de revoir celle qui m'a rendu fi malheureux , & de me réconcilier même avec elle ? La Princefle me regardoit avec étonnemenc pendant ce difcours. Je crus en pénétrer la caufe. Je fuis trompé , Madame , rcpris-je aufil toc, fi vous ne trouvez quelque choie de fingulier dans mes fentimens è. dans le tour de mes exprefilons, & ficen'e(tpas-là ce qui caufe la furprife que je crois remarquer dans vos yeux. Pour vous parler fincéremenc, me répondit-elle, vous me paroifiez un hom- me fort extraordinaire , & je vous avoue que ce queje viens d'entendre e(t tout à faicnoU' veau pour moi. Mais je a'en aurai que plus d'ef. 40 Histoire d'edime pour vous , de voir que vous vous conduirez par d'autres principes que tous les autres hommes. Plus j'avance en âge & en expérience du monde, plus je reconnois qu'il? ne font tous que des méchans & des trom- peurs. Je veux me familiarifer avec votre Morale , & je vous aflure que je ferai bien ai- fe de voir quelquefois auprès de moi uneef» pécede monftre comme vous. Au reftc, ajou- ta t'el le, il me fembleque vous ne raifonne^ pas jufte. De ce que votre Epoufe vous a fait perdre les douceurs de TAmour , (Si qu'elle vous a rendu la Philofophie inutile , vous en concluez que vous ne devez point la revoir. Et moi je trouve au contraire que votre in- térêt demande que vous vous remettiez bien avec elle, pour retrouver au plus vite les plai- firs de r Amour &; de la Philofophie. Ah [Ma- dame , repartis-je, que me dites-vous .^ Quels plaifirs ai je à attendre de l'Amour, après la manière cruelle dont il m'a traité ? Vous croyez donc' que ce que j'aimois dans mon Epoule , étoit ce que je puis ytrouver enco- lle , c'ert'à-dire , les grâces extérieures , de Beaux yeux , quelques agrémens dans la taiî • le & le vifage. J'étois ravi fans doute d'y voir les charmes naturels que vous y avez bieci voulu reconnoitre ; mais comptez qu'ils ne m'eufTent point fait palier les bornes de l'ad- miration , (1 je n'eulTe cru remarquer avec euîC quelque chofe de bien plus propre à infpiret* l'amour, La droiture ol la bonté d'ame , la modeftie , la douceur , enfin cent qualité^ que je m'imaginois avoir aperçues dans fort 1? E M. Clevelan^d. 4t amen'y font plus, ou n'y ont peut-être ]a. mais été. Mettons 1 honneur à part: que fe- rois-je à prefent auprès d'elle? J'y gémn'Ois de Ton inconftance & de fa lâcheté. 1 ous mes regards fcroient des plaintes ou des repro- ches. Mon (ilence même feroit pour elle une condamnation accablante. Et quand je me ferois violence jufqu'au ^xjinc de reprendre un vifage tranquile, en teroic-eJle moins cou- pable , & moi plus heureux ? Mais vous êtes convenu que vous l'aimez encore,interrom- pit la PrinceiTe. L'amour fern:ie toutes les playes , & fçait faire tout oublier. Il eft vrai, repris-je , je fens que je l'aime encore ; mais je ne fens pas moins que c'elt une folbleffe» Vous ne la furmonterez pas , me dic-elieen riant, puifqu'il elt prefque impoflible que vous n'y fuccombiez pas quelque jour, vous feriez beaucoup mieux de prendre aujour- d'hui mes inftances pour prétexte : vous fau- veriez par-là l'honneur & la Philofophie. Cette converfation qui dura beaucoup plus long tems,eutdes fuites extrêmement avan- tageufes pour moi. Elle infpira à la Princclfe tant de bonté pour ma famille, ^ d'affcftion pour mes intérêts, qu'elle tint lieu de Mère à mes Enfans pendant le refte de fa vie , 6c à moi de Protedrice dans une Cour ou je n'é- tois connu de pei fonne.Ce fut elle-même qui m'ordonna de lotier une maifon dans le voifi- nage de S. Cloud , pour y être à portée de la vozr fouvent. J'en trouvai une fort riante & fort commode, avant que de retourner ea Anjou , & je laiiïaiune partie de mes gens pour prendre foin de la meubler pendant moa 42 Histoire voyage. Ayant repris le chemin d*Angers , je paflai par Orléans ; mais je n'y trouvai plus Ivlylord Clarendon. Il étoit parti trois ou quatre jours auparavant pour Poitiers. Je ne tardai point à me rendre auprès de Madame Lallin & de ma Belie'fœur. Les ordres du Roi étoient non feulement arrivez, mais déjà mis en exécution. Je trouvai mes Enfans & la pe- tite Bridge avec les deux Demes,qui fe louè- rent beaucoup d'ailleurs des civilitez qu'elles avoient reçues de l'Evéque. J'en marquai ma reconnoifTance au Prélat, je ne fçai par quelle \oye il étoit déjà informé de la puiflante pro- tedion que j'avois trouvée à la Cour ; mais , avec quelque honnêteté qu'il m'eut traité d'a- bord dans fa raaifon Je remarquai dans fes manières & dans fes offres defervicesquelque chofe de plus civil encore que j'attribuai aux lumières qu'il avoit reçuësdeVerfaiiles.Je ne pus m'empêcher néanmoins de lui faire fentir agréablem.ent que le Roi n'aprouvoit pas tou- jours qu'on fit fervir fon nom à îa violence. 11 comprit ceque je vouloisdire ;&pourfe juf- tifier , il me raporta l'origine de mon avantu- re. Le P. le Bane , me dit il , Supérieur de l'Oratoire , écrivit à M. l'Intendant , qu'il connoiObit à Saumur un Etranger nouvel* lemement établi , qui paroiflbit difpofé à s'é- claircir fur les matières de Religion ; mais qui étoit tombé malheureufement entre les mains du Miniiire C. & qui , fuivant les apa- rences , avaleroit le poifon de l'héréfie avec toute fa famille. M. l'Intendant m'envoya aufli-tôt cette Lettre. Je vous avoue , conti- nua l'Evéque, que je lui confeillai par le feul DE M. C L E V E L A N D. 43 zèle de votre Salue ,de vous faire amener dans cecte Ville ; & qu'ayant apris que vous étiez une perfonne de diflindtion , j'offris de vous recevoir dans ma propre maifon & de m'employermoi mêmeà vous inftruire.Peuc- être l'Intendant s'y eftil pris un peu trop brufquement ; mais c'eft 1 ufage de ces Mef- fieurs-là , de fe faire obéir avec une autorité prefqu'ablbluë dans les Provinces. Ils ont des i^ettres de Cachet de réferve , qu'ils remplif- fent à leur gré fuivant les occafions ; de forte que tout ce qu'ils entreprennent, paroît tou- jours fe faire fous le nom du Roi. Je reçus de bonne grâce cette juflification, qui faifoit re- tomber fur l'Intendant toute rinjultice delà conduite qu'on avoit tenue à mon égard. Je ne fongeai qu'à me rendre promptemenc à S. Cloud avec ma famille & tout ce qui m'apartenoit. Dois je le dire? malgré le mé- pris dont je me croyois jugement animé pour mon Époufe , je fentois quelque douceur à penfer quej'allois me trouver près d elle, car Chaillot n'efl guéres qu'à une lieue de St. Cloud; (Se c'étoit en vain que pour rejetter cette idée , je tâchois de m'en faire honte à moi-même comme d'une fcibleflc : j'en fus occupé pendant toute la route. Mes agi- tations étoient fi vilibles , que mes deux Compagnes marquoient tous les jours leur étonnement , de voir que le tems eût fî peu de pouvoir fur ma tnltelîe. Nous arrivâ- mes à ma maifon , que nous trouvâmes entièrement préparée. Les Dames en fu- rent très-fatisfaites. Il y avoicun Jardin fpa- cieux. 44 Histoire cieux, un bois, & toutes les commoditez qui peuvent former une folitude agréable, j'allai dès le lendemain rendre mes devoirs à Mada- me , 6^ lui annoncer l'arrivée de ma famille. Elle n'attendit point que je lui demandaiTe la liberté de lui prefenter mesEnfans. Vous me les amènerez ce foir , me dit-elle ; je veux qu'ils rçachentpromptementlecherain de ma rnaifon. Après l'avoir remercié vivement de ces marques d'une bonté admirable , je lui parlai de ma Belle-fœur ^ qui pouvoit paiïer pour une AngIoire,puirque Ton Epoux Tétoit, & qu'elle fçavoit parfaitement la Langue du Pais. Cette excellente Princeire m'ordonna de la lui amener auflî. J'aurois apréhendé de caufer quelque peine à Madame Lallin , (i j'euiïe troublé la folitude oli elle m'avoit té- moigné plufieurs fois qu'elle vouloit pafTer toute favie.Sesavantures fembloientdeman- der effedtivemenr qu'elle vécut dans la retril- te;(5i j'avois loiié moi-même fa fagefle,qui lui faifoit prendre ce parti là. Ce fut l'unique rai- fon qui m'empêcha de parlerd'elle à Madame. En fortant du Château , j'aperçus un ca- rofTe qui entroit dans les Cours , avec les marques d'un équipage de diflindion. Je m'informai qui c'étoit. On me dit que c'écoic Nîylord Terwil. Quoique je ne connulTe pomt perfonncllement ceSeigneurJe ne pou- voir avoir oublié que c'étoit un ancien Ami de Nîylord Axminfler,& celui qu'il avoit fait le dépofitaire d'une partiedefes biens, Monpre- mier mouvement me portoit à le faluer; mais une réflexion amére que je fis fur mon fort, & fur D s M. C L E V E L A N D. 45 fur celui de la malheureufc Fille de Ton Ami, ni'obligeade me recirerfansme faire connoî- tre. 11 me vint même à refpric , qu'il n*étoic point à propos qu'il fût fitôt inftruic de mes affaires; & la cramLe qu'il n'en échapât quel- que chofe à Madame dans l'entretien qu'il alloit avoir avec elle , me fie rentrer aufli-tôt dans fon apartement , pour la fuplier de lui laitier ignorer qui j'étois. Cette rencontre augmenta tellement mon trouble, que j'étois tout- à fait hors de moi même en retournant à ma mailbn, Ciel ! quel oprobre difois-je , pour la mémoire du Vicomte d'Axminfler, comment me prefenter à fes Amis , fans leur parle de fa Fille , & fans leur révéler par conféquentfa honte , celle de fon Pere,& la mienne ? Quelleefpérancede leur cacher ce qu'ils liroient fur mon vifage & dans mes yeux , quand je pourrois réihTir à le déguifer par mes difcours?Hélas ! Mylord Terwil fut témoin autrefois du malheur de la îvîere ;il faut donc qu'il aprenne à prelént l'infamie de la Fille ! 11 l'aprendra, lui , tous fes Amis , 6l toute l'Angleterre ! ainfi le fort implacable perfécutera l'infortuné Vicomte jufqu'après le trépas. 11 n'eut point un moment de bon- heur 6: de repos pendant fa vie, & il fera des- honoré à prefent dans le tombeau. En effet je ne voyois point de quelle manière je pouvois éviter de découvrir l'avanture de monEpoufe à Mylord Terwil, fi je me faifoisconnoîtreà lui pour le Gendre du Vicomte d'Axminfler; & je ne pouvois me difpcnfer néanmoins de lui donner cette connoiOance pour l'inté- réc 46 Histoire rêt de mes Enfans , aufquels je ne pouvois faire perdre fans injuflice le bien qui dévoie leur revenir de leur Grand père. Pour confef- fer la vérité , le principal motif qui m'avoic déterminé à demeurer en France depuis que j'avoispris terre à Nantes, étoit l'efpérance que ma malheureufe affaire pourroit s'y enlé- velir tout-à fait avant que je prifle le chemin de l'Angleterre. C'étoitaufîllamême raifon qui m'avoit fait congédier mes Matelots ,& tous ceux d'entre mes gens dont la difcrétion ne m'étoit point afTurée ; ne voulant être fui- vi de perfonne qui pût découvrir , lorfque je retournerois à Londres , ce que j'avois def- fem d'y cacher éternellement. Mais je n'avois pas fait réflexion que MylordTerwil devant, être avancé en âge , j'expofois mes Enfans au rifque de perdre leur héritage jfije différois troplong-temsà les lui faire connoître. Je n'a- vois pas penfé non plus que j'aurois peut être quelque embarras à lui prouver le droit qu'ils y avoient par leur naifrance,& par la dernière , Uilporition du Vicomte II elt vrai que ce Sei- gneur étant au lit de la mort àPenfacola,m'a- voit reconnu par un billet de fa main pour fon Gendre & pour Ton Héritier: mais on "conçoit facilement qu'un témoignage qui n'étoit point revêtu des formes légales, pou- voit être éludé ;& quoique je neufle aucune raifon de me défier de !a bonne foi de Mylord Terwil , je ne doutois point qu'il nedefirût quelque autre preuve qu'un fimple Ecrit, ou plûtôc cette profufion de mets? Je lui répondis naturellement, que ce n'é- |oit que par confkiératibn pour lui que j'a- D E M. C LE V E L A' N D. J9 vois donnédes ordres extraordinaires, &que j'écois l'homme du monde le plus indifférent pour la bonne chère. Non , repric-il ; vous encrçz mal dans ma penfée. Je ne prétends point condamner un goût modéré pour les plaiiirs de la table , & je crois même que cette forte de plaifir doit entrer pour quelque chofe dans le plan d'une vie heurcufe ; mais je voudrois qu'un homme d'efprit le fit moins coniiflerdans la multitude des viandes, que dans la propreté & la délicaceire. Par exem- ple 5 vous ne fçauriez avoir un trop bon Cuifinier. Vous^ne fçauriez prendre non plus trop de foins pour le choix de votre vin or- dinaire. Mais pourquoi tant de variété dans ]es plats & les liqueurs ? Croyez- moi , le goût en fouffre tôt ou tard ; il ne fçait plus s'en tenir à l'excélent ; & vous ne fçauriez croire queile perte c'ell pour le bonheur. Hélas î lui répondisje, je ne m'occupe gué- res à faire la diftindlion des mets qui me font prefentezrla triftefle me rend tout amer, échange pour moi la meilleure nourriture en poifon. LailTez-moi faire, repliqua-t'i! j je fçai le moyen de vous rapeler le goût„ Commençons par l'efprit & le cœur , ôc vou^:^ verrez comment toutle refte fuivra ds mes principes. Nous nous rendîmes à rapartemcnt du Jardin , oîi j'avois fait tranfporter la caific des Livres. Il l'ouvrit en ma prefence,(S: tirant lui-même les Livres , il me prefen- roit chaque volume à mefure qu'ils lui tom- boient entre les raains. Cq H I s T o I R E Il m'offrit d'abord un petit Catéchifme en François , compofé par un Jéfuite nommé CaniJi'M. Voilà , me die il , un petit Livre d'or. C'efl l'eflence & l'élixir de la Religion. Avec ce Livret qui n'efl pas fi gros que le pe- tit doigt 5 vous en fçaurez, en moins d'une heure , autant que tous les Dodleurs enfem- ble. Bornez-vous- là , n'y changez rien , 6: vous pourrez vous vanter d'être aulîi ferme fur la Religion qu'un Concile. II me prefenta, enfuiteun Ouvrage dont le Titre étoit , La J^ratique aij'ée de la Dévotion^ Voici pour les mœurs jreprit-il ; l'autre étoit pour la Doc- trine. Le premier contient la Loi , & celui-ci }a manière de la pratiquer. Vous crouverez- ici tout ce qui eft néceifaire à un honnête- homme pour le Salut. C'eft un Livre , après lequel vous pouvez vous paiïer de tous lei autreSvNousle parcourrons enfembîe. C'eft- 3à que je vous ferai trouver de quoi éteindre je fentinïenc de vos peines, ou comptez que- vous ne le trouvereznuUe part. Il tira encore quelques Livres de Dévotion du même goûr,, dont il me fit fucceflliyement l'éîoge. Mettez cela., me dit-il . à la place de votre Platon & de votre Senéque , & faites -en tous les- jours une heure ou deux de lefture. Comme il reftoit dans la caille un bien plus grand nombre devolumes ,.j'attendois avec impatience qu'il me les fit connoître par leurs noms. l\ nlen vint- là , qu'après avoir fait un petit prélude pour m'en annoncer Tufa- ge II me dit 5 que n'étant pas poflibleà Tef- jjriç de. s'entretenir ^toujours dans le même goCït D E M. C L E V E L A N D. 6-1 goût pour les chofesTérieufes, il falloit s'ac- commoder à cette foibleire de la Nature ; mais qu'il y.avoit des amufemens utiles, donc une ame bien difporéefçavoic tirer parti :que i'étois plus que pcrfonne , dans le cas de fai- re cette expérience par bcfoin ; que je trou- verois dans les Livres qu'il aîloit m'oifrir y de quoi m'amufer tout à la fois l'cCpric & le cœur;& que rien n'étoit plus propre par con- féquent à contribuer au fuccès du defîeia qu'il m'avoit expliqué. Là-delTus il me lut le Titre de quantité de Poëfies , & d'autres Li- vres d'amufement, qu'il me donna pour les Ouvrages des plus célèbres Auteurs du tems ; & il me recommanda avec beaucoup de foin de me tenir occupé de cette îeélure- aufli continuellement qu'il me feroit poffi- ble , pour éviter la rêverie & la méditation , qui étoiSnt , dit il , une occupation mortelle pour moi & pour toutes les perfonnes affii- gées. Non-feulement j'ignorois le nom de tous ces Ouvrages d'amufement , mais je n'avois pas même la moindre idée de ce qu'ils renferment. Je les reçus de la mam du P. 5 & quoique j'efpéraOe fur fa parole d'en tirer quelque avantag'^ , je remis à juger de leur mérite après l'examen. Ce que je vous donne ici , reprit-il , n'efl que pour éviter l'oiTiveté de la folitude. Je compte d'être ici fouvent pour vous aider plus folidement par mes entretiens. Je vous- exhorte aufli à vous répandre un peu plus au dehors. Madame vous verra toujours dfi. bon œil à Saint -Cloud. Et comme ce 62 Histoire n'efl: pas toujours à la Cour & fous les toits dorez d'un Falais , qu'on trouve les amufe- mens les plus agréables , je vous ai ménagé ce matin une connoiirance , qui de l'humeur donc vous êtes, aura mille charmes pour vous. C'eftdanslevoifinage. Je vousy intro- duirai dès aujourd' hui. J'y ai déjà fait l'élo- ge de votre mérite , & vous y êtes attendu avec impatience. Vous allez extrêmemenc vite , lui dis-je , & je commence à conce- voir comment vous efpérez de me délivrer de ma triftelfe. 11 efl certain qu'une vie aufïï diffipée que vous me la propofez,produiroit à la fin cet effet , fi j'étois capable de m'en fai- re une habitude iVIais c'eft la difficulté , ou plutôt , c'eft ce qui m'eft abfolument impof- fible. Vous ne fçavez pas , que dans la (î- tuation même la plus tranquile , rien n'eil plus opofé à mon caradére que ce continuel oubli de foi-même , & qu'il n*y a rien à quoi je renonçafle plus volontiers , qu'au recueillement <:$c à la méditation. Le re- mède que vous m'offrez me feroic donc prefque aufiï difficile à fouffrir y que mes maux mêmes. Il me répondit , que mon intérêt m'obligeoit du moins à le tenter ^ que je ne prenois point d'êngagemenc que je ne pulTe rompre ; & qu'il me feroic toujours libre de revenir à ma folitude , fi je^ ne trouvois rien qui me fatisfft au-dehors. Je Gonfenris enfin à raccompagner,fur routaprè^ îe portrait qu'il me fit des perfonnes avec le(^ quelles il vouloitme mettre en îiaifon. C'eft 5. me dit-il 3 un Gentilhomme Proteftant ^ dons DE M. C L E V E L A W D, 63 dont je travaille à faire un Catholique, j'ai entrepris fa converfion par l'ordre du Roi. Vous ferez charmé de Ton efprit & de fa lagef- le. 11 cfi, comme vous, dans une campagne, fans autre compagnie que fon Epoule 6l fa Fille. Vous avez le goût trop bon , ajouta- t'il , pour ne pas Ibuhaiter de les revoir, iorf- que vous aurez commencéàles connoître. Nous nous rendîmes chez eux dans mon carofle. llyavoit tout au plus deux milles d'Angleterre. Les premiers complimens me firent juger que j'étois attendu. Je trouvai en effet dans la Phyftonomie & dans la con- verfation du Gentilhomme tout ce que mon Guide m'avoit promis -, de Telprit , de la poIitefTe , du goût pour les fciences , avec les plus nobles leniimensde l'honneurû: de la vertu. Notre entretien dura quelque- tems , fans que les Dames euffent encore paru. Le 1\ comme impatient de me les faire voir ^ pria M. de R. ( c'étoit le nom du Gentil- homme ) de me procurer cette fatisfadlion. lime l'accorda de bonne grâce. Je vis dans Ja Mère une Dame de quarante ans, dont la figure & le premier abord annonçoient une perfonne de Gondition;.mais tous mes regards^ lui furent dérobez aufli tôt par fa Fille , que je pris moins pour une créature mortelle, que pour une Divinité. Jamais la Nature ne communiqua fes prefens avec plus de pro- fufion. Je m'attachai d'abord à l'admirer 5 comme la plus belle chofe qui ic fut ja- mais offerte à mes yeux. L'éclat de foD iciac, !a régularité de fes traits , la vivacité ébloiiif- 6^, Histoire ébloûiflante de Tes yeux , mille charmes ré- pandus fur Ton vifage & dans toute fa perfon- De , me comparèrent pendant quelques mo- lli ens un rpedlacle dont je ne pouvois me raf- fafîier. Je ne remarquai pas moins de grâces dans Tes paroles &dans le Ton de fa voix ; & pour mettre le comble à tant de perfec- tions, elles étoient accompagnées d'un air de douceur (5: de mode{lie,qui fembloient répondre que ce n'étoit point une ame ordi- naire qui habitoit un (î beau corps. A quel- que excès que fut montée tout-d'un-coup . mon admiration , j'avois afiez d'empire fur moi même, pour n'en laiiler paroîire quede^ marques modérées. Lereftedecette vifire fê pafla en civilitez mutuelles , tSi nous nous quittâmes afTcz fatisfaits les uns des autres pour nous promettre de cultiver avec foin ce commencement de connoifTance. Le P. m'àvoit obfervé avec plus d'atten- tion que je ne m'en étois défié. Il me tint compagnie à mon retour , & il me deman*- da , ceque je penfois du Gentilhomme & de fa Famille. Je lui répondis, que je ny avois rien aperçu qui ne méritât mon eftime , & mes éloges. Et la Demoifelle , ajouta- t'il ; ne l'avez vous pas trouvée fort aimable ? infiniment , lui dis-je ; & je doute qu'il y aie au monde quelque chofe qui lui refiemblci Il prit un air plus Terieux. J'àvois prévu , me dit-il, que vous en porteriez ce jugement , & je vous avouë^ que ce n'efl pas fans def- fein que je vous ai conduit dans cette mai- Ton, Vous cherchez des remèdes contre la irifteirè- RE M. ClE VELAND. (ÎJ trifteire : en trouverez-vous jamais un plus charmant ? Je le regardai avec furprife. Ah! m'écriai-je, vous me connoifTcz mal, j'en- icns quel remède vous me propofez ; mais vous ne fçavez pas que c'elt l'amour qui a caufé le plus terrible de tous mes maux. II m'interrompit pour m'airurer qu'il le fçavoic , & que c'étoit cette raifon môme qui le por- toit à me donner ce conieil. J'ignore , con- tinua-t'il, le détail de vos avancures ; mais je juge ici de vous fur l'idée générale que Madame ma fait prendrede votre caradére. Vous êtes né tendre. Ne comptez pas de guérir les mauK que l'amour vous a faits , par un autre remède que l'amour même. Croyez- en la longue étude que j'ai faite du cœur humain. H ajouta , que déformais je devois comprendre facilement le Sydè- me qu'il avoit formé pour ma guérilbn : qu'il le réduifoit à quatre Points principaux | à la Religion , dont les motifs & les confi- dérations fublimes commenceroient àaffoi- blir le fentiment de mes peines ; aux leftures agréables , qui en écarteroient le fouvenir ; à iadiffipation extérieure des Compagnies, qui me le feroit perdre tout-à fait ; enfin aux douceurs de l'amour , qui s'infinuëroient dans mon cœur comme un baume lalutaire , &qui feroient renaître toute ma fenfibilité pour leplaifir. Quoiqu'il n'y eût rien de plus bizarre > & fans doute de plus impofïïble , que ccc âflortiment de plaifirs & de Religion , ce De fut point de ce côcé-Ià que j'envifageai foa 66 HiSTOiRi& fon fyftême pour m*en dégoûter. Je ne le coûfidérai que dans Tes dernières parties ,& me croyant aufli peu capable de me livrer à ladiffipation qu'à l'Amour , je lui décla- rai que j'atcendois peu- de fruit de fes con- feils. Il ne fe rebuta point. Comme j étois léfolu de ne lui rien découvrir qui eût ra- port à mon kpoufe , & qu'il me prenoit (ans douce pour un homme veuf, qui étoic deve- nu libre par la mort de ce que j'avois ai- mé , il s'obriina à (butenir que j'éprouve- rois bien-tôt l'efficacité de fa méthode. Je ne doute p'hs qu'en me propofant un engage- ment de tendrefle avec Mademoifelle de R. il n'eût en vûë un Mariage honnête (5c légitime. Mais fi mon projet ne pouvoitreiif-, fir , il ne parvint que trop à me faire con- feOer que j'avois mal connu mon propre cœur , lorfque je l'avois cru à couvert des furpriies de l'amour. II me quitta en arrivant à ma maifon. Je n'avois rien de fi important à faire que de jetter promptement les yeux fur les livres qu'il m'avoit donnez j'ouvris d*abord le Ca- téchifme , dans lequel il m'avoit alTuré que toute la fcience de la Religion étoit conte- nue. N'ayant encore qu'une légère idée des véritez du Chridianifme , on concevra fans peine que je fus très peu fatisfaic de cette ledurc. J'y trouvai quantité de chofes obf- cures. Et quand je les euOe trouvé plus clai- res , une Doctrine expofée fans preuves n'é- toit pas propre à porter la conviftfon dans mon efprit. Ce fut la première réflexion que D E M. Cleveland. 6j je fis , après Tavoir lû attentivement. Quelle raifon cet homme at'il de prendre que je me foumette en aveugle à Ton autorité , ou à celle de Ton Livre ? Il n'y a point fans doute de Religion dans l'Univers qui n'aie fes principes , ent qu'il avoit mis au fécond rang parmi fes remèdes. J'en parcourus quelque chofe. Deplufieurs Pièces qui tombèrent fous mes yeux, à peine en trouvai je deux ou trois dont ma raifon fut fatisfaite. Quelques penfées ingènieufes , un tour heureux dans l'exprelTion , quelques images tendres ou riantes , telles ètoient les armes qu'il m'offroit pour écarter le fouvenir toujours prelent de mes peines. Je ne pus foutcnir cette lefture un quart d'heure. Je jettai les Livres avec indignation. O Dieu ! m'é- criai je , fe jouë-t'on de mes douleurs ? Eft ce pour m'infulter, qu'on me croit ca- pable d'être confolé par des amufemens (i frivoles ? Je revins ainfî plus que jamais , des légè- res efpérances que les promefTes du P. m'a- voient fait concevoir. Son troifiéme moyen de (St Histoire de guénTon me paToifToit moins vrai-fembla- ble encore que les deux premiers ; & le qua- trième étoit d'une nature à ne pas arrêter îîiême un moment mes réflexions. Je réfolus de me défaire abiolument de ce Médecin im- portun , & de faire mes excufes à Madame , decequeje ne pouvois goiuer les confola- tions qu'elle m'avoit procurées. 11 dévoie revenir le lendemain: je donnai ordre par avance qu'on lui déclarât honnêtementle ûqÇ' fein que j'avois pris de me priver de (on fe^ cours. CependanCjje trouvai pendant le refte du jour beaucoup de douceur à rapeler les momens que j'avois palTez chez Mr. de R. Je me fentois une vive eftime pour cette ai- mable Famille , & je comptois d'entretenir une étroite liaifon avec elle. Le caractère du Père venoic beaucoup au mien ; je ne dou- tois point que je ne pufie parvenir à m'en faire un véritable Ami. Les charmes de la Fille fe reprefentoient encore plus à ma mé- moire. Je n'y penfois point , fans reflentir quelque chofe de moins amer que mes agi- tations ordinaires. Je m'aperçus même que cette penfée fe renouveloit trop fouvent , qu'il feinbloit que mon cceur eût déjà prépa- ré fa iéponfe Oiii , difois-je, je fuis lié par les fermens du Mariage -, mais il n'eft queflion ici que de l'amour. Mon Epoufe m'a trahi. Il ell certain que je ne lui dois plus rien. L'ingrate î DE M. Cl EVE L AND. 71 L'ingrate ! Nel'adorois-je pas? Ne l'aurois- je pas aimé conttamment? Hélas.! je la préfé- rerois encore à l'empire du Monde , s'il école pofîible qu'elle recrouvâc Ton innocence. Mais ma honte 6c fa perfidie font incertai- nes. Condamnera-t'on les efforts que je veux faire pour l'oublier ? Voyons , continuaije ; c'eft une difficul- té à terminer en un moment. Je ne puis rom- pre les engagemens que j'ai avec mon Epou» ie , & je n'en ai pas même le deOein. C'efl une chaîne fatale , qu'il faut porter toute ma vie. iVlais je dois la méprifer-jC'eft une foibief- fe honteufe , d'avoir douté long-tems fi je l'aimois encore. Cependant , il faut que mon cœur aime quelque chofe ; il ne m'avertit pas inutilement , que toutes mes douleurs peuvent finir par l'amour. Je puis donc fuivre le penchant qui m'entraîne vers Madlle. de R. 11 efl vrai que je n'ai rien à me pro- pofer , au-delà du fimpîe plaifir que je puis trouver à îe fuivre. NLiis qu'ai-je jamais cher- ché dans l'amour ? Eft-ce le plailir des fens ? li abailTe l'homme au rang des Bêtes. Non ; c'efl la douce union de deux cœurs qui s'ac- cordent dans tous leurs fentimens ,- c'ed le goûtdu mente, c'eft lecharme inexprimable delà tcndrede , c'efl tout ce qu'il ne m'eft plus permis d'attendre de mon infidèle Epou- fe , & que je puis chercher dans un autre , fans me rendre coupable d'infidélité comme elle: car cette efpéce de lien fe peut rom- pre ; ce n'efl point fur cette délicate partie de l'amour que tombent les fermens du Ma- riage, ^2 Histoire riage. Le cœur devient libre , quand on lui manque de foi. Le corps feul demeure lié par les promefles de la bouche. Or fi je n'ai plus d'autre chaîne , je confens volontiers à ne la brifer jamais. Je m'agitai beaucoup le matin , par quantité d'autres réflexions. Mais ilparoîtra furprenant , qu'elles tendiflent toutes à jufti- fierma nouvelle pafîion. Je n'en fis pas une feule pour la combattre : c'étoit un torrent qui m'entraînoic , & qui forçoit toutes mes idées à fuivre fon cours. Après midi , l'on vintm'annoncer la vifite de Mr. de R. J allai ]e recevoir avec empreflement. On ne m'a- voJL pas dit qu'il fut accompagné de fonEpou- fe & de fa Fille. Mon cœur s'ouvrit véritable- ment à la joye , lorfque je vis paroîcre celle qui s'en étoit rendue la Maîtrefle. Je les com- blai tous trois de civilitez. Nous nous ouvrî- mes beaucoup plus dans cet entretien, que nous n'avions fait la première fois. Mr. de K, me demanda mon amitié , avec autant d'ardeurque jedefiroislafienne. Je laluipro- înis ; & pour la ferrer davantage , j'engageai ma Belle-fœur 6c ma Nièce à former aulîî «juelque liaifon avec fon Epoufe & fa Fille. Nous parlâmes beaucoup duP. & du zèle avec lequel il s'employoit à la converfion des Hé- rétiques. Mr. de R. qui commençoit à me connoîcrealfezpours'alTurer qu'il ne rifquoic rien à me faire une confidence , me confefla naturellement, qu'il étoit fort importuné de fes vifites & de fes inftrudions. Je ne fçai , me dit-Il 5 à quoi toute cette fcène aboutira. La prudence Él\ D E M. C L F. V E L A N D. 7?^ prudence m'oblige à le foufFrir chez moi , parce que jen ai reçu l'ordre du Roi, qui veut abfolument que je l'écoute. Je lui prête mon attention k regrec , car je fuis attaché fincérenient à ma Religion,* mais il fe rend fi incommode iSi fi preOanc , que j'ignore jufqu à quel point ma patience pourra s'éten- dre. D'un autre côté, j'ai mille ménagemens à garder. Mes emplois 6i mon bien même dé- pendent peut-être du témoignage qu'il ren- dra de ma conduite. Le Roi paroîc moins bien intentionné que jamais pour les Proreltans. On entend parler tous les jours de quelque nouvelle violence. La Chambre de i'Edic vient d'être fupriméc à Rouen ; & l'on ne cous menace de rien moins que de l'aboli- tion de tous nos Privilèges. Pour combler nos maux 5 ajouta t'il , on adure que M. de Tu- renne penfe àfe faire Catholique. Une faut point douter que le zèle du Roi ne s'anime par un fi grand exemple , & qu'il ne s'en au- torife à nous traiter encore avec moins d'in- dulgence. Mon embarras eft extrême. J'aurai peine à ménager enfemble les intérêts de ma fortune , & ceux de ma confcience. Je lui répondis que je concevois tout le péril de fa Situation ; & pour lui confirmer que les crain- tes n'étoient pas tout à-fait vaines, je lui fis l'hiftoiredemon avanture d'Anvers. Si l'on garde fi peu de mcfi-jres avec un Etranger , il y a aparence , lui dis-je , qu'on ménagera beaucoup moins les Sujets du Roi. Je n'au^ rois pas tardé long tems à quitter le Royau- me après une fccnc fi défagréable, fi je n'y Tome F, ' D eufle )4- Histoire eufle été retenu par les bontezde Madame » .ù. par des aflurances de proteiflion de la bou- che même de Sa Majefté. Mais vous , qui vous empêche de vous mettre à couvert de la violence , en pafTant dans quelque Ktat voiiin ? L'Angleterre & la Hollande ne vous offrent-ellespas unafile? Cela eft moins ai- fé, repartit il , que vous ne vous l'imaginez. Le chemin n'eft pas libre. D'ailleurs , puis-je ^quitter le Royaume fans un fol , & m'aller -exporer avec ma famille à toutes les extré- mitez de la mifére ? Je fuis ici trop obfervé , .pour vendre mon bien fecretrement. J'ai au- tant d'elpions de ma conduite que j ai d'A- mis & de Domeftiques. Nous entrâmes ain- |i dans mille détails de confiance & d'ami- tié : ce qui n*empêcha point que je n'eulTe un œil toujours ouvert, pour obferver juf- qu'aux moindres mouvemens de fa Fille , 6c pour achever de me perdre par cette dan- gereufe vut^. On fçait quelle différence un peu de fami- liarité met dans les manières , & dans le tour id'une converfation. Nous arrivâmes à cede- ^ré, prefque tout-d'uncoup. Les quatre Da- mes,paroilTans fe régler fur l'air ouvert qu'el- les voyoient furie vifagede Mrde R. & fur le mien , ne tardèrent point à prendre en- tr'elles le ton qu'on prend quand on s'aime. Ce fut là que je recommençai à admirer les charmes de l'aimable Cécile ; tel étoit le nom que je lui entendis donner par fa Mère. Quoi- que fa douceur & fa modeflie ne i'abandon- naflbnt point j je recocnus fans peine que le foni DE M. € L E V E L A N O. 75 fond de Ton humeur étoit la gayeté& l'en- joucment; à, par un effet qui n'efl propre qu'à l'Amour, je ne trouvai plus rien de fi charmant que ce caradlére , moi qui n'avois eu de goût jufqu'alors que pour les manières graves & férieufes. Un iburire , un mot badia qui partoit d'elle, m'cxcitoit moi-même à la joye. Il me fembloic en la voyant que mon fang circulât avec plus de liberté , que ma refpiration fut plus facile, & qu'il y eut dans toutes les parties de mon corps une légère- té que je n'avois pas même fentie dans ma première jeunefle. Avec cela , je ne fentis nul defîr de lui ex- primer ce que je penfois d'elle, autrement que pardes civilitez générales. Je ne fçai (î elle avoitaffez d'expérience pour entrer dans le fens de mes regards & de mon admiration. Pour moi , je n'en avois pas allez , dans ce qu'on apelle galanterie , pour former métho- diquement le defleindeluiplaire. J'aimois, je le fentois avec complaifance; tel étoit peut- ^tre le feul fruit que j'eulle penfé à retirer de ma paflion. J'eufTe cherché fans doute le plai- fir de la voir & de l'entretenir fouvent ; mais il n'eft pas certain que j'euiïe jamais pris la liberté d'ouvrir la bouche pour prononcer devant elle le nom d'Amour. Ce que je dis èft fi fincére , que malgré Tefpéce d'apro- hation que j'avois déjà donnée à mes fenti- mens , je ne laifTai point d'en faire un nou- vel examen après fon départ. Je calculai en quelque forte ce que j'étois réfolu d'accor- der à mon cœur. J'irai , dis -je , de deu?c D 2 jours f6 Histoire jours l'un ,chez Mr de R. J'y paflTerai une partie de l'après-midi. J'y aurai la douceur de voir la charmante Cécile , d'y être au- près d'elle 5 & de l'entendre. Je recueille- rai de fa vue &. de fon entretien dequoi m'occuper agréablement , les jours que je paflerai fans elle, l'elle étoit encore l'inno- cence de mes vues. En un mot , je ne me livrois fi volontairement à l'Amour , que pour le nourrir au fond de mon cœur , (Se lui faire prendre la place de ma triflefle. i/Iais comme il y étoit entré fans mon aveu , & que je n'avois commencé à raifonner fi favorablement pour lui que depuis qu'il s'en étoit rendu le Maître ; j'aurois dû rccon- noitre au changement de mes idées , que j'étois déjà fa dupe , & que dans la fuite il ne manqueroit point de me caufer encore plus d'une illufion. Le p. revint le foir dans le deiïein de pafler la nuit chez moi. J'étois fi content des événemens du jour , & mon humeur fe trouvoit fi changée , que j'avois révoqué à ma porte l'ordre que j'yavois donné la veil- le. Il fut reçu honnêtement , ^ je le vis entrer avec plaifir. Vous me trouvez , lui dis-je , tout différent de ce que j'étois hier. La joye qu'il en eut , fit qu'il m'interrompit auflî-tôt. Je le vois à votre vifage , me ré- pondit-il , & j'en bénis le Ciel. Je me flâ- te que mes Livres & mes confeils y ont contribué de quelque chofe. Vos Livres ? repris-je naturellement ; point du tout: ils ^'opt fi peu fatisf^ic, que j'eq ai abandon- né DE M. ClevELAN». .77 »é la ledure. Mais fi rinclination que j'ai pour Cécile de R. eil un effet de vos con- feils , j'avoue que je vous ai obligation , & que j'en ai déjà tiré beaucoup de fruit, je m'étendis alors fur les belles qualitez de cette jeune perfonne , avec le plailir qu'on fent à parler de ce qu'on aime ; & je lui laillai voir à découvert tout ce qui le pal- foit au fond de nnon cœur. Après m'avoir écouté d'un air qui marquoit fa iacisfadtion , il me dit qu'il croyoit déformais ma guéri- fon certaine ; qu'il n'avoit jamais douté du fuccès de la méthode qu'il m'avoit propo- fée ; qu'il eût été à defirer que je reutle exécutée dans toutes Tes parties , que les fruits en eulTent été plus parfaits ; que la Religion fur tout m'eût été d'un ufage qui eût palTé mes efpéranccs & mon imagina- nation Je l'interrompis à mon tour , pour lui dire que ce n'étoit point ma faute, fi je n'avois pas goûté ce qu'il m'avoit ofFerfi fous le nom de Religion ; que j'en avois lu quelque chofe, & que je n'y avois rien trou- vé dont mon efprit eût été fatisfait. 11 me fit là deifus la réponfe fuivante. Je conçois , me dicil , ce qui vous rebute dans le petit Ouvrage que je vous ai mis entre les mains. Vous vous pUifez à raifonner. 11 vous fauC des preuves & des démonftrations. Mais fçavez vous que c'eft prendre une mauvai- fe voye pour attirer à quelque chofe de cer- tain en matière de Religion ? Les plus grands efprits ne font pas communément les meil- leurs Chrétiens. La Foi demande de la fim- D 3 plicité- îS Histoire plicité & de la foumiflion. Ecoutez, ajoa. ta-t'jl ; je veux vous communiquer une ré- flexion que j*ai faite mille fois. Loin qu'un homme d'efprit doive fe plaindre de ce que nous ne lui demandons que de la docilité , il dévroit regarder notre méthode comme un avantage infini. En le délivrant de l'embar- ras de l'examen , elle lui laifTe tout Ton loi- Cr & toute fa liberté pour s'apliquer à des objets moins férieux. Si la connoiflfance de 3a Religion ne pouvoic s*aquérir qu'à force deraifonner , Timportancede la matière de- manderoitqu*on fut occupé de ce foin pen- dant toute la vie; & quelle trille occupa» tion ne feroit ce pas que de pâlir continuel- Jemenc fur la Bible & fur quantité de Li- vres ohfcurs , pour en démêler le véritable fens ? Voyez ; tout ce qui eft néceflaire pour Je Salut eft renfermé dans ce Livret que je vous ai donné. Unç. leâiure de quelques heu- res vous introduit dans tous les droits de la Keligion ; vous en avez les grandes efpé- Tances , les motifs , les confolations ; (Se vous avez enfuite aflTez de loilir pour vous jivrer à d'autres occupations , & pour jouir honnêtement des plaifirs de la vie Que pen- fez-vous de ma réflexion ? Je me contentai de lui dire qu'il feroit trop long de l'exami- Ber ; mais que de la manière dont j'étois fait 5 il ne dépendoit point de moi de croi- re ou de ne pas croire , & qu'il falloit que le confenrement de ma raifon fût emporté par des preuves. Eh bien , reprit-il , ce n'eft pas ce qui nous manque ; je vous en pro- mets DE M. CLEVEIiAWD. t^ mets qui vous fatisfcront. Mais cela ne pref- fe point. Le principal étoit de guérir votre trifteffe , & je fuis ravi du moins que vous vous trouviez bien d'un des quatre moyens que je vous avois propofez. Il me deman- da enfuite, fi je ne lui pcrmettois pas d a- prendre à Madame le fuccès de les loms. Je n'eus pas de peine à reconnoître qu'il entroit autant de vanité , que de zèle dans l'entreprife qu'il avoit formée de me guérir, & que Ton but étoit de s'en faire un mérite auprès de Madame. Je confcns , lui dis-je, que vous apreniez à la Princefle que je nie trouve beaucoup plus tranquile , & que je vous fuis redevable de ce changement. Je lui rendrai moi-même ce témoignage. Mais je ne veux point abfoîument qu'elle fça- che que Tamour y entre pour quelque cho. fe. Il me promit une parfaite difcrétion. Et comme je ne lui aportai point d'autre rai- fon pour l'engager au filence , que l'incer- titude où j'étois encore fi le changement que j'éprouvois feroit de longue durée , il me donna agréablement fa parole qu'il le feroit 5 & qu'il fçauroit perfedtianner foa Ouvrage. 11 ne s'y employa qu'avec trop d'ardeur; & ce qu'il fe propofoit comme la perfedioQ de fon ouvrage , devint bien funefte à l'ai- mable Cecile'&à moi-même. Danslafatisfac- tion qu'il eut de Voir les commencemens ré- pondre fi bien à fesefpérances , il ne fe donna point b patience de demeurer la nuit chez moi , félon le deflein qu'il avoit en arrivant. D 4 ^ fô Histoire Il me quitta pour Taller paflTer chez Mr de R. & fans s'expliquer fur les raifons de. Ton dé- part , il m'alTura feulement qu'il continueroie- de travailler plus efficacement que je ne pen- fois à me rendre fervice. Je le preirai en vâin de m'en aprendre davantage. Comptez , me dit il en me quittant, fur mon zèle &iur ma difcrétion. Il alla efFeftivement chez Mr de R. Son projet, comme je le fçus peu^piès, étoit de difpofer le cœur de Cécile à m'aimer. On fçait avec quelle facilité une Fille de ('cU ze ans fe lailTe féduire lorfqu'on lui fait en- vifager les douceurs de l'amour; fur tout (i c'efl une perfonne qu'elle refpeéle , & donE les confeiîs lui font faire la moitié du che- snin : la Nature ne tarde guéres à faire le refle. Je fus furpris moi-même de trouver dès le lendemain dans Cécile des difJ5o(itions que mes foins n'avoient pas fait naître. Je ne manquai point d'aller 4>'après-midi che^elle. Je la rencontrai dans les avenues de fa mai- fon , oîi elle fe promenoit feule avec le P. Il cft vrai que c'étoit vis-à-vis les fenêtres du logis ; mais je ne laiflai pas d'admirer l'em- pire qu'il avoic pris fur Mr & Madame de R. car je ne pouvois douter qu'ils ne viflenc à regret leur Fille entre fes mains , & que ce ne fût la crainte qui les forçât à cette com- plaifance politique. Auffî-tôt que j'eus aperçu Mlle Cécile , je defcendis de mon CaroflTc pour l'aborder. Comme je n'avois pas compris le fens des dernières promeflès du P. j'étois fort éloigné d'avoir le moindre foupçon du fujet de leur entretien. deM. Cleveland. st eotretien. Cependant , la rougeur dont je remarquai que le vifage de cette belle per- fonne Ce couvrit à mon aproche , & l'air timide avec lequel elle tint les yeux baiflez , me firent juger qu'elle écoic occupée du moins de quelque choie d'interrcilant. J'ai- lois lui faire des excufes de la liberté que je prenois d'interrompre fa convcrfation par ma prefence. Le P. me prévint. C'eft de vous, Monfieur, me dit-il, que j'avois l'honneur d'entretenir Mademoiielle Cécile, j'ai crû lui rendre fervice en lui faifant connoître vo- tre mérite, & une partie des fentimens que vous avez pour elle. Quoique je n'eufTe point entendu ce compliment fans trou- ble , ie me hâtai de répondre , que j'avois' eftedtivementpour cette charmante Demcf- Telle les plus parfaits fentimens de l'eflime" & de l'admiration , & que je me croirois* trop heureux de pouvoir lui en marquer la fincérité par mes fervices. Je fuis allé plus^ loin que vous , reprit le P. ; j'ai trahi votre" fecret , & je lui ai promis de votre part quel- que chofe de plus que de l'eftime. Une dé- claration fi nette augmenta la rougeur de Cé- cile ; (5c me mit moi même dans un extrême" embarras. Mes réponfes furent néanmoins^ aufll tendres que refpedtueufes. J'aimois- avec ardeur. Je trouvai une douceur infi-- nie à le dire ; 6c n'ayant pû prévoir l'oc- Cîfion que j'en avois , mon cfprit & ma' raifon eurent moins de part que mon cœilr à ce court entretien. L'arrivée de Mr de R-. ,- qiiiétoit forci pour me joindre au(fi-tôt qu'ils D 5: ^\o\t'- 8« H r » T cr r R e avoir yû paroîcre mon carofle , ne lailTa point à fa Fille le tems de s'expliquer. Elle le remit de fa rougeur en voyant Ton Père, & nous entrâmes enfemble dan« la Mai- fon. Quand il m'eût été moins difficile de trou- ver le moyen de lui parler en particulier ^ je ne fçai ii j'eufle penfé à le chercher , dans l'émotion oii je continuai d'être pendant tout l'après-midi. A peine eus je le pouvoir de me rendre maître de mon attention , pour entendre Mr de R. & pour lui répondre. Pour Cécile , je jugeois par fon (iîence & fa timidité , que îbn embarras étoit à peu près égal au mien. Elle paroiflbit rêveufe. Je remarquai qu'elle porcoit fouvent lamain au front , comme pour cacher Tes yeux ; mais Tes doigts s'èncr'ouvroient , ^ MilToienfr pafFer Tes regards. Elle les fixoit fur moi. avec langueur ; & iorfquelle apercevoic ^ue les miens fe tournoient fur elle , je voyois Tes doigts fe fermer aulîi-tôt pour me dérober un fpedtacle fi charmant. Mon émo- tion redoubloit. Plus j*ëtois fimple & natu- rel dans tous mes mouvemens , plus j'avois^ de facilité à comprendre ce tendre langa- ge qui étoit difté par la nature même ;, i&plus je devois par conféquent y être fen- fible. Cependant , le plaifir que j'àvois goûté ce jour-là chez Mr de R. n'empêcha point que la démarche du P. ne me parût fort ex- traordinaire. Je le priai , en fortant , de •^enir pafler la nuit chez, moi ^ & je lui de- mandai DE M. Cl. E V E r A N D. 83 mandai quelque explication fur fa conduite. Il ne m'en donna point d'autre , que le defir qu'il avoic de me rendre tranquile & heureux. H ajouta , que me connoif- fant plein d'honneur & de raifon , il n'a* préhendoit point que j'ulalle mal de la vidoire que j'avois obtenu fur le cœur de Mademoifelle Cécile ; Car elle vous aime déjà , me dit -il ; je lui ai fait de vous un portrait li aimable , . S^. heure. Toute la maifon aprit du Valet mê- me , le détail de ce qui s'étoit palIé au Pont- neuf; mais on promit unanimement de l'en* févelir dans le lilence. J en obmets quelques circondances comiques , qui ne conviennenc point à ma trirte hilîoire. Quelle que fût la caufe du chagrin qui dévoroit fecrectement Madame , il n'eue point le pouvoir de diminuer fa douceur 6c la bonté. Il lui infpira feulement plus d'a- mour pour fa folitude de S. Cloud , & plus d'indifférence pour les plaifirs de la Cour. Elle n'alloit plus à Verfailles, à moins que le devoir ou la bienféance ne l'y obligeaf- fent indifpenfablement. Elle n'y demeu» roit pas plus long tems que ne le deman- doit le motif qui l'y avoit conduit. Sa ten- dreffe fembloit s'être augmentée pour fes Domeltiques , & pour toutes les perfonne-s qu'elle honoroitde fon afTcétion. ]*en reçus alors mille témoignages , dont le fouvenir fait revivre tous les jours ma reconnoiffan- ce. Le fenfible intérêt que je prenois à fa fan- té & à fon honneur , m'infpira plufieurs fois la hardiefle de lui faire connoître que je m'apercevois de fa triftelle. Elle ne me ré« pondoit que par quelques foupirs , qui mar- quoient un cœur malade & des playcs profon- des. Mon refpeft arrêta toujours le defir que je fentois de la prefler davantage. Mais ne pouvant me rendre auffî utile que je l'euffe fouhaité à la confolation d'une fi grande Prin- ceffe , je tâchois d'y contribuer autant qu'il convenoit à. la médiocrité de mes forces (Se de 5>o Histoire de ma condition. J'écois auprès d'elle aufS Jong-tems que je croyois le pouvoir fans me rendre importun. J'allois prefque tous les jours deux fois au Château , & j'y eufle padé les jours tous entiers , (i je n euiïe été ape- ]é par un intérêt encore plus prellanc à la Terre de M. de R. pour me foutenir moi- même par la vue de la charmante Cécile. Un jour que j*étois à S. Cloud , un Do- ineftique de M. de R. ni'aporta un billet de fon Maître , par lequel cet honnête Gen- tilhomme me prefToit de la manière la plus vive , & au nom de Tamitié, de me rendre inceriamment chez lui. Surpris de ce ftile extraordinaire qui fembloit marquer un péril prenant , je ne perdis pas un moment pour le fatisfaire. Je le trouvai dans- fon cabinet, le vifage confterné , & une lettre à la main ^ qui paroifToit contenir la caufe de fa douleur. Âh ! Monfieur , me dit • il en m'aperce- vant , tout eft perdu fans relTource. Voyez ce qu'on m*écrit , &aîde5^rmoi , s'il fe peut , à fortir d'embarras. Je lus fa lettre. Elle étoit d'un Gentilhomme Proteftant de fes Amis, qui lui faifoit la relation de quantité de nouvelles violences qu'on avoit exercées dans fa Province contre les Réformez. Il fe plaignoit en particulier dans les termes les plus touchans , de ce qu'on lui avoit en- levé fon Fils & deux de fes Filles pour les faire élever dans des lieux qu'il ignoroic. Jlajoutoit, que les malheurs qu'on éprou- voit dans les Provinces , fe feroient bien tAt fentir aux environs mêmes de la Cour & de Paris;. fD E M. C L E V E L A N n. PI Paris ; & qu'il écoit informé de bonne part , que le Roi n'attendoit que l'Abjuration de Mr de Turenne , pour employer fans diT- tindlion la contrainte à l'égard de tous ceux qui rcfuferoient de fuivrefon exemple; que cette cérémonie fe devoit faire dans quel- ques femaines ; qu'il ne voyoit plus d'au- tre paiti à choifir pour ceux qui vouloienc demeurer fidèles à leur Religion, que d'a- bandonner promptement le Royaume ; qu'il lui confeilloit de prendre des mefures , com- me il faifoic lui même, pour tirer fecrette- ment tout ce qu'il pourroit de fon bien ; & qu'il l'exhortoit fur- tout à mettre de bonnf heure fa Fille en fureté , s'il ne vouloit être expofé comme lui de la voir arracher d'en» tre Tes bras. Lorfque j'eus fini cette ledlure , Mr de R. me dit; ce n'eft pas tout. Voici une lettre de Mr de Turenne , qui m'eft venue par le même ordinaire. Ayant l'honneur d'être aimé de lui , je l'ai confulté naturellement fur ma fituation , fans craindre que cette grande ame prenne droit de fon changement pour ufer mal de ma confiance. LHez la ré- ponfe qu'il méfait. Je la lus. Mr de Turen- ne lui marquoit avec beaucoup de franchi- fe & d'amitié , les principaux motifs qui avoient produit fa converfion II l'exhortoit à l'imiter , pour l'intérêt de fon falut ; en- core plus que pour celui de fa fortune. Mais s'il s'obrtinoit à demeurer ferme dans fa Religion , il lui confeilloit de pafTer promptement en Hollande ou en Angleterre, avec $2 tî I S T O I R E avec tout ce qu'il pourroit recueillir de Tes biens ; parce qu'il prévoyoit le tems , di- foit il , oîi quantité de gens le voudroient fans le pouvoir. Je fuis dans un trouble in- croyable , reprit M. de R. Je ne connais perfonne dans les Païs voifîns , à qui je puiire m'adrefler pour obtenir un afyle. Je 13e fçai de quelle façon m'y prendre pour me défaire fecrettement de mon bien, je crains à tous momens qu'on ne m'enlève ma P'ille. Le péril eft preflant , & je ne vois point de remède qui puilTe être affez prompt; à moins que votre amitié, ajouta-t-il, ne tn'ouvre quelque voye qui m'eft encore in- connue. Je méditai un moment fur tout ce que je venois de lire & d'entendre. Je ne puis , lui dis-jeenôn, vous être aufli utile que je le voudrois , pour vous procurer une retraite ea Angleterre ; car je m'imagine que c'eft le principal fervice que vous attendez de moi. Tout Anglois que je fuis , je n'ai pas plus d'habitudes que vous dans ma Patrie. Mais ce que je ne puis par moi même , je l'obtien- drai peut-êrre par le feconrs de mes Amis. Jl ne faut rien efpérer du côté de S. Cloud > pour une entreprife oh la Religion eft mô- îé'e : les Courtifans font de la Religion da Prince. Mais j'ai uiî Ami qui pourra vous fervir , s'il le veut ; & je compte qu'il \t voudra. C'ell Mylord Clarendon. Quoi- qu'il ait perdu les bonnes grâces du Roi , il a fes parens & fes liaifons en Angle- terre. D'ailleurs , étant à Rouen » comme je fc r, M. C L È V Ë t A î? D. 93 je le fçai de lui-même par une Lettre que j'en reçus il "y a quelques jours , il peut vous ménager facilement les moyens depadcrla Mer fur le premier Vailleauqui partira pour Londres. Je lui écrirai par le premier Ordi- naire, j'accepte vos offres , me répondit M. de R. Mais pendant que vous lui écrirez , & que vous attendrez la réponfe , on m'en- lévcra ma Kil'.e. Lh bien , repris-je , fi vous craignez quelque cliofe pour elle, vous pou- vez la faire partir d'avance pour Roiien. My- -îord Clarendon la recevra volontiers , j'en fuis fur; elle y fera agréablement avec foa Epoufe, jufqu'à ce que vous puiifiez la re- joindre après avoir mis ordre à vos affaires. Cette ouverture plut extrêmement à Mr. de R. Il en examina de nouveau toutes les circonftances , & voici le plsn qu'il forma lui-même pour l'exécution. Obfervé comme je fuis , me dit il , je ne puis faire prendre le chemin de Roiien à ma Fille , fans qu'on s'aperçoive de fon départ , & qu'on m'ac- cule par conféquent de l'avoir fait évader. îl faudroit donner à fa fuite un tour propre à me ju(liHcrC5c à écarter tous les foupçons. Vous pourriez , continua-t'il , la venir pren- «Ire la nuit dans votre carofTe , & la condui- re droit à Roiien. Vous profiteriez de l'obf- curité pour lui faire faire bien du chemin avant le jour, de forte qu'on ignoreroit ab- folument quelle route elle auroit pris. Je fe- rai femblant le lendemain d aprendre fon évafion avec furprife qu'il pourroit biea m'arriver deM. Cleveland. p^ în'arriver de prendre cette occafion pour •quitter entièrement la France , ik que je n'en aurois par conféquent que plus de Tatisfac- rion <îic de liberté auprès de ce que j'aimois , iorfque nous ferions tous enfemble dans ma Patrie. Je lui promis donc avec beaucoup d'ardeur & delincérité d'être chez lui avec mon carode & un petit nombre de gens de confiance , vers le tems de la nuit où je croi- rois pouvoir m'aprocher de fa maifon fans •être entendu. je le quittai , pour lui laifler le tcms de prendre les mefures néceiraires avec fou Epoufe & fa FiJle , & pour aiier prendre auiB les miennes. Madame Lallin , & ma Belle fœur même, ne furent point informées de mon dellein. Elles étoient accoutumées à me voir partir fouvent fans les avertir , pour aller foit à S. Cloud , foit à Paris , où il m'é- tok arrivé quelquefois de pafTer la nuit. Je ne mis dans ma confidence que Drink qui étoit devenu l'Intendant de mes affaires, mon Cocher & deux Laquais. J'ordonnai fecret* temenc à Drink de partir à cheval avanc la nuit , fous le prétexte qu'il lui plairoic d'inventer , & de fe trouver vers minuit auprès de la maifon de Mr. de R. Pour moi j'attendis que l'obfcurité fut venue , pour prendre le chemin de Paris. Je ne fuivis cette route qu'autant qu'il falloic pour donner le change aux Habirans de quelques Cabanes voifines ; & iorfque je crus n'être aperçu de perfonne, je donnai ordre à mon Cocher de .s'arrêter aans quoique endroit écarté , jufqu'au ^6 Histoire jufqu'au tems dont j'étois convenu avec Mr. de R. Je fens trembler ma main, en commençant k récit d'une des plus funeftes avantures de ma vie. Funeile , je ne dis point par Tes cir- conltances tragiques , puifque la violen- ce n'y eut point de part , que le trifte accident qui vint à fa fuite , ne peut être ra. porté qu'au cours de la Nature , ou à des caufes qu'il n'eft point au pouvoir des hom- mes de prévoir & d'empêcher ; mais par le naufrage prefque entier de mon honneur & de ma vertu II n'y eut qu'un miracle du Ciel, qui pût me fauver fi près du précipice. En- vain voudrois-je en attribuer l'honneur à ma Raiibn:un Ledteur éclairé fentira bien que je méritois de périr ; & que fans un fecours furnaturel , la foiblefle qui m'avoit conduit au danger 5 ne feroit point changée en for- ce , pour empêcher du moins la confomma- £ion de ma ruine. L'heure de m'aprocher de la Maifon de Mr. de R. étant arrivée , je gagnai auf- fi tôt fon Avenue , & je trouvai Urink qui y étoit à m'attendre. Nous n'y fûmes pas long- tems,fans voir paroître trois perfonnes qui fortoient fans bruit de la Maifon , à la lu- mière d'une petite lanterne , & qui furent à nous en un infiant. C'étoit Mr. & Mada- me de R, avec leur Fille. Ils me la mirent entre les mains, après l'avoir embraflee miile fois, je leur promis de leur donner de mes nouvelles dès que nous ferions à Rouen , ce qui aepouvoit guéres tarder plus long- tems vt, D B M. C L E V E L A N D. 9^ que deux jours, fuivant le defTein que j*a- vois de marcher avec beaucoup de diligen- ce. La crainte d'être aperçus par quelque Domeftique, rendit nos adieux très coures. Je ne fis que renouveler à Mr de R. les af- lurances de la bonté (Se de la générofîcé de Mylord Clarendon ; & pour ce qui rcgar- doit les dangers de la route , je lui proteltai que ma vie même ne feroic point épargnée pour la fureté de fon aimable Fille ; 6l que de tout côté par coniequent il devoit être fans inquiétude. Nous nous mîmes en chemin aufîi- tôt : j'avois eu foin de prendre une bougie allu- mée dans le carofle. Cécile gardoK le fî- lence , & paroidoit réveule auprès de moi. Je lui en fis d'abord quelques re- proches ; mais malgré tous les tendres fen- timens qui s'élevoient dans mon cœur , je ne commençai à l'entretenir que des choiiés communes &, indifférentes. Elle me répon- doit de tems en tems par quelques paroles. J'afFedois de ne pas la regarder fixement; ce qui n'empèchoit point que je n'obfer- vaflTe quelquefois la douceur de Ces beaux yeux , 6c que je ne fentiffe une émotion ex- traordinaire lorfqu'il m'arrivoit de rencon- trer fes regards, je baillbis la vue aufïï- tôt , & je faifois un efi:ort pour me remet- tre ; mais j'étois trop proche d'elle , pour réfifter long tems au fubtil poifon qu'elle lançoit par mille endroits tout à la fois dans mon ame. Le fon feu 1 de fa voix m'ac- t^ndrilToit à un point inexprimable. Qu'é- TQVie y. E toit ce 98 Histoire toit- ce de la toucher , comme je faifois dans le mouvement continuel du carofiTe , de rei^irer le même air dans le petit efpace cil nous étions ; hélas i de ne voir & de ne fentir qu'elle ? Tous les feux de l'amour: couloient dans mes veines au lieu de fang. L'agitation qu'ils me caufoient , me rendit capable encore quelque tems de foutenir la converfation ; jnais fe confumans jfi j'ofe parler ainfi , par leur propre ardeur , ils fe changèrent peu à peu dans une langueur pe- fante & mélancolique, qui fut fuivie d'une profonde rêvene. je commençai à confidé- rer tout autrement que je n avojs fait jufqu'a- îors , que celle que je trouvois tant de dou- ceur à voir & à entretenir , je la condui- fois à Rouen, pour l'y laifrer,& peut-être pour ne la revoir jamais. Je ne l'aurai donc plus pour charmer mes peines , & pour me faire pafler les plus doux momens de ma .vie ! Toutes mes douleurs vont renaître ^car c'eft elle qui les a fait finir. S'il m'eft per- mis de l'aimer , dois-je con fentir à la per- dre ? O Dieu ! comment vivrai-je fans elle ? En faifant ces réflexions , dans lefquelles fétois comme entièrement abforbé , il m*é- chapoit des foupirs dont je ne m'apercevois pas. Cécile les entendoit. Son cœur n'étoit pas moins tendre que le mien. Elle ne pou- voir douter que ce ne fût elle qui caufâc le defordre où elle me voyoit. Elle eut à combattre fa timidité , pour me témoi- gner par quelques mots la peine qu'elle avoic ide ma triftefle. Mais enfin fon inclination remporta. DE M. Cleveland. $)9 remporta. Je ne fçai , Monfieur , me dit- elle , ce qui vous a rendu tout-d'un-coup Il mélancolique. Aurois je le malheur d'en être caufe ? Cette queftioii , & le ton de fa voix , me firent tourner la tête vers elle. Je rencontrai fes yeux , oh je crus lire des marques fi tendres d'inquiétude , qu'el- les achevèrent de me perdre. Je pris une de fes mains , fans faire attention que je la prenois ; & la ferrant entre les miennes , Ah ! Cécile , lui dis-je , quel reproche me faites-vous ? Votre prefence ne nie caufera jamais que du bonheur 6l de la joye. Mais que je crains qu'il n'en foit bien autrement de votre abfence ! Je ne la fuporterai pas long-tems fans mourir. Klle étoit jeune , ûc fans expérience. L'a- mour dans le même moment lui' faifoit fentir , comme à moi , tout, ce qu'il a de plus doux 6l de plus féduifant. D oli eût-elle pu tirer des armes pour fe défendre, tandis que je n'en trouvois moi même ni dans mon honneur , ni dans ma raifon , & que je ne penfois pas même à les y chercher ? Elle fut charmée de m'entendre parler pour la première fois fur un ton qui flâtoit tous fus defirs , & foit par un mouvement libre , foit par un tranfport involontaire , elle me fit une réponfe qui ne marquoit pas moins de pafîion que de fimplicité & d'innocen- ce. Si vous regardez , me dit • elle , mon abfence comme un fi grand mal, pourquoi voulez-vous me quitter?Quand on aime quel- que chofe, il me femble qu'il y a tant de plaillr E 2 à ïoo Histoire à être auprès de ce que Ton aime 1 Mais. je ne fuis pas fure que vous m'aimiez , ajou- ta-t'elle en me regardant timidement ; car vous ne me l'avez jamais dit. Il faut que je fade l'aveu de toute ma foiblefle; cette courte réponfe me fie éprouver ce que je n'a- vois point encore fenti ; un mouvement plus vif& plus délicieux mille fois que tous les plaifirs que j'avois reçus de l'amour dans l'efpace entier de ma vie. Aujourd'hui que ce îbuvenir me fait honte , je cherche en- vain dans ce petit nombre de paroles ce qui put alors me caufer tant d'émotion. Etoit- ce leur ingénuité , qui ne pouvoit marquer qu'une tendrefle extrême dans une jeune per- sonne que je connoiilbis d'ailleurs pleine . d'efprit & de vivacité ? Etoit-ce le fon d'une voix charmante , dont l'impreffion fe joi- gnoit à celle qui étoit déjà répandue dans tous mes fens ? Ou plutôt n'écoit-ce pas uniquement la difpofition de mon cœur , qui fe trouvoit flatté au dernier point par l'artu- yance d'être aimé , & qui triomphoit en •quelque forte de fe voir offrir un bonheur qu'il n'eût peut être ofé defirer.^ Quoi qu'il en foie , je ne confultai plus que lui , pour adrefler à Cécile mille ex- preflions tendres & palîîonnées. Elle paroif- foit charmée de les entendre. Bien-tôt elle me fit connoître qu'elle craignoic d'être aulîi fenûbîe que moi aux peines de i'abfence. Je • lui dis que mon dplTein n'étoit pas qu'elles fuirent éternelles , ni même auifi longues qu'elle fembloit le craindre ; en un mot , que j'etois DE M. Cleveland. lût j'étois réfolu de quitter la France avec foa Père, & que nous paflcrions tous enfcmble eii Angleterre. Elle fut fort fatisfaite de cette réfolution. Cependant, en examinant le tems à peu prcsoLi je pourrois la rejoindre , il ne paroiObit pas vrai-iemblable que Mr de R. pût terminer Tes affaires en moins de deux ou trois mois. Autant de Siècles pour la belle Cécile , Elle tn'écoutoit. Je lifois fur Ton vifage, qu'elle étoic pénétrée decendrefle &dejoye/ ]e joiiiirois en quelque forte de les plailirs 6c des miens. Dans un moment fi tendre, que pouvoitelle me refufer ? Nos defirs étoient: les mêmes : le cri de l'honneur & de la vertu n'étoit plus afîez fort pour fe faire enten- dre. J'imprimoif: mille baifers ardens fur f* main , & je ne fentois'pas qu'ils fufTent re- pouflez. Qui pourra fe le perfuader P Ce fuc dans cet inftant même où ("on innocence & la mienne étoient comme expirantes , que j'aperçus toute la profondeur du précipice oiij'allois tomber; & j'ignore encore fi ce fut en faveur de Cécile , ou de moi , qu'il p'uc au Ciel de me fecourir par le plus inef- péré de tous les miracles. Cécile étoit afiez palTionnée , pour aller bien loin au delà de fon devoir; mais comme elle avoit reçu une éducation des plus fages , & qu'il étoit imppflible, même à rAm.our,. d'en effacer tout-d'un-coup les traces , elle eut fans doute befoin , comme moi , de fe fai- re un peu d'ilîufion pour calmer les remords qui pou\ oient troubler fes plaifirs. Elle corn* prit qu'étant feu!e avec moi , il n'y avoic plus de bornes oij notre tendreOe pût s'ar- rêter. Elle même peut être ne s'en propofoit plus. Cependant , un refte de madeftie , qui demandbit à fe couvrir d'un prétexte , fit qu'elle retira tout-d'un-coup Tes mains d'en- tre les miennes Ciel ! que fais -je , me dit-elle? & comment fuis-jefoiblejufqu'à ce point ! Me promettez- vous du moins de m'é^ poufer r, iio Histoire poufcr? Cette queftion, quoique prononcée d'un air cendre 6l languiifanc, me fît frémir avant même que d avoir penfé à ma réponfe. Je demeurai en fii^nce. Elle s'aperçut de mon embarras. O Dieu! s'écria telîeenfoupiranc. vous balancez ! mon trouble augmentoic tellement , que ne pouvant ni la regarder ni lui répondre, je repris une de fes mains que je tâchai de retenir 6l de ferrer malgré elle. Klle la retira , à. voyant que je continuois de me taire , quoiqu'elle eût renouvelé fa de- mande , eile celTa ainQ de parler. Nous demeurâmes ainfi l'un F chai Z28 Histoire chai d'elle ; & l'amour qui venoit de me rendre coiLme furieux & infenfé , me rendit alors indifciet , en me faifanc révéler ce que j'avois réfolu de cacher pendant toucemavie. Hélas i lui dis je , daignez donc m'écouter, & voyez (i c'eîl votre haine que je mérite! Je commençai par lui aprendre qui j'étois , avec une partie des triftes circonftances de ma première jeunefle. Je lui racontai enfui- te ce qu'on a vu de plus attendriflant juf- qu'ici dans mon hiiloire , pour la conduire au malheureux dénouement de 1 infidélité de mon Epoufe. Quand le fujet eut été inoins trifte , la dirpofition où j'étois n'eûc pu manquer de rendre ma narration infini- nient touchante. Elle m'écouta d abord avec plus de curiofité que d'émotion ; mais à me- fure que les événemens fe dévelopoient , je remarquai qu'elle paroifToit s'interreder DE M. C L E V E L A N D. 12? fœur & fa Fille feindroient d'avoir befoin pendant quelque tems de l'air du Parc, «Se qu'elles feroient tranfporter un lit dans le Bâtiment ; ce qui fuffiroit , avec celui qui y étoit déjà. Il leur étoit facile de s'y faire aporter leur nourriture , fans donner lieu aux foupçons. Drink , 6i les deux Laquais qui ëtoient à Paris avec mon Equipage , pou- voient être employez feuls à cet office ; & j'étois fi accoutumé moi-même à me faire fervir à manger dans cet endroit, que cela ne devoit point paroître extraordinaire. Tou- tes les autres commoditez pouvoient leur être fournies avec la même facilité. Le feul embarras étoitde déguifer long-temsce mif^» tére à Madame Lallin. 11 n'y avoit point de prétexte qui pût difpenfer ma Belle fœur de la recevoir lorfqu'eile viendroit la vifiter^ Nous conclûmes qu'il falloit abfolument lui communiquer noire fecret. Je n'y trouvois point d'autre difficulté , que la différence des Religions, & le fcrupule qu'elle pourroitfe faire de contribuer à receler un Hérétique. Mais je lui crus aflez de raifon , pour pren- dre la chofe dans le meilleur fens. je ne voyois point d'ailleurs qu'il fut nécedaire de lui aprendre le véritable motif qui faifoic cacher Cécile. Nous réfolumes de lui dire feulement que Mr. de R. m'avoit prié de la tenir en fecret chez moi , dans la crainte qu'elle ne fût enlevée ; & de lui faire enten- dre que la caufe de cette crainte n'étoit qu'u- ne intrigue d'amour. On fe perd quelque- fois , à force de précaution» Un aveu iiocére F 4 nous î^B Histoire nous eût mieux réû/îî avec une femme da caradlére de Madame [.allin que le détour & Tartifice ; il Teûc engagé à la difcrétion par honneur : au lieu que n'étant point fur fes gardes , parce qu'on ne lui avoit rien confié fous le fecret , elle fit imprudemment 'à Cécile plus de mal que nous n'en cuffions pu craindre en la mettant tout à fait dans notre confidence. Nous la fimes venir fur le champ , de peur que le délai ne lui parût couvrir quelque myiiére, Elle n'aprit de nous , que ce que nous étions convenus de lui dire. Cécile fit enfuite partir Drink , pour aller infor- mer fon Père qu'elle étoit m oins éloignée de lui qu'il nes'imaginoit. Nous attendîmes fon retour , avant que de prendre un peu de fom- meil. j'en avois befoin plus que perfonne > dans le defordre oîi étoient encore tous mes fens. Drink revint. Jl nous raporta que M. de R. fuivant la réfolution que nous avions prife enfemble , publioit qu'on lui avoit enlevé fa Fille ; & qu'il affeQoit même de la faire chercher de tous cotez. Il ajou- ta , qu'il avoit fort aprouvé le changement de notre projet ; & qu'il viendroit me remer- cier aufli-tôt qu'il le pourroit , de l'amitié que j'avois pour lui & pour Cécile. Cette aimable Fille rougit à ce difcours , & je fus encore plus déconcerté qu'elle. Heureufe- ment, je m'étois retiré à part, avec elle, pour entendre le raport de Drink. Mais pré- voyant que dans la fuite j'aurois rarement le bonheur de l'entretenir en particulier , je me fentis DE M. Cleveland. 129 fentis animé par fa rougeur à lui parler avec un peu plus de hardielïe que je n'avois faiE une heure auparavant. Sans pronçncer le nom d'amour , je la conjurai de le (buve- nir qu'elle avoit le pouvoir de me rendre content ou malheureux , & que la more étoit moins horrible pour moi que fa hai- ne. Le ton de ma voix étoit auffi trifle que mon vifage. Elle me regarda quelques mo- mens fans répondre, comme fi elle eût balan- cé à me faire cette faveur. Cependant , je vis touc-d'un-coup les yeux s'attendrir ; & je fus furpris que baiHant la tête vers moi , elle me dit; Pauvre infortuné, que je vous plains t £lle s'arrêta enfuite un moment : Mais je veux vous le dire , reprit elle , s'il eft vrai que vous m'aimiez, vous pouvez encore être heureux. Elle me quitta auffi- tôt , pour rejoindre les autres Dames. Je ne me trouvai point aflez tranquile pour la fuivre. Mon trouble eut éclaté trop v'i- fiblement aux yeux des autres ; je voulois^ du moins le tenir caché. Je fortis du Bâti-- ment, comme Ci je n'euHe point eu d'autre- deiïein que de lui laifler la liberté de fe repo- fer ; & ne me fouciant point d'être aperça^ de mes Domeftiques depuis que ma Belle- fceur & Madame Lallin fçavoienrmon re- tour , je m'enfonçai dans le Parc pour m'y' livrer à mes rêveries. Mes premières réfle- xions ne tombèrent point comme autrefois ^ fur les maladies de mon cœur , ni fur le defor- dre de ma raifon. Quoique je ne puflTe me- dérober la vue 6l le fcntiment du triite étac F 5- oi^ 130 Histoire oii j'étois réduit , j'affedlois d'en éloigner moj) attention. Je me défendois même de cette penfée avec une efpéce de crainte, il fembloit que les remords 6i la honte tournaf- fent autour de moi, pour chercher l'entrée de mon Ame , & que je fifle des efforts con- tinuels pour les repoufler. Que dirai-je ? Jvîes maux m'étoient chers. J'étois parvenu à ce point d'aveuglement, oh l'on craint moins le poifon , que le remède. Ce qui m'occupa donc uniquement , fut robfcurité des dernières paroles de Cécile, & le fens de cette tendre marque de compaf- lion qu'elle m'avoit donnée en me quittant. Je m'efforçai en vain d'y démêler quelque chofe. Qu'elle eût encore de l'inclination pour moi , je ne pouvois en douter. J'en étois fur. L'Amour ne fe trompe jamais. Mais après ce qui s'étoit paffé la nuit , je ne trouvai pas la moindre vraiiemblance dans cet efpoir de bonheur qu'elle avoit voulu m'infpirer, Si je l'aimois, je pouvois enco- re être heureux ! Ah ! c'eft peu que de l'ai- mer, difois-je,* elle fçait bien que je l'adore» IVIais fi nous avons reconnu qu'il ne con- vient ni à elle ni à moi de nous rendre heu- reux aux dépens de la Vertu & de l'Hon- neur, qu'elle voye m'ouvrira t'elle pour le devenir P II n'y en a point. C'eft un efpoir împoffible.Si j'ai quelque bonheur à attendre d'elle , ce ne peut être que celui de la voir & de l'aimer. Bornons-nous-y. Je ne m'en fuis pas propofé d'autre. Hélas ! ajoutai-je , i! ©ft vrai que je de vois m'en tenir dans ces bor- D E M. CLE VEL A ND. 13I nés : mais y fuis-je encore ? & fi je ne m'en fuis que trop écarté , me fera - t'il facile à prefent d'y revenir ? En effet cette malheu- reufe nuit a\ oit caufé une révolution prefque incroyable dans le fond même de mon ca- radtére. Il faut que le corps ait une étrange pouvoir fur nos âmes ! Depuis que j'avois touché les mains de Cécile , que j'avois été feul avec elle , que je m'étois enivré , pour ainfi dire , de Ton haleine, & qu'elle m'avoic pénétré de fes regards , je fcnrois hors de fa prefenceune vive inquiétude, comme il ar- rive lorfqu'on fe trouve dans un état violent. Je croyoîs m'apercevoir à tous momens , qu'il me manquoir nne partie néceilaire de moi-même, j'étois porté vers elle par quel- que chofe de plus fort que les mouvement de la Sympathie, & d'aufli invincible que tout ce qu'on raconte des Enchantemens, Sa vue ne pouvoit donc plus être qu'un foi- ble foulagement pourma paflîon. Il me fal- Joit , pour être heureux , la poiïéder com- me mon bien & mon trefor. Je ne pouvois Tefpérer ; & par conféquent l'Amour , fur lequel j'avois formé de fi douces efpérances de conîblation & de bonheur , ne pouvoit fervir déformais qu'à me rendre encore plus miférable. Je pris quelques heures de fommeiî ^ après cette inutile méditation. Le foir je me ren- dis à S. Cloud; pour fouhaiter un heureux voyage à Madame, qur devoit partir le len- demain avec le Roy& toute la Cour. Le pré- texte de ce voyagé écoit de vifiter les Viiîea F 6 frontières 132 Histoire frontières de Flandres ; mais on prétendoît qu'il cachoic de plus grands defleins , & que la réfolution de porter la Guerre en Hollande étoit déjà formée. 11 importoit à la France que l'Angleterre prît parti pour elle y ou du moins qu'elle demeurât tranquile ,, pendant que l'Armée Françoife feroit occu- pée contre les Hollandois.Madame,qui étoit tendrement aimée du Roi Charles , pou- voit reûflîr mieux que perfonneàle mettre dans ces difpolitions ; & l'on fçut bien-tôt que Louis XIV. n'avoit point eu d'ainrevùé' en la preflant de l'accompagner en Flan- dre! Elle ^voit même prpmis à ce Prince de pafTer en Angleterre , pour y conférer plu» facilement avec fon Frère. Sans me décou- vrir le fond de ce projet, elle me fit entendre qu'elle fouhairoit beaucoup que le Roi lui permît de pafler la Mer , & qu'elle en avoit l'efpérance. Elle me demanda enfuite fi je voulois être du voyage. Je me trou- vai dans l'embarras. Je l'euflé fouhaité pour l'intérêt de mes Enfans , ne pouvant gué- res efpérer d'occafion plus favorable pour lever toutes les difficulcez qu'ils pourroient trouver un jour a rentrer dans leur Héritage ^ mais l'on fçait par quelle raifon j'étois rete» r.u. Je fus obligé d'aporteràMadamesquel» ques excufes vagues , qu'elle eut la bonté d'accepter. En fortant de chez elle, je rendis une vis- ite à Mr. de R. Je le trouvai chez lui , & je fus très fâché d'y trouver aufîi le P. ,, qui étoit venu fur le bruit de l'enlèvement de B E M. C L E V E L A N I>. I33 de fa Fille pour le confoler de fa perte. Ce zélé Confolateur, qui connoiflbit une par- tie de mes fentimens pour Cécile , me die d'abord à l'oreille, qu'il me croyoic aufîi affligé que M. de R. 6i qu'il fe propofoitde me rendre le même office qu'à ce Gentil- homme. Je le priai que ce fut du moins un autre jour. Loin de fe rebuter de l'air froid avec lequel je lui fis cette prière , il me ré- pondit , qu'il étoit venu de Paris dans ledef^ lein d'aller pailer la nuit chez moi , & qu'il s'alfuroit que je ne refuferois point de l'y re- cevoir. Son obftination me chagrina. N'é- tant nullement difpofé à m'ennuyer une par- tie de la nuit dans fa converfation , & com- ptant de trouver Cécile & les autres Dames en état de me recevoir dans leur Aparté- ment à mon retour , je lui fis connoître aflez nettement que fa vifite me feroit importune ce jour-là. JI étoit fin & clair- voyant. Je n'ai jamais douté qu'il n'eût entrevu dès ce moment une partie des raifons qui lui atti- roient mon refus , & que ce ne foitfur ce- fondement qu'il trama une fatale intrigue qui caufa la perte de Cécile. Cependant» il continua d'en ufer avec moi fort civile- ment. Je le laifîai chez M. de R. à qui je trouvai le moyen de rendre compte dans ua moment d'entretien particulier de la ma- nière dont fa Fille étoit chez moi, & des mefures que J'avois pris pour l'y tenir fecreç- tement.- EÎS- J34 H I s T O I R E « * ********** î}î*** ***fv HISTOIRE D E M R, CLEVELAND. A miTE DU LIFRE SEPTIEME. E paiïaî quelques fera aines dans une fi tua- cion fort agitée d'efprit & de cœur , tel- le que je viens de la reprefenter. Je voyois Cécile plufieurs fois le jour , ou plutôt , j'étois prefque incenamment au- près d'elle. Mais je n'y étois jamais feuL Ses trois Compagnes ne la quittaient'pas ; fon Père même & fa iMere la venaient voir f\ fouvent , qu'^elîe n'avoit pas on moment de liberté. Si cette facilité de la voir & de l'entretenir m'empêchoit de penfer h me faire d^'autres occupations, parce qu'il m'eût été impofllbîe de me priver voîoncairement de fa prefence , je n'en vivois pas plus cran- quile. Mes aveugles defîrs conciîixrérent d'exeï- DE M. C L E V E L A N n. I3J d*exercer leur tjrannie fur mon cœur & fur , tous mes fens. Sa vue ne pouvoir que les augmenter. Les paroles miftérieufes par Jelquelles elle avojt eu comme cîefTein de me confoler, me rouloienc fans celle dans l'ef- prit , & j'attendois avec une foumiflion im- patiente qu'il lui plût de m'en découvrir le fens. Ma hardiefPe n'alloit point jufqu'à lui faire Cr.tte queflion. Je n'aurois pu d'ail- leurs en trouver Foccafion , puifque je n'a- vois jamais celle de lui parler fans témoin, & que la crainte de lui déplaire me permet- toit encore moins de lui écrire. Iln'yavoit qu'une réflexion , qui eût quelquefois la force de diminuer un peu ma peine. Je con» fidérois avec quelle douceur . Je ie Î44 Histoire Je priai de croire que loin de me repentir de ce que j'avois entrepris pour la Fille , je ferois toujours content de lui rendre fer- vice aux dépens de ce que j'avois de plus cher. Je ne fçai (i ce fut le tour paiïionné de mes paroles , ou fa feule amitié , qui le porta à s'expliquer davantage ; mais après avoir rêvé un moment '.Parlons en Amis, reprit-il. Vous aimez Cécile. ]e n'ai qu'elle. Vous fçavez qu'elle aura du bien. Ëpoufez-la. C'eft le feu 1 moyen de prévenir les embarras donc on vous menace. On ne vous fera point un crime d'avoir pris quelque intérêt à la fureté d'une Fille , donc vous aurez voulu faire vo- tre Epoufe. Je l'embrafTai avec tranfport , fans pou- voir trouver de voix pour lui répondre. Il paroifîbic furpris de mon filence. O cher Ami l lui dis- je enfin , (î vous fçavez que j'aime Cécile, comment oferai je vous dire que je fuis marié ? Une déclaration à la- quelle il s*attendoit fi peu , le déconcerta extrêmement. Je jugeai qu'il avoit compté jufqu'alors que j'épouferois fa Fille, & que c'étoit dans cette opinion qu'il l'avoic con- fiée à mes foins avec fi peu de réferve. Je me fouvins qu'elle me l'avoit dit elle même. Tout mon amour & tout mon malheur fe firentfentiràmoncœurdansleraêmeinfl:anc. Je ne fus point le maître de retenir mille plaintes , qui m'échapérent fans ordre & fans attention. Mr. de R. comprit aifément qu'il y avoit quelque chofe de bien extraordinaire dans cette avanture. Quelque idée qu'il eut de DE M. C L E V E L A M D. I4 J de ma probité & de ma fagefTe , il commen- ça peut être à prendre quelque défiance de ma paflion ; & craignant pour la vertu de fa baille de qui il n'ignoroit pas que j'étois aimé , il me quitta après un momenc d'entretien , dans lequel nous n'eûmes point d'autre explication. Nous étions dans une Allée du Parc. 11 prit le chemin du Bâtiment. Je demeurai feul , enféveli dans mes triftes réflexions. Comme nous vivions enfemble avec beaucoup de familiarité, je ne penfai pas même à le fuivre, parce qu'il me dit en me quittant , que fon defléin étoit de pafler la nuit chez moi. Je le vis revenir au bout d'un quart-d'heu- re. Le motif qui l'avoit fait partir fi bruf- quement 5 n'étoit que fon inquiétude pour Cécile. Il étoit allé la trouver, pour fçavoir d'elle dans quels termes elle étoit avec moi , & pour l'avertir , qu'étant marié, elle ne pouvoit recevoir innocemment les marques de mon afi^edion. Cet éclairciflemeot pro- duifit un efi^et qui le combla de joye. Je 1« remarquai fur fon vifage , en le voyant aprocher. 11 vint à moi les bras ou- verts , & m'embraflant tendrement ; Je ne vous cacherai pas, me dit il, que je n'é- tois pas tranquile en vous quittant. Vous êtes marié , vous me l'avez apris fans expli- cation ; jefçavois que vous aimiez ma Fille, & qu'elle vous aime :1a tendrefle paternelle a prévalu peut-être un moment fur l'ami- tié. Mais pourquoi ne me fai(iez-vous pas la confidence que vous avez faite à Cécile ? Tome y. G j'aurois 145 H ISTOIRE J'aurois pu vous dire tout-d'un-coup , que votre peine D'eft pas fans remède. Je fuis mê- me furpris que vous paroiflicz ignorer ce qui fe pratique comm.uDcm.ent dans la iitua- tion OLi vous êtes. Ma Kiiie , qui n'eft qu'un Lnfant , ne î'ignore point , parce qu'elle en a vu l'exemple dans notre Famille. Elle m'a ciitqu'tilie vous avoit offert de vous l'apren- cre d qu'elle cfl étonnée de la froideur avec laquelle vous avez négligé de vous en in- former davin'.a.j;e. Je lui répondis avec un mélange de crainte & de joye, que loin d'a- voir reçu avec froideur quelques mots obf- curs quej'avois entendu prononcera Ceci- îe 5 ils avoient Icrvi de matière coniicuelle à mon inquiétude & à mes réflexione ; que je ne m/étois pomt occupé d^autre chofe de- puis que je les avois entendus; mais que n'y ccmpvenant rien , le dclePpoir m'avoic rendu tîîTide , à. m'avoir empêché de lui en deman- der l'explication. Je vous la donnerai moi- même , reprit - il : rrais elle fupofe deux chofes nccefiaires ; l'une , que vous fouhai- tez véritablement d'époufer ma Fille; l'au- tre , que l'infiJélité de votre Epoufe & fa fuite avec un Amant font avérées. Dans le cas oh vous êtes , continuat'il , vous pouvez obtenir facilement la diflblution de votte mariage, 6c la liberté d'en tonrraéler un autre, i .a même chofe eft arrivée à mon F^'e- Te, & c*eft !à defi'us que Cécile s'efl fondée pour vous parler comme elle a fait. Il e/l vrai que le Droit François 6l les Loix Ro- maines ne vous accorderoient point îe Droit de DE M. Cleveland. 147 de pafler à de fécondes noces , même en vous féparanc de votre première Epoufe ; mais nos Loix font différentes. Vous n'avez qu'à vous adrcller au Confiftoire de Charenton. D'ailleurs , étant né Anglois , vous n'êtes point fujct du^Roi , 6i le pis aller léroic de remettre à faire cafi'er votre mariage en An- gleterre OLi cette coutume eii généralement établie. 11 ajouta, que la difficulté ne con- fiftoit qu'à donner des preuves certaines de l'infidélité de mon Epoufe. Ici j j'aurois befoin de quelque tour nou- veau, pour expliquer une des plus étranges fituations où le cœur d'un homme fe foie jamais trouvé.. J'encre dans le recic d'un événement fans exemple , 6c qui fera ju- ger avec rai Ton que mon Caractère eft uni- que. S'imaginera t'on qu'avec une psfîion telle que je la fentois pour CeCile , après tous lesdeiirs que j'ai reprefentés , après ces mor- tels regrets de ne pouvoir être à elle , je fufîe capable de recevoir autrement l'ouverture de Mrde R. qu'avec des tranfports de re- connoiffance , (ISc les plus doux mouvemens de la joye 6l de l'amour ? Que manquoic-il à mon cœur , lorfqu'on lui olfroit tour ce qu'il avoit fouhairé pour écre heu eux ? N'a- vûis jepas oublié mon lipoufe? Ne la hai'f- fois je pa^r? N'éroit-c^: pas toujours cette Per- fide . I4P fe faite avec l'amant qu'elle m'avoit préféré. C'elt un bien , me dit-il , qu'elle foit fi pro- che de nous. Il faut que vous lui falTiez pro- pofer à elle môme votre réparation. EUc y donnera fans douce les mains , & rattaire s'en conclura plus facilement Cette nouvel- le idée excita encore une extrême agitaciori dans mon cœur. Je priai Mr. de R. de faire lui-même tout ce qu'il jugeroit néceilaire , fous prétexte que je n'avois nulle connoilTan- ce des Loix & des Procédures ordinaires de lajuftice. . je le prelTai de retourner avec moi au Bâ- timent , moins par la néceflicé de me repofer d'une trop longue promenade , quoique ce fut la raifon que je lui aportai , que pouîf éviter un entretien dont chaque mot fem- bloit renouveler mon trouble. Je me repo- fe furvous , lui dis- je en allant; je compte fur votre amitié ; faites , je vous prie, vos intérêts des miens. Je tâchois ainfi d'arrêter par des idées générales , la nailTance de mille fentimens douloureux qui me fem- bloient prêts à s'élever dans mon ame. J'en- trai avec précipitation dans la chambre oîi étoit Cécile , & j'allai me placer à fon côté. Je poulTai un foupir , en m'afféyant , comme fi j'eufTc échapé à quelque péril , & que j'eulTe commencé à refpirer tranquillement dans un lieu oîi ma crainte devoit ceiïer. En effet, la joye rentra dans mon cœur au- près d'elle. Son vifage marquoit une ame fatisfaite. Elle ne douta point en me voyant revenir avec fon Père, que je n'eulTe reçu G 3 enfin ÎJO H I s T O I ?x E enfin réclairciflemenc qu'elle avoît foahaité Il long-tems de me donner. Elle me croyoïc content, & elle l'étoit auffi. Peut-être écoic- ceîa môme raifon qui m'avoit porté, contre ma coutume , à m'aller placer fi libremcnc auprès d'elle. Mr de R. ne croyant point qu*il y eut de mefures à garder devant ma Belle fœur & Madame Lallin , reprit la converfation oli elle avoit fini dans le Parc. Après avoir dé- claré à fa Fille , en leur prefence , que j'a- vois une vive inclination pour elle , & que je penfois à rompre mon premier mariage , pour lui offrir mon cœur & ma main , il retomba fur les mjoyens de hâter l'affaire de mon Divorce. J'étois plus fort auprès de Cécile. Je ['écoutai avec plus de tranquili- té 11 me promit d'aller a Chaillot le jour même , & de propofer de fa propre bouche à mon Epoufe de m'accorder le confente- ment volontaire que je defirois d'elle. ]'a- prouvai tout ce qu'il parut fouhaiter. Il fe difpofa aufi[i-tôt à partir. IMadame Lallin & ma Sœur furent d'abord étrangement fur- prifes d une avanrure qu'^:ries avoient fi peu prévue. Je remarquai qu'elles me regar- doientavecadmiration. Elles s^étoient peut- être aperçues de ma cendrefTe pour Cécile ; mais elles n'eufifent jamais penfe que le dé- nouement en fut fi proche , ni tel qu'elles venoient de l'aprendre Cependant , elles en marquèrent une vive fatisfaftion , me croyant guéri par- !à de cette longue trifiefie donc elles avoleat defefpéié de me voir ja- mais DE M. Cleveland. I5t mais revenir ; & elles firent mille carefles à Cécile, à qui elles attribuèrent toutThonneur de ce changement. Nous palîamcs agréable- ment rapièsmidi , jufqu'au retour de Mr de R. J'avois le cœur li occupé du piaifir d'être avec Cécile , que je penfai peu au fuccès de la commiffion dont s'étoit chargé fonPere. 11 revint. Je le vis entrer d'un air gai & fatisfait. Le mien continua de l'être aufîi pendant quelques momens. Tout le monde s'emprelTa beaucoup pour entendre Ton raport , fur - tout ma Sœur & Madame Lallin , qui avoient igno- ré jufqu'à ce jour que mon Epoufe fftc dans le voifinage , à que je connulTe le lieu de fa demeure. Il nous raconta aufli- tôt tout ce qui lui étoit arrivé avec elle. Il l'avoit demandée d'abord à la porte du Convent, fous le nom de Made. Cleveland. Je lui avois apris pour la première fois au _ moment de Ion départ, que c'étoit ainfi que je me nommois. On lui avoit répondu, qu'il n'y avoit perfonne de ce nom à Chaillot. Elle en avoit changé effectivement , pour vivre tout-à fait inconnue ; & il fe trouva par le hazard le plus fingulier , que celui qu'elle a voit pris étoit prefque le même que le mien ; c'eft: à dire, que celui fous lequel j*é- tois connu à S. Cloud. Elle fe faifoit nom- mer Ringsby , & moi Kingsby. Mr de R. avoit donc eu beaucoup de peine à faire comprendre quelle Dame il fouhairoit de voir , dans une Maifon , où il y a toûjou^s quantité de Penûonnaires; & il n'avoit réullî G 4 à ÎT2 H r s T O I R E à fe faire entendre , qu'en demandant à îa iinfune Dame Angloife qui y écoic à la recom- mandation de Madame la Duchelle d'Or- léans. On l'avoit reconnue à cette marque^ IVîais lorfqu'on étoit allé l'avertir qu'on fou- haitoit de lui parler à la porte y elle avoit fait répondre qu'elle ne voyoit abfolumenc perfonne. Mr de R. avoit eu befoin de lui faire dire plus d'une fois , qu'il étoit amené par des affaires de la dernière importance, portion de ma tendrefle , & qui me cau- l'oicnc tous deux la plus vive émotion lin- fin , je crus apercevoir mes deux Enfaris qui m'amcnoicnt leur Ivleie , à, à mefurc qu'elle s'aprochoic de moi , il me fembluic qu'elle s'étendit dans la partie de mon cœur que Cécile occupoit. 11 y avoit néan- moins quelque choie d'amer aans le plailir que j'avois de la voir il proche. Au mo- ment même que j'allois rembrairer3 je crus lui voir verler des larmes , 6c lentir que j'en veifois auflî. Je m'éveillai. Je nefentis poinc en m'éveillant cette douce fatisfaftion qui rcfte dans le cœur après un fonge où l'on a vû ce qu'on aime. Au contraire, je ne for- tis jamais du lie fi trifte. Je mhabillai à la hâte , & évitant même de rapeler ce jeu importun de mon imagination, j'allai cher- cher de l'amufement 6l de la joye auprès de Cécile. Mais ces momens de trouble & de triflef- fe n'étoient rien , au prix de ce que je de- vois bien-toc éprouver. Ma Belle-fœur & îvladame Lallin avoient coutume de fortiren carofle avec ma Nièce & mes Enfans pour fe promener l'après-midi dans les belles Campagnes qui font aux environs de ijainc- Cloud. Elles avoient interrompu cette habi- tude depuis que Cecjje étoit chez moi , parce qu'elles lui tcnoicnt fidèlement com- pagnie. Cependant , il leur prit envie de îa renouveler le lendemain même du jour que M. de R. a voie vû mon Epoufe. Elles ne m^aprircQC poinc leur motif. Je crus que c'étoic î6o ■• Histoire c'étoit l'ennui de !a folitude. Elles laiiïerenc ma Nièce avec Cécile,* & prenant mes deux Fils, elles me dirent qu'elles alloient faire une promenade de quelques heures. Le but- de cette partie étoit de fatisfaire leur euriofité , & de fe procurer la vue de mon Epoufe à Chailloc. Elles n'avoient pas def- lein de la demander à la porte , ni de lui faire une vifite ; mais Madame Lallin , qui Gonnoiiïbit les ufages du Cloître , avoit afFuré ma Belle-fœur qu'elles ne manque- roient point de la voir à l'Eglife à l'heure que les Religieufes chantent Vêpres ; & elles fe propofoient feulement d'obferver un mo- ment fa contenance. Il étoic allez tard lorfqu'elles revinrent au logis. Quoique les perfonnes de leur fexe réiiiîînbnt mieux que les hommes à déguifer leurs fentimens , je remarquai en les voyant paroître, qu'elles n'étoient point dans leur fituation naturelle. Je leur deman^ dai s'il leur étoit arrivé quelque chofe de defagréable. Elles me répondirent aflez froi- dement , qu'il ne leur étoit rien arrivé. Ce- pendant y ayant continué dé les obferver, je m'aperçus clairement qu'elles étoient tou- tes deux fort affligées. Je ne pouiïai point la euriofité plus loin ; mais le hazard me fie rencontrer mes Enfans ^ DE M. C L E V E L A N D. I6j firoit , quej'étois à demi ébranlée. Mada- me Lallin cfl rentrée pendant ce tems là avec le petit Tbovis. A peine votre Epoufe a-t'clle aperçu cette Dame, qu'elle a pouflë un CM douloureux , 6l qu'elle eft retombée dans Ton évanouilTemenc. Les Religieufes conlidéranc le defordre que cela caufoit dans l'E^life, l'ont emportée fur le champ, pour la Iccourir dans un autre Jieu. L'une d'el- les m'apropofé d'entrer dans une chambre ; où j'aurois toute la liberté de la voir. Mais la crainte de vous déplaire , & de m'expo- fcr à i'mconvenicne que je vous ai dit , m'a faire prendre le parti de remonter aufîi- tôt en carofle & de revenir droit à la Maifon. J'ai eu beaucoup de peine à me faire obéir de vos Enfans,qui vouloient demeurer ab- folument avec leur Mère. Jl a fallu \qs me- nacer de votre colère , & les faire emporter de force par vos Laquais. Je leur ai promis pour les confoler , que nous prendrions un autre jour pour retourner enfemble à Chail- lot , & je leur ai défendu de vous parier de tout ce qui s'étoit pjifTé. Jenefçai, ajouta- t'elle , ce que c'eft qu'un homme que vos La- quais ont vu courir après nous. Ils l'ont aper- çu^ qui venoic d'abord à toute bride. Lorf- qu'il a été aflcz proche pour reconnoitre le carofTe , il nous a fuivi doucement jufqu'ici & il eii retourné fur Tes pas après nous avoir vu entrer dans la Maifon. Ma Belle fœur me regarda en fini/Tant . pour fçavoir ce que je penfois de ce qu'elle venoit de m'aprcndre. Je vous avoue , lui dis- i66 Histoire dis je, que votre récit m'a touché autant que vous l'aviez prévu. Je ne fi^ai fi c'eit amour, ou compalTion ,* mais il efl ceriain que je iens quelque choie au fond de mon cc£ur qui combat encore en faveur de ma criminelleEpoufe. Hélas ! quel cil mou fort ! ajoutai je avec un profond foupir. Le com- mun des hommes a befoin d*eli'orts , dit- on, pour s'exciter à l'amour & à la confian- ce après quelques mois d'un mariage heu- reux & paifible ; & moi j'ai des violences continuelles à me faire pour oublier une Infâme qui m'a couvert de honte , d que toutes fortes de raifons me devroicnt faire hair i Je ne vous croyois pas fi à plaindre, me répondit ma Soeur. Je m'imaginois que nous avions plus d'obligation à la belle Cécile , à, que fes charmes v-aus avoienc fait retrouver un peu de repos. Je ne vous cacherai pas que je l'aim.e, intenompisje ; & vous ne fçauriez en douter , puifque je penfe férieulement à l'époufer Elle m'a fait même fentir pendant quelque -tems des tranfports , qui m'ont (émblé plus vifs que tout ce que j'avois jamais éprouvé. Mais je vous confeOéque je ne connois plus rien à ce que je lens , 6: qae le dtfordre ell égal dans m^on cœur à, dans ma raifon. Figurez-vous un homme dCplc^céÔi con^me perdu , qui cherche ù (é retrouver , mais qui n'en a point l'cTpérance »& qui s'attache par defefpoir à tout ce qui amufe fon inquié- tude & qui flâte fa douleur. Voilà ma trifte image. Je vous parle, ma Sœur, avec une ou- ver- D E M. C L E V E L A N D. 167 verture que je n'ai encore eu pour peiTon- ne. La Nature m'a donné un cœur trop cen- dre. Les plus grands miux qui puiFenc m'ar- river, étoient ceux qui m'onc fait perdre ce que j'aimois. Peut ecre m'en ferois-je con- lolé par la même raifon qui me l'a fait per- dre , fi j'cude été capable d'éteindre en niê- me tems mon amour. iViais il m'flt relié tout entier, avec le cruel tourment de n'en avoir plus l'objet, j'ai langui long- tems ; dans les plus violentes agitations de la trif- te(]e. Vous n'en avez jamais connu tout l'ex- cès. Lllc devoit durer naturellement jufqu'à la fin de ma vie. Cependant , elle a dimi- nué aunitôc que j'ai aimé Cécile. Vouslça- vez qu'elle elt charmante : je l'ai reconnu tout d'un coup. Mon cœur, comme je vous l'ai dit 5 étoit plein de ientimens : ils onc pris leur cours vers elle ; & le retour que j"ai trouvé dans fon atredion les a aug- menté autant qu'ils pouvoient l'être. Mais fi je juge de tout ce que j'ai fenti jufqu'à prefent pour elle , parce que j'éprouve au moment que je vous parle , éi par le trouble où vous me vîtes hier , je dois avoiicr qu'elle ne m'a prefque rien infpi- lé, vic que cette pafîion qui me porte à î é- poufer c(t l'Ouvrage d'une autre. Oui, je n'ai fait que lui tranfporter tous les fentimensque j'avois déjà : ce n'efl poinc elle qui les fait naître. Je ne doute poinc que cela ne vous paroifie obfcur. Ne demandez pas néanmoins que je m'explique davantage. Je ne le pourrais fans honte, l'évite moi-rn^- n.e i68 Histoire me avec foin de tourner mes propres yeux fijr ce qui fe pafle au-dedans de moi. Je ne veux ni ne puis me connoître. Ma Belîe-fœur avoit beaucoup d'efprit. Elle comprit que j'étois peut-être à la veille de retomber dans mes anciennes agitations , & que j'avoisbefoin d'être foutenu. C'efl: ce qui lui fit donner à fa réponfe un tour auquel je ne m'attendois pas , après la manière dont elle m'avoit parlé de Fanny. Elle me dit 3 qu'elle comprenoit une partie de ce que je lui expliquois avec tant d'obfcuri- té ; mais que dans quelque difpofition que je pulTe être encore à l'égard de mon Epoufe , fa faute étant d'une nature à m'in- terdire tout efpoir de réconciliation , elle étoit d'avis , fi je lui demandois Ton con- fefl , que je devois m'attacher plus que ja- mais à Cécile, & continuer de laifler fijivre à mes fentimens le cours que je leur avois fait prendre; qu'il importoit peu quelle fût leurfource , lorfque l'objet en étoit digne, & l'exercice agréable ; que c'étoit un défauc qu'elle m'avoit reconnu depuis long-tems , de rafiner trop fur la nature & le principe de mes aifedions ; qu'il falloit un peu plus de fimplîcité , & moins de raifonnement , pour fe rendre heureux , que de tout ce qu'elle venoit d'entendre de ma bouche,elle lî'aprouvoit rien tant que la réfolution oU j'étois de ne plus travailler avec tant de foin à me connoître ; que le trouble dont je me plaignoisjvenoit de mes réflexions, plutôt que de la fituation naturelle de mon cœur ; qu'elle ne voyoitrien après tout défi trifl:e « E M. C L E V E L A lîT B. lô^ & de fi fâcheux dans le train que prenoît ma fortune ; qu'à ia vérité , j'avois perdu une Epoufe que j'aimois ; nnais que c'étoit un bonheur pour moi d'en être déh'vré , puif- qu'elle ne méritoit point mon afFedlion , que j'en rctrouvois une allez aimable dans Cécile ; que je ne devois plus penfer qu'à elle, & compter que les Ibuvenirs les plus amers du pallé fe dilFiperoient bien-tôt dans fcsbras, fur tout lorfque nous ferions palTez en Angleterre. Quoique je goûtaflé une par- tie de ces confeils , & que je fufîé réfolu de les l'uivre , ils ne me rendirent pas le cœur .plus tranquile .& TePprit plus libre. Elle me 4.kmanda en me quittant , fi je crouverois •bon qu'elle retournât quelque jour à Chail- lot. Je lui laiflai la liberté de faire ce qu'elle jugeroit à propos. Le lendemain vers midi, on m'annonça ua Eccléfiaftique , qui m'avoit demandera la porte fous le nom de Cléveland. Quoique je fufle furpris de me voir <:onnu de quel- qu'un fous ce nom , je le fis introduire. Il m'aprit d'abord qu'il étoit Chapelain du Convent de Chaillot , & que mon Epoufe lui ayant reconnu de la probité & de la di(i crétion , n'avoit pas fait difficulté de lui con- ter toutes fes avantures & les miennes.-qu'elle l'avoit chargé de me venir conjurer au nom de Dieu & de tout ce que j'avois de plu« cher, de lui accorder la fatisfadion de voir la violence me réiilîiroie peut être mal avec un homme de ce carac- tère. Il n'y avoit point à délibérer non piu3^ fur le Duel qu'il me propofoit. L*hon- îîeur & la raifon me défendoient égale* ment de l'accepter. C'étoit à la Juftice pu- blique, que lun (îk l'aurre m'obligeoient de remettre ma vengeance. Toute la difficulté confifloit à me f:*ifir d'un Scélérat fi efi^ron* té, qui ne s'étoic pas fans douce introduit chez moi fans précautions , & que je ju«» ^eois muni de quelques pifiolets , outre ure- ion^iJC épée dont il fembloic affecte'- d& ïi 0- fiuirft-' iSo Histoire faire parade. Je demeurai quelque • tems^ en filence , à chercher les moyens de m'alTa- rer de lui , & à réfléchir fur les raifons qui> pouvoient lui faire defirer ma mort. Soa impatiente fureur paroiflbit dans tous Tes- mouvemens. Il me prelTa de répondre , en ms confeillant avec quelques railleries améres , de ne pas réfuter le combat , autant pour ma-, furetéjajouta-t'il , que pour mon honneur. Je pris enfin mon parti , & quelque aver- [ion que j'aye toujours eue pour l'artifice , je crus qu'il m'étoit permis de l'employer dans cette occafion. Je lui dis , pour l'engager à^ s'expliquer davantage , que j'ignorois le motif de fa haine , & que tout autre que- Jai m'eût peut-être regardé d'un autre œil ,,. après le mal qu'il m'avoit fait ,, & le bien ^ qu'il avoic reçu de moi ; que j'accepcois- néanmoins roccafion qu'il m'ofFroit de. punir tous Tes crimes , & que je ne la iaif- ferois pas échaper. Mais que pour ôter à mes» domeftiques route défiance de fon projet: &du mien , il falloit, comme il m'enavoic^ prié lui-même , éviter le bruit dans ma Mai- ibn^ *euP pas de peine à obtenir le délai du procès jufqu'au retour de i88 Histoire de Madame. On fut plus difficile à lui ac- corder la permiflion de voir Geiin dans fa Prifon. Je Tavois prié de la demander aux Juges , & de faire Tes efforts pour tirer de lui quelque éclaircifîement. Il lui fut im- poffible de Te procurer cette faveur. Je fus aflez fatisfait de celle qu'il avoit obtenu , & d'aprendre de lui que Tarrivée de Madame ne pou voit être différée long-tems , puifque la meilleure partie de fes Equipages étoit déjà au Château. En effet ^ elle arriva deux jours après avec toute la Cour. Nous en fumes aver- tis par le bruit des cloches & les autres té- moignages de la joye publique ; car cette excélente Princeffe étoit fî tendrement ai- mée , que fes moindres abfences étoient fuportées avec peine. Les plaifirs ne renaifr foient qu'en fa préfence. 11 lui refloit alors bien peu de tems , pour en goûter , & pour, en faire naître. Le cours de fa belle- vie aprochoit de fa fin. Fragilité des grandeurs* humaines ! Dans la fleur de fa jeuneffe , Q proche du Trône , au milieu des déhces 6c dans l'abondance de tous les biens qui peu- vent rendre la vie chère & précieuie , elle devoit peu de jours après fe la voir ravir tout d'un-coup , & fervir de nouvel exemple à ceux qui font trop de fond fur les avanta- ges de la Naiffance & de la Fortune. Ce ne fut pas à elle feulement , que fon retour devint funefte ; Cécile étoit comprife dans le même Arrêt du Ciel qui la condamnoit à mourir ; & û cette grande Princeffe fer vis de SE M, Cl EV EL AND. 1«9 de leçon aux amateurs du monde & des plai- firs , la charmante Cécile en fut une auflî terrible pour tous ceux qui eftiment trop les agrémens de la nature & les charmes de la beauté. Moi feul , miférable rebut de la fortune, j'étois delbné, après tant de mal- heurs & d'agitations douloureufes, deftiné fans le prévoir & fans lefpérer , à des re- tours de joye& de félicité , dont je ne me croyois plus capable par idée même & par imagination. Mais il devoit encore en coû- ter extrémemementà mon.cœur, avant que de les obtenir ; & par la difpofition or- dmaire de mon fore , je devois les payer ,bien cher , après les avoir poflédé quelques momens. liJSTOJRE *90 Histoire HISTOIRE D E M R. CLE VELA ND. ^C/iTE D/7 LIFRE SEPTIEME. Ecommericerai • je fans ceOe à m'af- fiiger 5 & Timage de mes anciens malheurs me fera t'elje toujours pre- fence î Quelle étrange familiarité ai j-e con- tradée avec la douleur ? Dans la ûtuation tranquile dont le Ciel me permet de jouir depuis quelques années , à couvert du moins de ce déluge d'infortunes , qui onc Tuïné ma confiance & mes forces dans la plus belle faifon de ma vie , la paix ne dé- troit elle pas rentrer dans moti cœur? N'eftil pas teois que j'oubîie mes pc-ines ; ^ lorfque la fortune m'accorde un peu de tepos , aurai je encore à conibattre moa ifiiagi nation , oui a toujours été ma plus cruelle DE M. Clé V ELAN o. 191 cruelle ennemie après elle ? Mais par quel charme fe faic il que le mal qu'elle me cau- Te , 6l les tourmens même donc je me plains, Ibnc devenus ma plus douce 6i ma plus chère occupation. Un malade peut-il chérir le poifonqui le tue? J'aime , je crains^ ('efpére , je m'afflige (Se je me trouble en- core 5 dans lïn tems ou j'ai perdu tout ce qui a ouvert l'entrée de mon cœur à ces terribles lentimcns 'louce la douceur de ma vie ell de les entretenir , comme le pré- cieux relie de ce qui les a caufez* je ne me lafie donc pas de répéter mon dcflein : je continué d'écrire pour nourrir ma triliellé, & pour en infpirer à tous les cœurs fenfi- blcs qui font capables de s'attendrir 6i de s'affliger avec moi. L'impatience que j'avois d'aprendrc le retour de Madame , ceOa deux jours après , par l'arrivée d'un de les Gentilshommes , qui demanda d'une manière prelFante à II) 'entretenir un moment Quoique ies Chi- rurgiens m'eullénc recommandé la folitude & le (ilence , ma fœur qui Tçavoit que mes bleffures nétoient pas le plus dangereujî: de mes maux , crut que cette marque de bonté ik d'attention , de la part d'une Prin- ceilé pour qui j'avois lodernier attachement ^ •contribuëroic plus à ma guérifon que tous les reméues. Le Gentilhomme étoit d'ail- leurs un de mes amis, que la bonté de Ma- dame lui avoit fait choilir exprès pour cette commiflion. Après quelques marques de riatéréc ijli'îI prenait lui-même à ma litua- tion 5 îp2 Histoire tion , il me dit en peu de mots , que me trouvanc beaucoup plus mal qu'il ne fe Té- toit figuré 5 il fe croyoit obligé de changer -quelque chofe aux ordres dont il éioitchar. gé ; mais qu'il ne doutoit pas que fur le i-aport de ce qu'il avoit vu , Madame ne le renvoyât chez moi ^ le jour même, avec •d'autres explications ; qu'elle devoit arri- •ver le foir a Saint - Cloud , où elle avoit el^ péré que je pourrois me faire transporter, pour aprendre d'elle-même mille chofes. qu'il m'importoit de fçavoir', & dont elle croyoit ne pouvoir trop* tôt m'informer ; qu'il ignoroit les raifons fecrettes de fon empreflèmenc ; mais qu'elle lui a voie re- <:ommandé pluiieurs fois de me répéter que j etois plus heureux que je ne le penfois , & qu'elle faifoit fon propre foin de mon bon- 'hcur. 11 ajouta que mes blelFures lui pa- Toilfant trop dangereufes pour me permet- tre de quitter ma maifon , il alioit atten- dre la Princefle à Saint-CIoud , oli elle fe- îoit furprife en arrivant de ne me pas trou- ver moi même. Le foin de ma vie ne me touchoit point -afTez pour me la faire ménager beaucoup. Cependant comme je ne voyois dans le compliment que jô venois de recevoir j, qu'une marque ordinaire de raffedion donc Madame m'honoroit , je crus que le bruic de mon aventure étant allé jufqu'à elle dans 3e lieu où elle avoit palfé la nuit , fon def- fein étoit de me confoler par de nouvelles ailurancesde fa proceûion. Ma réponfe fuc conforme DE M. Cleveland. r,p3 conforme à cette penfée ; & fans porter mes vues plus loin , je priai ma fœur de fe rendre fur le champ à Saint- Cloud , pour lui marquer ma vive reconnoiflance à fon arrivée. Je la chargeai aufli de lui expli- quer les circonftances de rentrcpîife de Gelin , & de la conjurer au nom de fa gé- nérofité d'employer fon pouvoir en faveur de ce miférable , autant pour lui fauver la vie , quMl devoit. perdre infailliblement par le dernier fuplice , que pour mettre à <:ou- vert l'honneur de Mylord Axminfler & le mien. Ma fœur partit. Je demeurai avec Ivir de R . . . . <5c fa fille , qui avoient été prefensà ce court entretien , & qui avoienc pris dans un autre fens que moi les ordres de Madame. Ils me propoférent leurs con- jedtures. Vous verrez , me dit Mr de R . . . , que Madame eft informée de votre incli- nation pour Cécile, & que le defir qu'elle a de contribuer à votre repos , l'aura por- tée à lever une partie des obftacles par une recommandation aufli puifTante que la fienne. Cécile penfoit de même fans ofer s'expliquer. Je me rapelai alors tout ce que je venois d'entendre , & je trouvai cq effet quelque chofe d'obfcur dans les der- nières expreffions du Gentilhomme. Cette aflurance répétée d'un bonheur que j'igno- rois , avoit une aparence de myftére , dont il fembloit que Madame voulut fe ré- ferver l'explication. Mais à quel bonheur pouvois- je prétendre , dans l'excès d'à- Tome V, I batte- IP4 Histoire battement ou la triflefle me réduifoic ea- core plus que la douleur de mes bleflures? Je répondis à Mr de R. . . , avec un pro- fond foupir , que fi Ion amitié ne fe trom- poit pas en ma faveur , c*étoit efFedtive- înent ce qui pouvoic m'arriver de plus heu- reux. La nuit étoit fort avancée. lorfque ma fœur revint de Saint-Cloud ; mais n'ayant pu prendre encore que peu de momens d'un lommeil tranquile , je fouffrois volon- tiers que IVIr de R. . . . vint dans ma cham- bre à toutes les heures , & qu'il me tirât par fa prefence , ou par quelques mots d'en- tretien, d*un abîme de réflexions trop fom- bres. Son zèle Tauroit empêché d'en fortir, fi les Chirurgiens n'euflent donné d'autres ordres. 11 y étoit à l'arrivée de ma Sœur ; & l'impatience d'attendre ce qu'elle avoit à me raconter , le fit aprocher de mon lit avec elle. Je remarquai que cette curiofité le chagrina. Au lieu de commencer le recic que j'attendois, elle me fit un éloge fi va- gue de la bonté de Madame & de l'intérêt qu'elle prenoit à ma fancé , que Mr de R... s'aperçut lui-même qu'elle ufoit de quel- que déguifement. Il s'imagina que c'étoit par ménagement pour l'état oU j'étois ; & me voyant en effet quelques marques d'a- gitation 5 il propofa à ma fœur de fe reti- rer. Elle le fijivit fans aifeûation ; mais à peine l'eût elle vu tourner vers Ton apar- tement , que revenant fur fes pas, elle. s'alTic D E M. C L E V E L A N n. IP5 î^afijt auprès de mon lit, & elle me prit la main , qu'elle ferra avec un mouvement pafîionné. Je la regardai fixement. Je vis de l'émotion fur Ton vifage , & je la priai de parler. Mon Dieu ! me die elle , par oii dois-je commencer , & de quels termes me fervirai-je pour vous aprendre ce que vous ne devez pas ignorer un moment. La pre- fence de Mr de R m'a gênée. Je crois que vous m'aprouverez d'avoir attendu que je fufle feule avec vous. Ah ! mon Frère , ajoûta-t-elle en me ferrant de nou- veau les mains , quel récit ai je à vous faire ? Je confeflTe que cette préparation ra'alté- la le fang , jufqu'à me caufer une fueur froide , dont je me fentis les mains & le front tout humides. Ce n'eft pas que l'air & le ton de ma iiœur euflent rien de fu- nefte ; mais je la voyois comme pénétrée d'étonnement & de trirtefle , dans un tems OLi je n'attendois que de la confolation , par l'arrivée 6l les dernières promefl'es de Madame. Hélas ! lui dis je , à quoi dois-je m'attendre encore .^Achevez donc promp- tement , fi c'elt quelque nouveau malheur. Elle fe hâta de me répondre que c*en étoit un , mais un malheur pafTé, & qu'elle avoir: regret que la manière donc elle s*étoit ex- pliquée, parût me caufer quelque allarme; qu'il lui étoit impofllble néanmoins de me raconter avec plus d'ordre des chofes qui n'en pouvoientrecevoir,* qu'elle étoit encore 1 2 embar* %q6 Histoire «mbarraflee oii prendre le commencemenc éQ fa narration ; qu'elle ne pouvoic venir au nœud toucd'un-coup , parce quMl dé- pendoit de cane de circonltani:es délicates, qu'elle ne fe croyoic point capable d'en ju- jyer; qu'il falloit qu'elle les reprît l'une après Vautre , & que j'eufle la patience de les entendre , en me perfuadant feulement d'a- vance que j*avois plus à efpérer qu'à crain- dre , & que Madame elle-même en portoit un jugement tout à-fait favorable. L'ardeur avec laquelle je l'écoutois ne me p.ermettant point de l'interrompre , elle continua de me dire que Madame avoic couché à Chantilly la nuit précédente , qu'elle y avoit reçu le matin du même jour îa vifite de Fanny; & que c'étoit d'elle- même qu'elle avoit apris mon dernier mal- heur ; qu'ayant été d'autant plus furprife de la voir , qu'elle s'étoit fait annoncer ibus un nom fupofé , elle lui avoit fait connoître d'abord qu'elle étoit informée de la vérité de fes avantures ; que Fanny, dont le deflein étoit d'en venir elle-même à cette explication, s'étoit jettéeaufli-tôt à fes genoux , avec une abondance de lar- nies & des fanglots (i violens , que fa vie inême avoit paru quelques momens en dan- ger, qu'étant revenue à elle avec beauconp de peine , elle avoit imploré de la manière la plus touchante le fecours du Ciel & la eompaffîon de Madame ; que ï^s plaintes , les agitations, & toutes les marques de foa DE M. CtEVELAND. I^? fon defefpoir ne pouvoient être reprefen- tées, & que Madame confelToïc elle-même qu'efle avoit peine à comprendre comment une femme d'une complexion fi délicate avoit pu velTentir , fans mourir , les mouve- mens d'une (ï impétueufe douleur. Madame qui ignoroit encore les nouvel- les raifons qu'elle avoit de s^abandonner à cet excès d'afflidion , avoit voulu d'abord la confoler avec fa bonté ordinaire , par tous les motifs qu'elle pouvoit tirer des dilporuions de la Providence ; & s;imagi- noit que c'étoit le repentir qui agilioit lut fon cœur avec cette violence ; elle avoïc commencé à lui parler de la douceur de fon caradére , comme d'une railon d et- pérer que je pourrois quelque jour oublier les foibledes palTées. Mais c'étoit-là , me dit ma Sœur , que fes larmes avoient re- commencé avec une nouvelle abondance, & que dans la confufion de mille choies que fon tranfport lui faifoit dire , tantôt me reprochant mon injuftice, tantôt van- tant fon innocence , tantôt rapelant no- tre bonheur pafTé , & revenant toujours avec quelque exclamation douloureule a mon nouveau mariage & à ma bleffure , Madame qui étoit véritablement touchée de cette fccne , & qui ne comprenoit rien- à une partie de ce qu'elle entendoit, l'avoit priée de lui expliquer plus nettement en quoi elle avoit befoin de fes bons offices , & de l'aider à comprendre ce que figni- i 3 noient Î98 HlSTOIKE fîoient ma bleflure , mon mariage , & î'în- juftjce qu'elle me reprochoic. Elie avoic ainfi tiré d'elle quelques éclaircinemens in- terrompus , qui n'avoient fait qu'augmen- ter fa curiofité , parce que ne s'accordant point avec la plupart des idées que je lui avois fait prendre de ma conduite par des récits tout difFérens, elie fe trouvoic obli- gée de nous foupçonner l'un ou l'autre de diflimulation & de mauvaife foi ; & peut- être que l'imprefRon prefente d'un defef- poir auffi vif que celui de Fanny , avoic fait pancher de fon côté la balance. Quoi qu'il en foit , elle s'étoit cru interrefiéeà lui donner toute l'attention néceflaire pour s'éclaircir , & c'étoit cet important entre- tien que ma Sœur craignoit de ne pouvoir me raporter aflez fidèlement. Elle acheva néanmoins fa relation dont je veux laifler le jugement à mes Leél:eurs avant que de leprefenter l'effet qu'elle produifit fur moi. Fanny fe prétenîloit innocente ; & loin de fe reconnoître au portrait que j'avois fait à Madame de fa trahifon & de fon infidé- lité , elle avoit traité de calomnies infer- nales toutes les accufations qu'on avoic formées contre fa vertu. Ce n'étoit pas fur moi néanmoins qu'elle en faifoit tomber le reproche. Non relie confeflToic, difoit-elle, que le Ciel m'avoit donné un cœur droit; mais j'étois facile & crédule. Je m'étois .laifle empoifonner par fa Rivale ; & c'étoic à cette femme déteftée qu'elle attribuoic tous DE M. Clevela N D. IP9 tous Tes malheurs. Elle n'en avoic connu toute l'étendue que depuis deux jours. Ac- cablée de douleurs dans fa retraite de Chail- lot , fur tout depuis le fatal confentemenc que je lui avois fait demander à notre fé* paration , elle y invoquoit la mort com- me le feu! remède d'une infortune qui ne pouvoit plus finir ; lorfque Gelin qu'elle avoit toujours pris pour un ami honnête & fidèle , étoic venu l'avertir du noir coni* plot qui fe tramoit à Charenton. Les liai- Ions qu'il y avoit en qualité de Proteftant, lui avoient faitdécouvrir que je penfois à fai- re diflToudre mon mariage ; & qu'ayant be- foin de prétexte pour autorifcr une entrepri- fe quiblefToit-îtoutes les loix, je me fondois fur les plus afFreufes impoftures. 11 lui avoic exagéré cet ouvrage , & la prenant par un autre intérêt , qui étoit celui de fa fu- reté même, dans le Convent de Chailloc, oii elle ne manqueroit point de palTer bien- tôt pour une malheureufe adultère , re-d'émploy^r fou autoïité pour le fauver da. 2o6 Histoire du fuplice , elle avoir fait apeler le Chef de la Juftice , & lui avoic témoigné en pre- fence de ma Ibeur qu'elle fouhaicoitque les procédures fuflTent encore fufpenduës (quel- ques jours. Après avoir tiré de lui cette af- furance ,elle l'avoit prié de lui envoyer le lendemain le Criminel fous une bonne gar- de ^ & d'avoir foin que fes mains fulîenc liées alTez étroitement pour ne caufer d'in- quiétude à perfonne. Son defifeinétoit nort- feulement de le voir, par la curiofité que fes avan cures dévoient lui infpirer, mais de l'entretenir feule & de le faire raifonnerfur une infinité de points qu'elle vouloit apro- fondir. Elle avoit particulièrement recom- mandé au Juge d'éviter l'éclat , & Tor- dre étoit donné d'employer un carolTe du Château :il ne faut pas douter , me dit ma fœur, que la vûë de Madame ne foit d'é- elaircir bien des doutes , & que ce foin ne ferve enfuite à nous procurer quelques lu- mières ; car malgré la force de vosraifons ^ ajouta- t'el le , & la crainte de vous caufer trop d'agitation qui m'empêchoit tout à l'heure d'y répondre , je ne puis nrempê- cher de répéter encore que j'ai le même pen- chant que Madame à croire a^ujourd'hui vo^ ixQ époufe moins coupaWe. Je lailTe conti- nua t'elle 5- fa fuite avec Gelin & fa longue abfence , dont j'avoue que le nœud m'em- fearrafle toûjoars ; mais quand je me rapelle le fond de fon caraûére ,. fa douceur , fa •droiture ^ fa haine pour l'artiEce ^ & tanc d'autres- DE M. Cleveland. 207 d'autres qualitez excélentes que je lui ai connues dans une longue familiarité ; quand je longe fur-tout à cecte modeftie Icrupu- leufe & timide quej'ai remarquée mille fois dans les moindres circonftances de fa con- duite , & que je la compare à l'excès d'ef- fronterie & d'imprudence dont elle auroit eu befoin pourfoutenir le rôle audacieux que vous lui attribuez aujourd'hui; je ne trou- ve rien dans iTies idées qui m'aide à rapro- cher des chofes fi éloignées ; d'ailleurs Ma- dame n'eft pas une princefle à qui Ton puif- fe reprocher de la légèreté & de la précipi- tation. Elles'eft entretenue long-tems avec elle, elle l'a fait parler , elle l'a écoutée; comptez que, dans unefcène de cette natu» re 5 les perfonnages contrefaits n'en impo- fent pas long-tems à un fpedtateur éclairé , qui connoît le vrai reflbrt des paillons par une continuelle expérience du monde. Ce- pendant Madame eft tout-à fait déclarée pour elle , & je ne vous ai pas dit qu'elle B'a même fouffert qu'impatiemment mes ob- jedions. J'interrompis ma fœur. Que vou- lez-vous conclure , lui dis-je , qu2; Fanny eft innocente , & que c'eft nous ^ui fom- mes coupables Pqu'elle m'a quitté par ten- dreffe ? qu'elle a fuivi Gelin par un effort de fidélité conjugale ? Non , répondit ma fœur , mais je cherche quelque tempéra- ment qui puilfe concilier tant de contrarié- tez. Si vous ne pouvez la croire innocente ^ crojez-la touchée d'un repentir qui furpaf- 2o8^ Histoire fe peut-être Tes fautes. J'allois l'interrora- pre encore pour lui faire fencir quêc'étoitia défendre mal , lorfque tournant la tête vers la porte de ma chambre oiij'entendois quel- qu'un qui s*avançoit doucement, je reconnus le P*** mon zélé Diredteur. Il avoit empê- ché mes dometbques de m'annoncer Ton ar- ]ivée; & me faifant valoir cette attention , qui venoit de la crainte d'interrompre mon repos 5 il me protefta dans îe& termes les pli>s tendres que perfonne n'avoit été fi touché que lui de ma funefte avanture. Il en avoit apris la première nouvelle à Saint -Cload me dit il , de la bouche même de Madame , qui lui avoit fait un reproche d'être informé" frtard de la trille fituation d'un de fes meil* leurs amis ; & n'ayant pas befoin d'autre ai- guillon que Ton zèle , il venoit me rendr-e auflî-tôtles devoirs de l'amitié Quoique la (ineérité de fon compliment mefutauflî fufpedte quefa prefence m'étoit incommode , j'eus la patience de l'entendre , ■& de vouloir éprouver jufqu'ou il étoit ca- pable de porter la diffimulation. Sa curiofi- té fur la caufe & les circonitances de mes bleflures , n'avoit point étéfatisfaite à Saint- Cloud , parce que le fecret étoit une des principales faveurs que j'avois pris la liberté défaire demander à Madame. Auflî n'a voit- il rien épargné depuis un quart-d'heure qu'il étoit chez-moi pouT tirer la vérité de mes domeftiques. Toute fon adrelTe n'ayant pu leur faiie oublier mes ordres , il avoit vu Madame DE M. CLEVELAND. 20p Madame Lallin , qui ne s*étoit pas laiffë pé- nétrer plus facilement. On s'étoit contenté de lui dire , fuivanc le bruit que j'en avois fait répandre , qu'un furieux avec qui j'a- vois eu quelque démêlé dans une Ville étrangère , m'avoit furpris dans ma chambre & m'avoit affaffiné lâchement pour fe ven- ger. Peut étrey trouva-t'il peu de vrai-fem- blance; mais remettant às'éclaircir par d au- tres voyes 5 il affedla de m'en parler dans le fens que je paroillois defirer , & il m'exhorta d'un ton fort chrétien à faire au Ciel le facri- fice de mon reflentiment. Ma fœur , qui haïC foitjufqu'à- Ton nom, depuis l'aveu que M. Lallin nous avoit fait cle fa malityiité, prit occafion de quelque affaire domeilique pour fe retirera melairler feul avec lui. A peine étoit-elle fortie , que paroifTant fe recueillir & méditer quelquejchofe d'im- portance y il cefla de m'entretenir pendant quelques momens. Dans la foiblefle où j'é- tois ,& l'imagination remplie des dernières réflexions de ma fœur , je ne pouvois avoir beaucoup d'ardeur pour la converfation ; ainfi j'attendois patiemment qu'il lui prît en- vie de parler. Enfin rompant le filencc avec lin air compofé , il me dit que malgré la crainte de me caufer un peu d'incommodi-" té par un long difcours , l'amitié dont il fui- foit profefRon pour moi , ne lui permettoir pas de différer un moment quelques ouver- tures qu'il croyoit néceflaires à ma fureté; que fans me recommander le fecret , il fe ââtoic 2:o Histoire flâtoit que j'allois fentir moi même de quel- le conféquence il étoit pour lui que j'y fufle fidèle , 6t qu'il n'y avoic efFeftivemeiu que la cerdtude de ma difcrétion & le fincére attachement qu'il me portoit , qui puATent faire palier un homme de fa profeflion fur les raifons qui l'obligeoient aufilence. Vous êtes depuis quelques mois à S. Cloud, con- tinua t il en baiflant la voix , & dans quel- que folitude que vous y ayiez vécu , vous ne devez pas douter que mille gens ne vous y ayent obfervé. Ceux qui vous voyent de loiîsijfans connoître aufli parfaitement que moi l'innocence de vos mœurs <5c la fagefle de vos principes, ont pris de vous une opi- nion (i peu favorable , que l'ayant commu- niquée à quelques perlbnnes d'autorité , elle vous expofe à tout ce qu'un honnête homme peut apréhender de plus fâcheux. Figurez- vous ^ pourfuivitil , que les uns vous font palier non feulement pour un homme fans religion , mais pour le corrup- teur de celle d'autrui; les autres plusparticu- liérement pour un Emiflaire des Proteftans voifms de la France, qui n'êtes ici que pour répandre ou confirmer l'erreur , & pour faci- liter l'évafion des Deferteurs du Royaume. Vos acculateurs citent l'exemple de M. de R . . qui fe prépare , difent-ils , par vos con- feilsà fe retirer en Angleterre. Ils citent fa Fille , qu'ils croyent réfugiée chez vous , oii l'on doute fi fon honneur eft plus en fureté que fa religion. On s'efforce ainli d'irriter contre D E M. C L E V E L A N D. ^H contre vous Tautorité civile & le zèle Ecclé- fiaftique. Les plus ardens ont propofé de vous faire arrêter , pour éclaircir par le fond votre conduite & vos defleins. L'ordre ea feroit déjà porté , fi je n'avois eu le bonheur de le faire fufpendrc par le zèle avec lequel j'ai pris vos intérêts. Votre péril m'a touché fufqu'au fond du cœur , ajouta • t*il en me jettant un regard tendre > j'ai loué vo- tre efprit & votre fçavoir , j'ai parlé de vous comme d'un homme de diflinftion que Ma- dame honore de fon amitié , & qui méri-, toit d'être refpefté , fur • tout dans rabfence de cette PrincefTe qu'on rifqueroit d'oiFen- fer en vous maltraitant. J'ai demandé du tems pour vous obferver de plus près , 6c j'ai promis un raporc exaft & fidèle. En- fin je me fuis rendu votre caution pendant quelques femaines , qui m'ont été accor- dées pour veiller fur vos démarches î j'aU* rois fait davantage , fi je n'avois apréhen- dé de me rendre fufpedl par un excès de zèle. 11 ne paroifiToit pas prêt à s'arrêter; mais je l'interrompis. Le fouvcnir des aveux de Mme Lallin m'étoit trop prefentpour ne pas démêler tout-d'un-coup que ces proteda- tionsde fervice&d'amitié étoient autant d'ar- tifices. La perfccution que j'avoisà craindre étoit celle qu'il m'avoitrufcitcccktout ce dé- tail n'étoic que l'hifloire de fa propre haine , à laquelle il donnoic un autre nom. Il ne me reftoitque fes oiotifsà pénétrer ; mais je n'eus 212 Histoire n'eus pas befoin non plus de me confulteï long-tems pour juger que Tes premières dé- marches ayant eu peu de fuccès , & le retour de Madame lui faifant prévoir que j'allois être plus à couvert que jamais fous une S puifTance protection , il vouloit tirer avanta^ ge de fa malignité même , foit pour fe ré^a» blir dans ma confiance par de fauHes mat^,: ques d'attachement , foit pour faire renaitrè^ plus aifément l'occafion de me trahir à l'om- bre de la familiarité & de l'amitié. Cette penfée me caufoit afiTez d'indignation pour me faire rompre toutes fortes de mefures ; cependant forcé par mille raifons de gar- der des ménagemens , je mécontentai d'in- terrompre un difcours que je n'étois plus capable de fuporter. Ma reconnoilfance , lui disje , fera proportionnée k vos Çervï' ces. Je fuis dans un état ,. ajoutai-je avec un foupir , oh Ton ne peut me chagriner fans cruauté ; mais j'ai une fi jufte confiance dans la juftice du Roi , dans la bonté de Madame , & dans la droiture de mon pro- pre cœur , que des craintes de cette na- ture ne peuvent me caufer le moindre trouble. Je méprife ceux qui penfent à me perfécuter, parce que je n'ai donné à per- fonne aucun fujet de me haïr. 11 vouloic répliquer. Je le priai civilement de confi- dérer que le repos m'étoit néceiïâire , & de remettre le refte de cet entretien après ma guérifon. Enfin s'étant levé , je me croyois délivré de fa ppefence ;. mais il s'ait- rêta> DE M. Cleveland. 213 êta encore , & fe baiffanc vers moi : s'il îft vrai que la belle Cécile foit chez vous^ îie dit- il aifedtueufement , vous m'accor- ierez fans-doute la liberté de la voir. Quelque chagrin que ceice propofition me ^aufât , comme j'y étois à demi préparé , e me hâtai de lui répondre fans aucune marque d'embarras, que c'étoit de ^Ir de R. qu'il dévoie obtenir la permiflion ^qu'il me demandoit , que Cécile étoic en effec ^ chez moi , mais avec Ton père & ma belle- Cœur , & que rmnpcence de mes fentimcns ne demandant aucun miftére , je confeflbis volontiers qu'elle devoit être bien-tôt mon époufe ; il me ferra la main avec un air d'aprobation , il me fit entendre par un fûuris qu'il croyoic en lire beaucoup plus au fond de mon cœur. L'indifcrétion de Mme Lallinm'avoit mis dans la néceflité de m'expliquer avec cette ouverture 5 car je ne pouvois entreprendre de faire paOer fes aveux pour des imagina- tions , ni même de tenir plus long-tems le deflein de mon mariage & mes autres def. feins cachés. Cependant un preflentimenc fecret fembloit m'avertir que je commet- tois une imprudence. Mr de R... à qui je communiquai aufli tôt ce qui venoit de m'arriver , en eût la même opinion , quoi- qu'il reconnut en même tems que fi c'é- toit une faute, elle avoitétéindifpenfable. Sa qualité de Sujet du Roi rendant fes eraiûtes beaucoup plus vives que les mien- nes 2T4 Histoire nés, il me dit naturellement qu'il croyoic déformais fa Fille aulTi peu à couvert dans mamaifonque dans lafienne , & que Tétac de ma fanté ne pouvant me permetcre fi tôc de finir l'affaire de Charenton , il en re- venoit au premier confeil que je lui avois donné de faire partir Cécile pour Rouen. Il avoit pris des mefures pour fe défaire fecrettement de fon bien. Si elles réuiîîlTent, me dit-il, aufli promptement que je Tefpére , je prévois que je me trouverai libre à peu près dans le miéme tems que vous commen- cerez à vous rétablir de vos blefTures. Alors notre dépatt ne fera pas différé d un moment. Qui empêche même, ajouta-t-il , que vous ne fafîiez partir vos Dames avec ma fille , & que nous ne difpoflons ainfi de longue main tout ce qui peut hâter notre voyage ? Je ne pouvois rien opofer de raifonna- ble à ce projet. La peine que devoit me cauler l'éloignement de Cécile étant balan- cée par la vue des dangers que fon père me faifoit apréhender pour elle , je me fentis le cœur plus facile à gouverner qu'il ne l'eût été dans d'autres circonflances ; ou plutôt pour ne rien lailTer d'obfcur dans mes plus intimes fentimens , le trouble qui me leftoit du dernier entretien de ma fœur, & l'abattement inexprimable dans lequel j'étois tombé par tant de degrés , m'avoienc prefque réduit à ne plus diftinguer par quels mouvemens j'écois le plus agité. Dans cette ••'.w DE M. C L E V E L A N D. 2 IJ cette confufion de cœur & d'efprit, que jô ne me fentois ni la force ni la volonté d'é- claircir, jerc^folus d'abandonner à un hom- me dont la iagelî'e & la difcrétion m'étoient connus , des Ibins que je ne pouvois pren- dre moi-même. Oiii , lui dis je , faites les partir fi elles y conlentent ; je remets tout à votre amitié. Il fe hâta plus que je ne pen- fois d'exécuter cette réfolution. A peine le P. fût il retournée S.Cloudpour feren* dre au fouper de Madame , qui lui avoic donné ordre de lui raporter des nouvelles de ma fanté , qu'il déclara à fa fille & à ma belle fœur le parti que nous avions pris de concert. H fallut fe pourvoir fur le cham.p de tout ce qui étoit nécelTaire pour la route. En moins d'une heure le carolFe fut prêt & mes gens à cheval. Drinkque Miîord Clarendon a voit vu à ma fuite à Orléans > fut chargé de lui expliqueras rai- fons de cette fuite précipitée , & de le prier de ma part au nom de l'amitié qu'il m'a- voit jurée , d'accorder un azile auprès de fon Epoufe à ce que j'avois de plus cher. Cécile partit au milieu de la nuit, avec ma Belle fœur , ma nièce Qui me caufoic comme j'ai dit, la même DE M. ClEVELAND, 2lp même horreur que l'aproche du néant. Les Chirurgiens me rapelérenc un peu à moi-même par divers fecours qu*ils me for- cèrent d'accepter avant que de vifiter mes plnyes. Ils allurérent après les avoir pan* lées 5 qu'elles écoient moins dangereufes qu'ils ne Tavoient cru les deux jours précé» dens. Mais qu'auroit-cc été li la pruden-ce & Tamitiéde Mr de R.. . . ne m'eullent ca- ché ce qu'il aprit avant la fin du jour ? Les Dames étoient parties fous l'efcorte de cinq hommes , allez réfolus & aflez bien armez pour les défendre contre toutes fortes d'accidens pendant une marche qui ne pouvoit durer plus de vingt-quatre heu- res. Cependant à la pointe du jour, qui commença à les éclairer vers Saint - Ger- main , l'équipage fut arrêté par une corn* pagnie de Gardes à chevai , qui impoférent reipcdl à mes gens en leur faifant voir un ordre du Roi. Drinic ne manquoit pas plus d'efprit que de réfolution. Il conçut que îa réfittance ne pouvoit être d'aucun avan- tage 5 & fe perfuadant d*abord qu'il étoit uniquement queflion de Cécile , il pria l'Officier de lui expliquer plus particuliè- rement fes intentions. Aprenanr que l'or- dre regardoit indifféremment les Dames & les Enfans qui étoient dans la voiture , il fe réduific à demander dans quel lieu on fe propofoic de les conduire , parce que je me propofois de l'époufer & de la conduire en Angleterre , il eut faic voir en même tems que dans l'état oîi me réduifoient mes blefUires,. elle pouvoit m*ê- îre enlevée fans bruit , & fa Fille ; mes deux Fils furent conduits le même jour au Collège des Jé- fuites. Drink ayant vu fes fervices inutile.^, étoit revenu aufîî tôt avec le refte de mer gens y pour rendre compte de fon mal- heur à MrdeR. & le premier ordre qu'il îeçut de lui & de Madame [.allin fut de ne- fe pas prefenter devant moi de quatre jours, qui étoient à peu^ près le tems qu'il auroie employé au voyage de Roiien. Ce fut du moins un fujet de confola- tion pour Mr de R. que de fçavoir fa Fille û proche de lui. U fe fiât a que la fatis- fadlQIÎ; j>E M. Ceeveland. 227 f;i6lîon de la voir ne lui feroic pas rcfufée , & cette efpérance le fit rentrer dans ma chambre avec un air de contentement que je remarquai. Il n'y fut qu'un moment ; la raifon qu'il m'aporta de Ton retour fut prononcée d'une manière fi vague & fi difi:raite , que jy foupçonnai du déguife- menc. Cependant comme clic n'en étoit pas moins accompagnée de cette efiulion de joi'e qui m'avoit frapé d abord , (Se qu'un cœur fatisfait n'a jamais l'art de déguifer entièrement , je ne fentis point naître de nouvelle inquiétude dans le mien. Il me dit que venant d'aprendre par un Exprès , que (es affaires prenoient un cours allez fa- vorable , il ne feroit pas fi long • tems à me revoir qu'il Tavoit cru , & qu'il comp- toit de venir palier la nuit chez moi. Il m*embraiTa avec une ardeur qui confir- moit encore ce que j'avois penfé. Mais quel- que intérêt que je prifle à tout ce qui le touchoit, je ne lui fis point de queftion in- commode , & j'attribuai fa joïe à la tran- quilité d'efprit oh je le croyois déformais pour fa Fille. Il s'en falloit bien qu'il m'eût comma- nique la moindre partie d'un fentiment 11 douK. Je demeurai au contraire plus trifle & plus languifiant que jamais après fon dé- part , & la comparaifon que je fis malgré moi de Ton état au mien , fervit à me replon- ger tout-d'un-coup dans la plus fombre & ia plus mortelle mélancolie. Je me fentis- K- 6^ néan* 2^8 H I s T O ï R E néanmoins plus de forcG que je n'en avoiV eu depuis trois jours , pour réfléchir & pour raifonner , foie que l'apareil qu'on venoic de renouveler fur mes bleflures eue un peu rafraîchi mon lang , foie que la pitié du Ciel qui prévoyoit la nouvelle (cène de courmens & de douleurs à laquelle je touchois , vou- lue ranimer ce qui me reftoit de vie & de chaleur pour me rendre capable de la fu- porter. Mais je ne me fentis pas plus porté. à juger de mon fort & à me fervir de cette lueur de raifon pour pénétrer dans les obl- curitez qui m'environnoient. C'étoic dé- formais l'affaire du Ciel. J'écartois toutes, les idées dont la prefence pouvoic me for- cer à l'examen de ma condition , & à ce- lui même de mes defirs ou de mes craintes*. A quoi m'eût- il fervi de me fatiguer fans, efpérance ? Je ne m'arrêtois qu'à des con- lidérations générales , qui n'avoienc aucun, pouvoir pour me foutenir; mais qui n'ajou- toient rien non plus au poid qui m'acca- bloit , &. qui nourrilToienc mes peines fans- les aigrir. j'étois dans cet état lorfqu'on vint m'a- vertir que Madame étoit dans Ton carofTe à* 3a porte de ma maifon , &. qu'elle deman-, doit fi.ma fanté m'e permettoit de. la rece- voir un mom^ent. Madame Lallin n'ayant ofé fé prefer>ter pour lui répondre , & mes- Domelliques Anglois fe. conformant à l'in- tention de Mr de R'. qui leur a voie dé- fendu de. paroître devant moi jufqa'à Ton retour 3, DE M. C L E V E L AND. 22^ retour , c'étoic mon Maître d'Hôtel qui s'étant trouvé hcureufemenc à la porte ». avoit reçu ordre de m'annoncer cette hono- rable vilite. J'ciïayai mes forces ; le dan- ger de ma vie ne m'auroit pas empêché de quitter mon lit pour courir moi-méine- au-devant d'une telle faveur, fi mes jam- bes épuifées ne fe fulTent réfutées à mes defirs. je répondis , qu'autant qu'il étoic trifte pour moi de ne pouvoir marquer au- trement mon refped à une fi grande Prin- cefie 5 autant je recevroi^ de joye & de confolatioo de fa prefence. Elle eut la bonté de fe faire introduire. J'entendis qu'elle- s'aprochoic de mon apartement , & qu'elle n'étoic pas feule. Mon cœur étoit extraor- dinairement agité , & j'attribuois ce mou- vement à la furprjfe que devoit me caulef une fi rare condefcendance. Mais pour- quoi tant d'art pour conduire mes Ledleurs au récit que je leur prép^are ? Veux-je leur ménager le plaifir d."une fituation imprévue ,, & faire un fpeftacle amufant de ma dou- leur? Ah ! je brife ma plume , ôc j'enféveiis- pour jamais au fond de mon cœur le fou- venir de mes infortunes &. de mes larmes û j'ai befoin de fecours & d'ornemens pour les retracer- Reprenons plutôt les chofes dans leur, fimple origine , & laifibns à dé" mêler dans la fuite de ma narration corn-, ment j'ai été informé de mille circonllan- ces , que je. place dans un tems olx je les." iâQorois«v 230 Histoire Le penchant que Madame avoîc tou- jours eu pour Fanny , s'écoit tellement fortifié dans l'entretien qu'elle avoit eu avec elle à Chantilly, qu'elle n'étoic occupée de- puis ce tems là que de fa compaflion pour les peines , & du loin de rétablir fa fortune ù. Ton honneur. C'étoit dans cette vue qu'el- le avoit Ibuhaité de voir Gelin , & de l'in- terroger rigoureufement fur tout ce qu'el- le avoit trouvé d'obfcur & d'incertain dans les détails qu'elle avoit entendus de ma bouche ou de celle de Fanny. Elle avoit pris foin d'obtenir un ordre du Roy , qui affujettiObitle Bailly deSaint-Cloud à tous. les (lens. Mais comme il pouvoit arriver qu'un malheureux qui n'avoit plus qu'un pas jufqu'au fuplice , s'efforçât d'altérer la vérité pour déguifer fes crimes ^ elle avoit jugé néceflaire que Fanny fût prefente elle-même à cette explication, ou du moina qu'elle fût alTez près du coupable pour être à portée de l'entendre. Après avoir pris de julles mefures avec les Officiers de la Juf tice 5 elle 1 avoit fait prier de fe rendre au Château , oti elle avoit eu foin de la faire arriver fecrettement ; & l'ayant placée dans un endroit favorable de fùn cabinet , elle ri'avoit point eu de repos jufqu'au moment que Gelin y fut amené. Enfin , le Chef de la Juftice , qui s'étoit chargé lui-même de le conduire , fit annoncer fôn arrivée à l'heure marquée. 11 tenoit fon prifonnier par le bout d'une chaîne pefante , qui le Ccr- DE M. C L E V E L A N D. a.'^ï Toit au milieu du corps, &d*OLipartoit une autre chaîne qiiilui prenoit les mains. Ma- dame parut d'abord un peu effrayée de ce fpeftacle ; mais s'étant alTurée qu'il n'étoit capable de rien entreprendre dans cette fuuation , elle le retint feul , & elle com- mença avec lui un entretien dont elle avoic médité le (ujet. Elle lui déclara que Ton lorc dépendoit de fa fincérité dans les réponfe» qu'il alloit faire à Tes demandes , & lui re- prefentant d'un côté toute l'horreur du fu- plice qu'il ne pouvoit éviter , elle lui fie voir de l'autre , qu'avec les mefures qu'elle âvoit déjà prifes , elle pouvoit rompre Tes chaînes y & lui fauver la vie au même mo« ment. n , ^x Il branla la têre avec un fouria fier & dé* daigneux , comme s'il eût affedé de paroi- tre également infenfible aux promefles & aux menaces. Enfuite prenant un ton doux & civil , il répondit qu'une fi grande Prin- cefie D'avoit pas befoin d'employer la vio- lence pour tirer de lui ce qu'il étoit porté à confefler volontairement , & par le feul refpeiâ qu'il avoit pour elle. Malgré cette affedtation de confiance il parut un peu dé- concerté , lorfqu'au lieu de l'interroger fim- plement fur les motifs de fon alTaflînat >. Madame lui parla de ma famille , de l'iflë de Cube 5 de l'Ifîe de Sainte-Hélène, & de- h Corogne , avec un détail de faits & de- circonftances qui lui fit connoître qu'elle- étoit informée de cous nos fccrets-, Cepen^ daai 232 ♦ HïSTOIÏlE dont il s*expljqua avec beaucoup de prefenr ce d'efpric , & toutes Tes réponfes furent: nettes & précifes. 11 diftingua les lieux & les tems , il a porta des preuves , il nomma des témoins , & mêlant à chaque article quelque lentiment tendre ou quelque Cou-' pir qui marquoit la violence de fa palîîon pour Fanny , il revint à l'indigne adlion qu'il avoitcommife, & il ne fe fit pas pref- fer pour convenir qu'il s'étoit couvert de la plus honteufe infamie. Mais de quoi n'efton pas capable , ajouta t'il , en baif- fant les yeux , avec u^e vivacité naturelle & la funefte paffîon qui me dévore ? J'aU" rois malfacré mon père dans les mêmes cir- conftances ! Il continua de raconter qu'a- près avoir quitté Fanny à Chaiilot de \àr manière que je l'ai raporté , il avoit ren» contré le Chapelain du Convent , & que le connoiflant pour un homme vertueux à qui elle avoit donné fa confiance , il lui avoic communiqué la propofition qu'il venoit de lui faire de l'époufer , la dureté qu'elle avoic eue de rejetter fes offres après tant de fer- vices & d'amour , &.le defefpoir oii ce re-. fus étoit capable de le jetter ; que le Cha- pelain touché de fa douleur avoit entre-^ pris deleconfoler jen lui reprefentant que Fanny qui avoit embrafl'é la Religion Ca- tholique depuis fon féjour à Chaillot , ne pouvoit difpofer de fon coeur nide fa main^ aufli' long-tems que je férois au monde ; & q^G foivant le5 lolx de l'Egljfe Romaine , la.^ DE M. G L E V E L A N I>. 233. réparation d'un mari n'autorifoit point une femme à former d'autres engagemens ; que cette confirmation de la ruine irréparable de fesefpérances avoitfait monter fa fureur au comble ; qu'il ne m'avoit point hai jul- qu'alors ; mais que ne voyant plus en moi qu'un tyran déteftable, qui peu fatisfait de méprifer une femme digne d'adorarion , avoit encore l'injuftice de ravir au reite du monde un fi précieux treior , il avon jure intérieurement , ou de fe délivrer de Tes maux en perdant la vie par mes mams , ou de m'ôter la mienne , pour rendre à lanny la liberté de difpofer d'elle - même ; qu il avoit caché néanmoins fa rage au Chape- lain ; qu'ayant feint feulement de vouloir employer aufli fes efforts pour me faire abandonner mon deflein ,il l'avoit confulté fur le moyen de s'introduire chez moi , E M. Cleveland 237 l'adurance que Gelin en avoic reçue d'un Ancien du Connlloire ; elle écoit comme forcée malgré elle de rabattre quelque cho- fe de reitime qu'elle m'avoit accordée, & de me croire en effet d'autant plus coupa- ble , que je paroiirois avoir employé plus d'efforts pour le déguifer. Mais comment accorder tant d artifice avec les fentimens d'un cœur oii elle n'avoit reconnu que de la droiture? dans l'incertitude où la jettoienc ces réflexions , elle prit le parti pour ne lail- fer rien à éclaircir , de faire demander de fa part à Charenton , s'il étoit vrai qu'un ,Gentilhomme Anglois dût cpoufer une Dà- me Françoife qui fe nommoit Madame Lal- lin. L'Ancien auquel on s'adreffa , fit quel- que difficulté de s'expliquer ; cependant !e refped qu'il devoit à Madame ne lui per- mettant point de s'excufer abfolument , il répondit en général qu'il s'étoit fait quel- ques propofitions de mariage entre le Gen- tilhomme qu'on lui nommoit , & une jeu- ne perfonne du voifinage , mais qu'il n'é- toit point queftion de Madame Lallin , dont il n'avoit même jamais entendu le nom. Ce raport caufa une joye extrême à Ma- dame. Elle crut faifir tout- d'un -coup le nœud d'une intrigue fi embarraffante , lui fit répondre qu'elle s'étonnoit beau- coup de lui voir oublier fans raifon tou- tes les bienféances , devant une fi grande PrinceflTe ; mais que ce n'étoit pas aparem- menc la première fois qu'elle y eût manqué. Cette D E M. C L E V É L A N D. I47 Cette réponfe écoit piquante ; mais que dût- elle paroître à Fanny , & même à Mada=« me, qui recommença peut-être fur de fi for- tes aparences à le défier de ma droiture ? Toute autre femme , dans le tranfporc oii étoic Fanny , auroit fait une infulce éclatan- te à fa Rivale;